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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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{L’État Naturel et la part du prolétaire dans la civilisation}, n°3, Juillet-Août 1897
Article mis en ligne le 21 octobre 2014
dernière modification le 15 juillet 2014

par ArchivesAutonomies
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L’espace restreint de cette feuille ne nous permet qu’une démonstration fort brève de nos déclarations. Nous nous proposons de donner à chacune le développement qu’elle comporte, dans les numéros successifs de notre publication.

Pourquoi la misère n’est pas d’ordre fatal.

"Qui dit fatalité dit situation inévitable."
Or, la version de la misère fatale sur la Terre est anéantie par la statistique officielle même, qui établit que sur tous les points connus du globe, et particulièrement dans les pays civilisés où la population est prétendue la plus dense, la division du territoire fertile entre ses habitants attribuerait à chacun (homme, femme, enfant, vieillard) un espace plus que suffisant pour satisfaire ses besoins matériels d’alimentation, logement et vêtements.
L’Afrique et l’Amérique donnent des chiffres fabuleux de superficie par individu allant de 80.000, 160.000, à 600.000 et même 1.460.000 mètres carrés de terrain.
L’Asie et l’Europe donnent des chiffres plus modestes mais qui établissent une moyenne de 10.000 à 12.000 mètres carrés de terrains fertiles par tête.
L’Italie seule attribue moins d’un hectare à chacun de ses habitants, mais elle a des côtes maritimes extrêmement riches, et il est reconnu que les pays méridionaux possèdent une végétation et une atmosphère abondante en azote.

La seule production naturelle du sol établit l’abondance.

A l’Etat Naturel le sol possède une couche d’humus d’une richesse inconnue aux terres les mieux fumées de nos jours. Cette couche d’humus est l’oeuvre des végétaux géants qui les premiers parurent sur notre globe et des forêts qui leur succédèrent. C’est par la chute annuelle des feuilles depuis des milliers d’années que s’est formé le terreau ou terre végétale qui donne naissance et substance à la petite végétation.
Chaque année, en effet, les feuilles sèches tombent en pluie serrée, noircissent, se décomposent et ajoutent à l’humus déjà établi.
Les plantes indigènes y acquièrent un développement que l’on ne rencontre plus dans les pays civilisés. Les animaux qui broutent ces plantes laissent en retour sur place leurs déjections solides et liquides, ce qui contribue à conserver l’économie du sol, et lorsqu’ils meurent leurs détritus retournent également à la Terre.
Les plantes diverses qui y croissent à l’état touffu entremêlent leurs racines et forment un réseau épais qui maintient la terre détrempée et l’empêche de s’écouler avec les eaux aux jours de pluie.
C’est le désastre qui s’est précisément produit dès que la charrue éventra le réseau de racines protectrices en mettant à nu la terre, matière friable, qui, délayée plusieurs fois par an par les ondées, la fonte des neiges, se liquéfie et, comme tous les terrains sont en pente, s’écoule au ruisseau, à la rivière et au fleuve qui la jette à la mer.
La terre végétale primitive a disparu depuis longtemps déjà des pays où se pratique le labour.
Néanmoins, tout appauvri qu’il est, le sol peut encore donner selon sa latitude et sa situation topographique la production spontanée qui lui est propre : en arbres et arbustes à graines, baies, fruits ou amandes ; en plantes légumières à feuilles, racines ou graines comestibles ; en plantes et en herbes fourragères.
En reboisant, le sol s’enrichirait tous les ans, et la végétation originaire reprendrait son développement et sa saveur primitifs.
Chaque pays possède également sa faune représentée par les différentes catégories de bétail, gibier et poissons.
Et partout se rencontrent, outre la caverne abri naturel, toutes les matières pour l’édification d’habitations : pierre, bois, argile, de même que celles nécessaires à la confection des vêtements : laine, cuirs et plantes textiles.

