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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La cause déterminante
{L’État Naturel}, n°4, Février 1898
Article mis en ligne le 23 octobre 2014
dernière modification le 14 septembre 2014

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Rien ne se produit sans cause.
(Philosophes et savants.)

Et cependant il est de conviction presque générale que la terre est le théâtre de tous les fléaux, de même que l’homme est le réceptacle de tous les vices, comme cela, sans raisons, de par la constitution naturelle.
Pourtant savants et philosophes se sont attachés à nous démontrer que toutes les calamités : avalanches, éboulements, inondations, sécheresse, atteintes du froid et de la grêle, etc. dévastant la Terre ; les maladies, infirmités, difformités, les penchants criminels ou abjects, les dépravations, les turpitudes qui dégradent l’humanité, ne sont que la résultante de causes qui les ont déterminés.
Il s’agit donc de rechercher ces causes en remontant à leur origine, et alors, la plus stupéfiante constatation s’en suit, à savoir que : l’homme, qui lance constamment l’ina-thème à la Nature, l’homme présomptueux et faillible, est le propre auteur des maux dont il se plaint.
A commencer par les avalanches, c’est lui qui a détruit l’étai puissant que la Nature avait établi pour empêcher le glissement des neiges amoncelées sur les hauts sommets.
A 5000 et 6000 pieds d’altitude croît le pin noueux ou pin des tempêtes. Cet arbre dont le tronc atteint jusqu’à 70 pieds de haut, à l’aspect fantastique d’un monstrueux cep de vigne dont les rameaux tordus, contournés, semblent plutôt ramper sur le sol, formant bras et crochets qui étreignent les masses neigeuses en formation. Derrière eux s’étend la ligne épaisse et formidable des pins droits, sapins et mélèzes de 200 à 250 pieds qui reçoit le second choc tout en s’opposant à la coulée. Plus bas c’est toute la végétation des chênes, frênes, bouleaux, etc. couvrant la montagne et s’étendant sur la plaine.
La neige s’amoncelant sur le sol dans l’épaisseur des forêts, attend là le rayon d’avril qui viendra lentement la fondre pour imbiber et féconder la Terre.
Donc point d’avalanches à redouter, ni d’amoncellements insolites dans les parties basses, amoncellements actuellement produits par les rafales d’hiver soufflant sur la plaine aujourd’hui rasée.
Il en est de même pour l’inondation. Lorsque les hauteurs étaient couvertes de forêts, l’eau des orages et des pluies n’atteignait pas directement le sol. Elle tombait d’abord sur l’épais feuillage des arbres, glissait le long des ramures et des troncs, imbibait la mousse et la terre et s’écoulait par infiltration en formant les sources et cours d’eau.
Mais l’homme a ravagé les forêts, et les eaux pluviales tombant sur la montagne dénudée dévalent : en torrent, emportant les terres, descellant les roches, et, en affluant brusquement dans le lit des fleuves, produisent le débordement et la dévastation.
D’autre part la plaine déboisée a été convertie en champ de culture.
C’est ici qu’intervient une observation d’importance capitale :
La culture nécessite le labour, c’est-à-dire la désagrégation de la surface du sol. Lorsque surviennent les pluies ou la fonte des neiges, la terre imbibée se liquéfie, et, comme tous les terrains sont en pente, elle s’écoule au ruisseau, à la rivière et au fleuve qui la jette à la mer.
Pour donner une idée du désastre occasionné par le labourage, il suffit de citer un des cinq grands fleuves de France, le Rhône, qui tous les ans charrie 21.000.000 de mètres cubes de troubles, apportés dans son lit par les eaux de pluie passant sur les terres labourées de son bassin. Que l’on juge de l’importance du dégât opéré par la pratique du labour depuis quinze siècles qu’elle est en usage dans la vallée du Rhône. Ce fleuve a tant charrié de terre qu’il en a formé les îlots de la Camargue qui obstruent son embouchure, et qu’une tour de guet, le phare Saint-Louis, bâtie en 1737 sur le bord de la mer, s’en touve actuellement éloignée de 8 kilomètres par suite de l’apport des limons qui s’y sont amassés.
Il en est de même pour les autres grands fleuves de notre pays, puisque partout on y pratique la culture.