La santé est la condition assurée de la vie

Les médecins sont unanimes à déclarer que les conditions favorables à l’établissement et au maintien de la santé, origine de la force et de la beauté, sont celles-ci : le séjour en pleine nature, dans les bois et clairières ; l’alimentation fraîche et variée de l’individu, le libre jeu des organes ; l’exercice et le repos facultatifs.
Or, c’est la situation accordée à tous dans l’Etat Naturel.

Les maux physiques : épidémies, infirmités et difformités sont l’oeuvre de la Civilisation.

Le mot civilisation désigne l’état d’une race sortie des conditions purement naturelles et dont le système d’existence, dit en société, est basé sur la création de l’artificiel.
L’artificiel comporte : la construction et l’agglomération d’édifices formant cités ; l’établissement de voies de communication nécessitant les services de voirie et d’hygiène, la manufacture des matières chimiques pour l’industrie, la confection des objets d’ameublement et vêtements, etc., etc.
L’exécution de ces divers travaux nécessitant l’effort, les plus habiles sociétaires, ceux qui s’étaient emparés de la terre - source de toutes choses - esquivèrent l’effort pour s’imposer aux naïfs, aux désintéressés qui s’étaient laissé dépouiller de leur droit légitime aux dons de la Nature.
C’est pourquoi nous voyons depuis des siècles des êtres humains asservis aux fonctions les plus hostiles à l’organisme ; les travaux de labours et de terrassement exposant les bronches à l’action des matières chimiques du sol se volatilisant à l’air et occasionnant l’otite des laboureurs et le typhus des terrassiers ; le forage des mines plongeant l’individu dans une atmosphère chargée des acides souterrains ; la manipulation de ces acides dans les usines, intoxiquant l’ouvrier par les voies respiratoires ou les pores de l’épiderme ; l’accomplissement d’autres travaux imposant l’exposition prolongée de l’individu à l’effet direct du froid, de la pluie ou de la chaleur, toute situation anormale déterminant la perturbation des systèmes sanguins, bilieux ou nerveux, et occasionnant les affections et maladies diverses. Ajoutons à cela les accidents, chutes, contusions, fractures, luxations, lésions internes ou externes survenues dans l’exercice des professions ; l’habitation insalubre, l’alimentation frelatée, et nous connaîtrons la source du rachitisme, de la scrofule, de l’anémie, enfin de tout ce qui a concouru à la décadence physique de l’Humanité. Au lieu de dire ingénument d’un être qu’il est disgracié de la Nature, il serait plus exact de reconnaître qu’il est atrophié par la Civilisation.

Les fléaux dits naturels (avalanches, éboulements, inondations, sécheresse) sont la conséquence des atteintes portées par l’homme à la Nature.

C’est ici qu’apparaît le rôle capital que jouent les arbres, les forêts dans l’économie de notre globe. Indépendamment de leur suprême fonction, la composition de l’air respirable auquel nous devons la vie, ils ont pour effet d’abriter la terre et les animaux contre les éléments, et tout spécialement pour le point qui nous occupe ici ils régularisent l’action des eaux sur le sol.
Lorsque les hauteurs étaient couvertes d’arbres jusqu’ à 5.000 et 6.000 pieds d’altitude, les pins, sapins et mélèzes qui sont les essences de ces régions formaient une première barrière aux neiges qui s’effondrent des sommets.
Plus bas croissaient les chênes, les érables, les hêtres, les châtaigniers, les tilleuls, les frênes, les peupliers qui, recevant l’eau des pluies sur leur feuillage, ne la laissaient égoutter que lentement sur leurs ramures et leurs troncs pour aller imbiber la mousse et la terre, et s’écouler par infiltration en formant les sources et les cours d’eau.
Mais l’homme a voulu modifier cela. Il a porté la hache dans les forêts et dénudé les montagnes jusqu’aux glaciers. La neige ne rencontrant plus d’obstacles descend en avalanches dans les vallées ; les averses roulent en torrents sur les pentes ( les inondations qui viennent de se produire dans le midi, l’ouest et le centre n’ont point d’autres origines), emportant avec elles les terres que les racines ne maintiennent plus ; les eaux s’infiltrent dans les fissures des roches, les descellent, et l’éboulement se produit. - Progrès. - l’hiver, inondation ; l’été, sécheresse mortelle, mais l’homme accuse la Nature.