Une autre observation, et celle-ci présente le côté plaisant de la présomption humaine, c’est que, non content d’avoir favorisé l’inondation, l’homme va construire ses usines et ses habitations dans le domaine des eaux, c’est-à-dire dans les bas-fonds, sur le bord des rivières. Lorsque surviennent les crues subites qu’il a déterminées, il se plaint d’être mouillé et montre le poing aux nuages. C’est grotesque et lamentable, mais c’est parfaitement civilisé.
La sécheresse a la même origine. Comme il est dit plus haut, la neige maintenue par les arbres et protégée par eux contre les rayons du soleil, ne fondait que lentement, en mars et avril, sous l’influence de l’atmosphère ambiante graduellement échauffée. En s’écoulant lentement elle alimentait régulièrement les fleuves, les rivières, les sources. Les pluies du printemps et de l’été faisaient de même, et la terre abritée par les arbres contre les ardeurs du soleil conservait sa fraîcheur tout en ressentant la chaleur nécessaire à son activité.
Aujourd’hui le sol dépourvu de son manteau de verdure est en contact immédiat avec le grand Foyer ; les eaux tombant partout sur des parties nues s’écoulent avec rapidité ; les parties humectées sont évaporées instantanément, et la végétation grillée dépérit et languit misérablement.
Le déboisement est donc la cause déterminante des avalanches, des éboulements par l’infiltration des eaux entre les roches, des inondations et de la sécheresse. Ces calamités amènent le ravinement, le dessèchement, l’appauvrissement de la Terre et conséquemment de la végétation, et la disette s’en suit pour l’homme et les autres animaux.
Mais l’homme a inventé la culture.
C’est parfait ! Outre que la culture implique le labour qui désagrège la surface du sol et l’envoie à la rivière, elle fait se désagréger de la Terre, les ferments, qui, favorables à la plante qui les absorbe par ses racines, sont tout-à-fait nuisibles, lorsque volatilisés, ils sont inhalés par le laboureur penche sur la glèbe. D’autre part elle n’est réellement nécessaire que pour les plantes d’essences étrangères telles : le blé, la pomme de terre, le haricot et le chanvre, puisque les plantes originaires acquièrent sans aucuns soins, sur le sol d’humus naturel, le développement normal et la saveur requise. Il est vrai qu’elles poussent de ci et de là par le capricieux ensemencement du vent qui a déposé leur graine, ce qui gênerait la récolte spéculative ; mais lorsqu’il n’y a pas spéculation, peu importe de les récolter où elles se rencontrent ; l’important est qu’elles poussent.
La culture des plantes non-originaire (il est entendu que nous nous plaçons au point de vue régional de l’Europe) nécessite donc le défrichage absolu et le labour du terrain où l’on veut les propager. Le blé, par exemple, qui nous vient de l’Asie exige dans nos régions, son exposition au soleil et ne supporte le contact d’aucun autre végétal. Le sarclage s’impose ajouté au labour, puis la coupe, la rentrée et le battage, tout cela pour obtenir un produit qui n’ a ni l’agréable saveur, ni les qualités nutritives de la châtaigne dont nos pères faisaient leur galette ; laquelle châtaigne sur un même espace de terrain donnerait une production plus abondante que le blé, et cela sans autre labeur que celui de la ramasser. La pomme de terre, le haricot, réclament les mêmes soins et ne sont pas davantage indispensables puisque nous avons ici d’autres tubercules et farineux ( truffes, gesses, pois, lentilles ) dont ils prennent la place ; et, quant au chanvre, il est difficile de voir en quoi il l’emporte sur le lin qui croît spontanément chez nous.
Mais voilà ! La culture est une des bases principales de la spéculation ! A l’état naturel la terre donnant en toutes régions une production spontanée assez abondante et variée pour que chacun y trouve gratuitement la satisfaction de ses besoins, personne ne se croit en situation d’alléguer aucun droit privé, mais, dès qu’il y a labeur, mise en oeuvre, emploi de procédés artificiels pour obtenir une production, le droit de propriété prend ( le texte original dit ici "perd", ce qui nous semble une erreur, ndt, 1993 ) une apparence de légitimité, et l’individu qui par son travail a concouru à cette production ne consent à s’en désaisir que contre espèces sonnantes ou dons en nature dont il fixe lui-même le chiffre ou l’équivalence.
La culture des plantes originaires n’est nullement nécessaire à la production et au développement de ces plantes. Elle est pratiquée dans le seul but de les rassembler sur un même point afin d’en faire plus rapidement la récolte et d’en spéculer. En ce cas, comme pour les plantes non-originaires, il est procédé par le défrichement à l’élimination de tous arbres et végétaux se rencontrant sur le terrain, consacré à la culture d’un unique produit, et, il s’en suit alors l’exposition’directe au soleil, à la gelée, d’une plante qui, originairement, croissait en toute sécurité à l’abri des grands arbres, tandis que privée de cet abri elle est fréquemment détruite par des mouvements atmosphériques qui ne sont nullement des fléaux.
L’homme a donc contrarié le régime de la Nature et dans sa présomption de corriger là Force dont il n’est pourtant que le produit, il s’est à lui-même administré la correction ; mais, tenter d’en faire convenir un civilisé serait puéril. Loin de reconnaître son erreur, il persistera à déclarer que la Nature est une puissance aveugle et féroce, qu’il y va de son intérêt de la dompter et la châtier, et qu’avant le principe du progrès, - son Progrès - la terre était le lieu le plus aride et l’homme l’être le plus grossier que l’on put imaginer.
Or, les traditions et les chroniques les plus lointaines nous parlent cependant de la richesse naturelle constatée - aux époques très peu civilisées, où dans les forêts encore nombreuses, pullulaient les aurochs, les bisons, les buffles aujourd’hui disparus, ainsi que toute la faune connue de nos jours ; où les rivières, pures de l’écoulement des détritus d’usines et des engrais chimiques, regorgeaient de poissons ; où au Moyen-Age encore, le figuier et l’olivier se rencontraient dans les parties septentrionales de la France et la vigne en Artois et en Picardie. - Allez-les y chercher à présent.
Le civilisé répondra à cela, avec autant de suffisance pédante que de niaiserie. "La terre se refroidit !" ; mais il n’accordera point qu’il a lui-même détruit ce qui l’abritait du froid, et refusant de reconnaître l’effet négatif de son "Progrès", il mettra tout le mal accompli sur le compte de la Nature.
Ce serait donc l’oeuvre de la Nature qui aurait abattu les forêts, labouré la terre et bâti des habitations dans le lit des cours d’eau ; ce serait elle encore, qui aurait établi le droit de propriété, l’autorité et la domesticité ; ce serait elle aussi qui aurait supprimé aux masses le droit de chasse et récolte, mettant ainsi la grande majorité des hommes dans l’impossibilité de satisfaire leurs besoins les plus essentiels et dans l’obligation d’exercer, au caprice de leurs dirigeants, les industries les plus hostiles à l’organisme pour en obtenir la subsistance.
Il faudrait des volumes pour décrire l’amas d’incohérences établi sous le nom de "civilisation" , et, si à l’examen des maux physiques on constate la responsabilité humaine, pour ce qui est des aberrations mentales qualifiées vices et turpitudes, il en est de même ; mais, toujours dans sa conviction d’être en progrès et loin de voir là le résultat des conditions extra-anormales qu’il a établies, sur ce point le civilisé vous parlera d’atavisme et dénoncera l’héritage de bestialité, que, dit-il, lui a transmis l’homme des premiers âges.
Il est pourtant bien évident que c’est l’Autorité qui a engendré la domination, que l’accaparement par les uns a déterminé la misère pour les autres, que la dépossession a déterminé l’idée de reprise, que l’exaction a déterminé la colère et la haine, et que la colère et la haine poussent aux actes de violence.
Or, quel mobile aurait pu déterminer l’homme primitif à vouloir dominer et accaparer, quel désir de reprise et quels sentiments de colère pouvait-il éprouver ?
Prenons l’anthropopithèque, le précurseur.
Agile, robuste et sain, il établit sa demeure dans un arbre, s’alimente d’herbages et de fruits, et la nature l’a couvert de poils. Il ne connaît d’autres désirs que la satisfaction de ses besoins matériels.