Il n’y a pas d’intempéries, il n’y a que des mouvements atmosphériques tous favorables.

L’homme est protégé par les arbres, l’été contre la grande chaleur, l’hiver contre la bise, les rafales, les pluies, les giboulées. L’action du vent est nulle au coeur d’une forêt ; le cyclone même qui déracine et emporte les plus gros arbres isolés, y échoue. La gelée et la grêle n’y ont pas la même action qu’en rase campagne.
Les arbres comme les eaux ont encore une autre fonction ; ils prennent pendant le jour la chaleur de l’atmosphère et la lui restituent la nuit, ils empêchent de la sorte les variations brusques de température et la maintiennent à un degré favorable aux animaux et aux plantes.
Ayant à sa disposition l’abondance des choses naturelles, l’être humain n’a pas à s’exposer à l’action des éléments. S’il pleut, il peut demeurer à couvert ; s’il fait froid, il a pour se vêtir et se chauffer ; s’il fait trop chaud, il a l’ombre des bois et le loisir d’y séjourner.
Le soleil, le vent, la pluie et la neige ne sont pas des ennemis, il s’agit tout simplement de ne pas les braver. C’est simple, mais la civilisation contraint l’homme à faire tout le contraire et il se plaint niaisement du mauvais temps.
Si actuellement des êtres sont victimes, frappés d’insolation l’été et de congestion l’hiver, la faute n’en est pas à la Nature, elle incombe à la situation à eux faite par la société civilisée.
Lorsqu’au 14 juillet deux cent mille hommes sont exposés pendant une journée au soleil, il ne faut pas s’étonner d’en voir défaillir un grand nombre. L’homme civilisé en accuse les rayons solaires, dont cependant il réclame toute l’ardeur à cette époque de l’année, pour la maturité des fruits de la terre. Eh bien, de même que la grande chaleur est indispensable à l’activité de la Nature,, la gelée et la neige sont nécessaires à sa purification et à son repos.

La Science n’est que présomption.

Par la destruction des forêts, l’Humanité a rompu l’Harmonie de la Nature. Elle s’est exposée à l’action directe des éléments, y a exposé les animaux et les plantes dont elle fait sa nourriture et tous ont connu la maladie. La petite végétation privée de son abri, les arbres, est souvent détruite par le froid, la grêle, ou les ardeurs du soleil, et l’homme connaît la disette.
Dès lors, menacé par la maladie et la famine il a cherché et trouvé ...des palliatifs, qui eux-mêmes sont des dangers nouveaux. En déboisant il a opéré l’extinction de la faune et de la flore originaires... et il a dû cultiver ; il a tari les sources et cours d’eau...il a dû construire canaux et aqueducs ; il a bâti des cités, aggloméré les habitations et les détritus...a connu l’épidémie et aussi la médecine. Son système d’existence est devenu l’antithèse de sa constitution physique, ses sens s’ afPaiblissent...mais pour les yeux éteints il a fait des lunettes ; des béquilles pour les jambes fléchissantes ; des pilules pour son anémie, du bromure pour sa scrofule. Obligé d’aller chercher au loin ce qu’il a détruit chez lui, il franchit l’Océan ou fait naufrage ; lance sur des voies ferrées des locomotives qui déraillent, tamponnent, écrabouillent, coupant bras et jambes qu’il remplace avantageusement par un pilon ou un crochet.
Enfin, lorsqu’il aura anéanti tout ce qui se produit naturellement, l’eau, l’air, les plantes et les animaux, il sera contraint de se les procurer artificiellement, grâce à des moyens scientifiques et en travaillant du matin au soir. Ce sera là un avantage évident.

La création de l’artificiel a déterminé le sentiment de propriété.

Pas plus qu’un autre animal, l’homme, à l’état naturel, ne considère les produits du sol comme choses à lui propres : l’eau des fleuves, les roches, l’argile des ruisseaux, le bois des forêts, toutes matières premières dont l’abondance établit le droit de jouissance à chacun. Mais dès que l’homme met à profit ces matières pour en confectionner un objet d’agrément ou d’utilité, une transformation subite s’opère : ce roc, ce bois, cette argile, qui auparavant faisaient partie du domaine commun, sont devenus pour lui intéressants à ce point qu’il les considère comme parties individuelles, et ce sentiment est légitime. En effet n’a-t-il pas réellement fait passer dans son oeuvre une partie de lui-même ; son impulsion, son individualité ne se sont-elles pas transmises à l’objet, n’y a-t-il pas consacré une somme de force vitale ? - Jusqu’ici point de mal, l’homme ne s’étant attribué la matière et ne l’ayant transformée que pour son usage personnel.

Le Commerce, ou spéculation sur l’artificiel, a engendré l’intérêt, dépravé l’individu et ouvert la lutte.

C’est lorsqu’il entreprend de trafiquer de sa production qu’un sentiment spécial se manifeste chez l’homme, sentiment issu de son individualisme et qui prend sa source dans l’instinct de conservation.
Rien n’étant parfait, au sens d’un individu, que son propre individu, tout ce qui en émane acquiert à son jugement une valeur supérieure à n’importe quelle production étrangère.
C’est pourquoi deux artisans troquant leurs produits auront difficulté à en établir l’équivalence. Cette situation donnera toujours lieu à un débat fertile en énumérations, en appréciations, en subtilités de toutes sortes.
Inévitablement l’un des deux contractants se verra toujours lésé, soit que l’objet acquis ne représentât pas réellement une somme d’ingéniosité et une perfection égales à l’autre ; soit qu’il ait gardé judicieusement ou non la conviction que son oeuvre avait plus de mérites que celle échangée.
Un malaise se produit déjà dans les relations inter-individuelles, et ce malaise se manifeste promptement en fureur, en violences, en haine, lorsque l’un des traitants, en nécessité impérieuse d’échanger le fruit de ses labeurs (conséquence de l’exercice d’une profession unique), se trouve bon gré, mal gré, dans le cas d’accepter les prétentieuses conditions de l’autre.
De là naitra l’idée de représailles, et si Cette satisfaction échappe il y aura ressentiment et ce sera selon le tempérament ou la situation de l’individu guerre ouverte ou guerre sourde.C’est alors qu’entreront en jeu la force et la ruse.

Le Progrès matériel est le fruit de l’esclavage.

Privé de ses droits légitimes aux biens naturels et pt-a cé dans l’obligation de les acquérir en échange d’une somme de travail déterminée ou plutôt imposée, l’homme a dû faire choix de l’industrie la plus compatible avec ses facultés. Sa condition d’existence étant liée à la mesure de sa production, il s’est attaché à l’étude d’un travail unique, à acquérir le tour de main et n’a plus ensuite visé qu’un résultat, l’exécution rapide.
Dès lors sa fonction est devenue mécanique, ses mouvements uniformes, sa posture toujours la même. Certains de ses muscles étant soumis à l’activité, tandis que d’autres gardaient l’immobilité complète, la vigueur se concentrait dans les organes actifs au détriment des autres. L’équilibre des forces corporelles était alors rompu.
Le corps humain, si varié en ses parties et dont la structure est si merveilleusement ordonnée, peut être soumis à la diversité des poses, des mouvements, des actes, mais sans posture prolongée, car autrement des désordres se produisent, tels que la déviation de la colonne vertébrale chez les portefaix et les haleurs ; le développement monstrueux des vicères intestinaux chez les employés ou ouvriers constamment assis, les crampes intenses des cordonniers, tailleurs et écrivains, etc.
Non seulement chaque profession est susceptible d’amener des désordres pathologiques, mais il en est d’autres qui sont immédiatement périlleuses, à ce point que le plus élémentaire sentiment d’humanité devrait en interdire la pratique ; telle la fabrication du cyanure, du minium, du blanc de céruse et mille autres produits qui nécessitent l’emploi de matières dont l’organisme ne peut affronter le contact. On objectera les nécessités du Progrès... très joli !-D’abord il y a bien des choses dites de Progrès qui ne sont nullement des nécessités. -Et si la dégradation du corps humain est la condition de l’embellissement de la matière, on se demande où il y a progrès.
Il serait intéressant de savoir ce qu’en pense l’individu contraint par la faim à l’exécution d’un produit non indispensable et qui voit s’écailler sa peau, tomber ses cheveux, ses dents, ses ongles, qui sent ses os se carier, ses poumons se forer, son sang se corrompre ; quand il éprouve toutes les angoisses de l’affaiblissement et de l’anéantissement de son être.
Si ceux qui ne peuvent se passer du Progrès établi à ce prix devaient eux-mêmes l’exécuter, nul doute qu’il serait vite abandonné.
C’est précisément en raison des côtés périlleux, pernicieux et fastidieux qu’il présente, que le dit Progrès n’a pour artisans que les malheureux dépossédés du droit naturel de chasse et récolte et soumis maintenant à la loi du labeur pour la vie.
Certes, l’homme est constitué pour l’activité, qui du reste lui est salutaire. Il est dans la nécessité de se mouvoir pour subvenir à ses besoins. - A l’état naturel, il chasse, il prépare son abri, confectionne ses vêtements, ses armes. Il se livre aux exercices de force et d’adresse, et cela lui est une gymnastique bienfaisante : mais de là à accomplir la fonction automatique et désastreuse de la profession industrielle, il faut convenir qu’il y a écart.
Ceci est tellement évident que tout individu assuré de son alimentation, de son logement et de son vêtement, est absolument inconnu à la mine, à l’usine et au chantier.
On citera constamment l’exemple de Louis XVI serrurier ; mais si ce monarque, pour avoir du métal à forger, avait dû préalablement l’extraire lui-même de la mine, le fondre au brasier et le couler en barres, il se serait très certainement contenté de faire de. la vannerie.

Les institutions et conditions sociales sont en antagonisme avec les lois de la physiologie humaine.

L’étude de ce point comporterait un développement très étendu, mais l’espace fort restreint ici ne permet que des désignations.
Nous nous bornerons donc à citer, en contradiction avec l’état naturel de l’homme, tout d’indépendance matérielle et morale (sic, il semble manquer ici une phrase dans le texte original, ndr, 1993) :
L’accaparement du sol, consacré sous le nom de propriété, amenant la loi du travail forcé pour les dépossédés ; les lois de coercition pour les réfractaires à cette condition ; le service militaire, période anormale dans la vie de jeunes gens en pleine vigueur ; l’internement à temps ou à perpétuité des insoumis ; le célibat volontaire par préjugé ; le mariage de raison ; le droit marital ; l’autorité paternelle et le droit de sévices ; l’étude scolaire pour les enfants avant l’âge de la puberté ; la hiérarchie, l’étiquette, la domesticité, etc.

Il n’y a ni bons ni mauvais instincts chez l’homme ; il y a satisfaction ou contrariété des instincts.

"Tout ce qui a lieu est un fait ou un effet."
"Tout effet a une cause."
"Toute, cause a une origine."

Il en a été ainsi à toutes époques, et cette constatation suffirait pour détruire la version "des instincts féroces et sanguinaires de l’homme primitif ".
L’homme est impulsé par différents instincts qui le guident dans la satisfaction de ses besoins.
Il y a d’abord l’instinct de la recherche et de la possession des choses qui lui sont nécessaires ; il a l’instinct d’activité et d’ingéniosité ; l’instinct d’abri et de repos ; l’instinct de reproduction ; l’instinct de préservation et sécurité ; l’instinct de sociabilité et l’instinct de liberté.
La Terre est assez vaste et sa production naturelle assez abondante pour permettre à l’humanité entière la complète satisfaction de ses besoins matériels. La totalité peut y vivre à l’aise sans que l’unité en soit lésée ou incommodée. La richesse et la variété des produits terrestres écartent la nécessité d’administration et conséquemment de hiérarchie, et l’harmonie s’établit à la condition que tout soit à la disposition de tous.
C’est là l’état naturel, la situation normale.
A l’état naturel, l’homme qui fait la chasse aux animaux et la cueillette de plantes et de fruits pour son alimentation ne fait qu’obéir à l’instinct de conservation. C’est un acte rationnel. N’étant jamais privé de nourriture et assuré d’en avoir constamment il mange mesurément, guidé en cela par son degré d’appétit.
Désire-t-il se confectionner des armes, des ustensiles, un vêtement, il a tous les matériaux sous la main ; et comme il fera ses objets à la mesure de sa force, de sa commodité, de sa taille, personne ne les convoitera.
Lui plait-il de se recréer par le chant, la danse, les exercices corporels ? Comme il ne relève que de lui-même et n’incommode personne, il agira en toute liberté. Si même il veut pratiquer d’autres arts, peindre ou modeler, la nature lui fournit les matières premières ; son ingéniosité et son talent font le reste, le sens artistique étant, quoi qu’on en dise, une émanation purement naturelle.
Après les joutes, la danse ou autre jeu, si son sang est échauffé, son épiderme moite ou brûlant, il va d’instinct au bain qui le rafraîchit en le purifiant.
Veut-il se reposer ? Il a un abri bien à lui, que personne ne lui disputera, tous ses semblables en possédant un également.
Enfin, aspire-t-il à l’amour ? Il prendra la compagne qu’il aura su conquérir, non par la violence, (le rapt, le viol, le mariage de convenance étant moins faciles et plus rares qu’à l’état civilisé, et la prostitution par misère absolument inconnue), mais par attraction, la femme libre également n’ayant à subir aucune contrainte.
Et cette liberté de la femme et de l’homme, établie par la profusion des choses matérielles, garantit l’évolution régulière de l’amour ; car, en dépit de toutes les prescriptions, institutions et dénominations civilisées, l’amour est un appétit comme un autre, qui accomplit une évolution et demande la variété.
Après les émois préliminaires, s’effectuent la possession mutuelle, l’ardeur croissante, le paroxysme, la décroissance et la satiété : toutes phases survenues simultanément et qui amènent après une liaison de durée indéterminée un détachement réciproque sans déchirements et sans haine.
La progéniture résultant de ces rapprochements ne constitue ni un embarras ni une chaîne pour les divorcés, la nature pourvoyant aux besoins de tous ; et la femme qui, instinctivement, a conservé les enfants en bas-âge, peut prendre un nouveau compagnon sans que celui-ci puisse les considérer comme une charge.
Il n’y a pas de Petit-Pierre dans l’état naturel !
Il n’y a non plus d’injections dissolvantes, ni avortements, ni abandons d’enfants, parce qu’il n’y a ni dévergondage, ni dépravation, ni déshonneur à l’acte merveilleux de la procréation.
Mais à présent, au lieu de cet état de choses normal, ayant de logiques et heureuses conséquences ( les instincts étant satisfaits ), nous sommes régis par l’État Social Civilisé, issu de la propriété du sol, par une minorité.
Personne n’a encore démontré, et pour causes, la légitimité de cette institution, mais elle n’en est pas moins établie. De l’établissement de cette iniquité date le désarroi que nous connaissons ; la situation est complètement faussée, la question humaine sortie de son axe tourbillonne dans l’erreur, et jamais, malgré toutes les subtilités employées, l’erreur n’enfantera la vérité.
Aussi, nous assistons au spectacle curieux d’entendre des êtres constitués comme nous, déclarer : que l’herbe des plaines est à eux, l’eau du ruisseau et l’ombrage des bois aussi ; la carpe de l’étang et le chevreuil des fourrés ; à eux toujours le roc de la colline et l’argile du gisement.
Et comme ils en ont pris mille fois plus que pour leurs besoins, il se trouve que la grande majorité des individus en est dépossédée.
C’est là du reste que pour ceux-ci commence la civilisation.
Ils n’ont droit à rien, et les dons de la nature ne leur parviennent que sous forme de salaire d’un travail à exécuter au profit du posseseur du sol. - Très souvent même ce travail consiste en la chasse, la pêche et la récolte en grand des produits naturels, dont on leur abandonne en rétribution quelques bribes. - C’est très incohérent, mais c’est très civilisé. - Dans le cas où, conscients de leur droit à la vie et à l’indépendance, ils voudraient, sans conditions et pour satisfaire leurs besoins, s’approprier les choses de la terre, ils seraient aussitôt, la loi est formelle, appréhendés, jugés et condamnés pour actes coupables perpétrés sous l’impulsion d’instincts mauvais.
Couper des branches, extirper des pierres, de l’argile, et se construire un abri où bon vous semble, c’est faire montre également de mauvais instincts, tout homme n’ayant pas ainsi droit dans la civilisation à l’espace nécessaire pour abriter son corps.
Refuser de déguerpir et casser la tête à l’importun qui voudrait vous y contraindre vous fait assimiler aux premiers troglodytes- parce qu’ayant agi trop naturellement - et l’on flétrira cet acte de simple défense en l’attribuant à des instincts de violence.
L’adolescent pauvre et la jeune fille riche qui, sans en référer à l’autorité paternelle ou à la Société, obéiraient à la loi d’attraction, seraient accusés d’instincts pervers. L’indulgence est plus grande pour les pratiques qui s’établissent dans les pensionnats, les casernes, les pénitenciers et les prisons, la propriété et les intérêts n’étant pas en risque.
Et parce qu’il se rencontre dans l’humanité civilisée des individus sales, grossiers, ivrognes et inactifs, ces tares ont été - ingénuité ou fourberie - immédiatement attribuées aux instincts primitifs.
En extase devant la civilisation, peu de psychologues sont allés à l’origine de la déchéance constatée chez leurs congénères. Et, pourtant, quoi d’étonnant à ce que des générations d’esclaves asservis au labeur, mal logés, mal vêtus et privés de moyens d’hygiène, se soient accoutumés à la saleté ; que vivant constamment sous la domination et l’opprobre, forcés à l’allure de chiens couchants et n’ayant de contacts qu’avec les parias de leur espèce, leur langage et leur maintien manquassent d’élégance ; que privés de vins généreux et rarement en face d’un bon repas ils ne fussent un peu gloutons et ivrognes un jour d’abondance, et, si on joint à cela le peu d’attrait des besognes sordides, exténuantes et mal rétribuées, qu’une légitime aversion pour le travail s’ensuive ?
Eh bien, non ! la morale civilisée, ne voulant point faire de concessions périlleuses pour elle, attribuera ces défaillances à des instincts de malpropreté, d’ivrognerie et de paresse, refusant de reconnaître que ces anomalies ne se rencontrent chez aucun homme ou autre animal à l’état libre.
Et elle nous montre l’homme primitif, voleur tandis que rien ne pouvait exciter sa convoitise ; ivrogne quoique n’ayant que de l’eau à boire ; dominateur malgré l’absence de hiérarchie ; violent et brutal en dépit de toutes raisons d’irritation ; et, quoique ignorant les questions d’intérêts, rapace, fourbe, spoliateur et intrigant ; pourquoi pas proxénète aussi, faux-monnayeur et panamiste, ce qui ne serait pas plus inconcevable.

La prostitution n’existe pas à l’Etat Naturel

La femme ayant, de même que l’homme, la jouissance complète des biens de la terre, possède donc la même indépendance matérielle et n’obéit qu’ à ses impulsions.
Sitôt nubile, elle subit la loi toute naturelle d’attraction, et si elle se livre à l’homme, ce n’est que sous la poussée des désirs qui incitent à l’acte de génération.
La cause principale de la prostitution dans les pays civilisés, c’est-à-dire en progrès, c’est la misère, le dénuement absolu des choses impérieusement nécessaires comme la nourriture et l’abri.
Elle se produit parfois aussi, mais le cas est moins fréquent, par convoitise des choses de luxe créées artificiellement, telles que toilettes, parures, dignités sociales (!), dont la valeur fictive consiste en leur rareté ( ce qui implique que ne pouvant être mises à la disposition de tous, elles détermineront toujours le sentiment de l’envie).
Toujours hypocrite et menteuse, la Société civilisée (bizarre réunion d’associés, les uns gavés, les autres indigents), la Société, ne voulant point se reconnaître coupable envers la catégorie des prostituées par misère, leur impute des penchants à la luxure, et, complaisemment, les a dénommées : folles de leurs corps ou filles de joie. Filles de joie, les malheureuses ! Allez leur demander quelles sont les joies du trafic qu’elles opèrent, elles vous répondront que la première est de ne plus sentir la faim.
Mais à l’état naturel, la misère n’existant pas, la prostitution ne peut avoir lieu de ce chef. On a cité dans les relations de voyages aux pays non-civilisés l’exemple de femmes indigènes se livrant aux visiteurs pour la possession d’objets inconnus : rubans, bijoux, colliers de verroterie. Si cela est exact, c-’est la meilleure démonstration de l’influence corruptrice de l’artificiel, et ces femmes ne se fussent pas prostituées pour l’acquisition de choses naturelles, en ayant suffisamment et gratuitement à leur disposition.

L’Humanité recherche le bonheur c’est-à-dire l’Harmonie.

L’être humain si parfaitement constitué et si bien satisfait dans ses besoins par la prodigalité de la terre exempt de soucis matériels, n’a d’aspirations que vers la joie. Et il peut la désirer avec l’assurance de la posséder et de la ressentir constamment s’il ne s’écarte du milieu favorable ou la Nature l’a placé.
Il peut maintenant constater ce qu’il lui en coûte d’avoir voulu corriger l’oeuvre de sa Productrice et par le seul déboisement du sol, d’avoir compromis l’ordre établi par de longs siècles de formation.
Ayant déréglé le régime de l’air et des eaux, il revoit le chaos initial, l’eau se mélange de nouveau à la terre par l’inondation fréquente et l’éboulement des montagnes ; son être, son corps, déplacé de sa situation normale, quoiqu’encore animé de fluide vital, se décompose, et sa chair tuméfiée et suintante expulse, reconstituées, les substances minérales originelles.
Mais le mal n’est pas irréparable, car la Nature, cette force suprême, continue son oeuvre créatrice et réparatrice ; et la terre reprendrait vite son merveilleux
si l’homme voulait bien reconnaître sa présomption et cesser de contrarier l’allure régulière de sa production.

L’Harmonie pour l’Humanité réside en la Nature.

Elle apparaît partout cette harmonie ; dans la division des continents et des mers, dans la disposition topographique du sol, dans les hautes montagnes dont les glaciers, ces réservoirs naturels, alimentent d’eau en été les plus grands fleuves ; dans les collines et les vallons donnant côte à côte et dans la même région des productions différentes ; dans les arbres géants qui sont la protection de l’abondance du sol et êtres qui en jouisssent.
Elle apparaît dans la diversité des formes, des couleurs, des parfums et des sons et dans la disposition des organes de notre corps qui nous permettent de les percevoir.
Elle est bien la condition de la vie humaine. Que dans la faune et la flore, le fort dévore ou écrase le faible, qu’importe, si le résultat est au bénéfice de l’homme. Ce n’est pas l’instant de faire du sentiment, à l’égard des plantes et des animaux ; ayons-en d’abord pour nous-mêmes. Qu’il suffise de constater que nous, êtres privilégiés, n’avons nullement besoin de dévorer notre semblable pour vivre et qu’il est possible d’atteindre un résultat heureux : la suppression de nos souffrances.

E. Gravelle.

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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