Or, il a plusieurs arbres à sa disposition et la production de vastes étendues ; à l’époque du rut, mâle et femelle s’accouplent et s’écartent de leurs congénères comme le font tous les animaux ; point d’ntérêts en jeu, on n’aperçoit guère le désir d’accaparement et de diminution par la force.
êccaparer quoi ? Ce qui existe à profusion pour, chacun dominer par la force ? En ces primordiales conditions, il n’existe d’abord pas d’individus de même espèce, deux fois plus forts que d’autres ! Et dans quel but aurait pu s’exercer l’abus de la force ?
Les produits purement naturels étaient les seuls connus à ces époques, et telles étaient leur abondance et leur variété que tous y pouvaient prendre sans préjudice pour aucun ; donc, point de sujet de contestation et rien qui put déterminer la convoitise. Alors quoi ? Il ne pouvait certes éclore en ces frustes cervelles, la prétention de se faire servir pour goûter une vie d’oisiveté ; mais en l’admettant, cette oisiveté eut dégénéré notre sybarite anthropopithèque, et en délaissant la gymnastique quotidienne, il eut inévitablement perdu de sa force musculaire et fut devenu sur ce point, inférieur à ses esclaves.
Et puisqu’il est convenu qu’il était l’homme-animal, il faut donc l’assimiler entièrement comme moeurs aux autres animaux. Or les loups, les caïmans, les tigres ne se dévorent ni ne s’asservissent entre eux, dans l’état naturel s’entend, car si l’on objectait ces animaux observés dans une ménagerie, on pourrait alléguer des cas de lutte fréquents, argument du reste sans valeur, ces luttes ayant là toutes raisons de se produire. De même l’on pourrait citer les chevaux se battant dans l’écurie, faute d’espace, ou au râtelier pour la possession d’une poignée de foin ; les coqs dans les basses-cours trop étroites ; les pigeons même, accumulés dans d’exigus colombiers.
Mais, si au lieu de la condition domestiquée, c’est-à-dire civilisée, on observe ces animaux à l’état libre, naturel, ayant espace illimité et l’abondance, les causes déterminantes n’existant point, les luttes ne peuvent se produire.
On a reproché aussi à notre animal-ancêtre d’avoir été d’une saleté repoussante ; c’est faux, comme il le serait d’accuser les animaux sauvages d’être sales, soit en leur pelage ou leur plumage, soit en leur tanière, leur terrier ou leur nid.
Tandis que le cheval, le lapin et le volatile domestiqués sont enfermés dans les locaux saturés de leurs excréments, à l’état libre ils sortent et s’éloignent de leur abri pour uriner et excréter. Ils évitent les souillures qui pourraient flétrir leur poil ou leur plume et s’en purifient immédiatement lorsqu’ils en sont atteints.
Ils agissent ainsi d’instinct, guidés naturellement par leur subtil odorat qui leur interdit de stationner près des matières en décomposition, faisant retour à l’ordre minéral.
Et l’homme naturel, celui qui est en possession de toutes ses facultés animales et dont le système sensitif n’a rien perdu de sa délicatesse et de sa force, qualités qu’il possède d’autant mieux qu’il est plus près de la Nature, l’homme naturel, l’homme primitif, l’homme sauvage ne saurait, pas plus qu’un autre animal sauvage, supporter de mauvaises odeurs dans son abri, ni conserver de souillures sur son épiderme, puisqu’il s’en trouverait immédiatement incommodé
Laissons maintenant l’homme-animal pour examiner son successeur dans l’ordre généalogique, le troglodyte, l’homme des cavernes.
L’observation des vestiges de l’époque quaternaire nous montre chez l’être humain une constitution physique considérablement perfectionnée, et la faculté d’ingéniosité est déjà chez lui beaucoup plus étendue que chez les autres animaux. Cette métamorphose n’est cependant que l’oeuvre de la Nature seule. Elle est la conséquence de la grande loi du mouvement qui implique la transformation, et c’est ici qu’il faut constater que la transformation a été fertile en avantages ; l’homme a augmenté sa puissance sans pour cela rien altérer de l’économie générale de la Terre et sans troubler l’harmonie qui règne entre les individus de son espèce.
Il a toujours la libre jouissance des produits naturels. Tout en demeurant frugivore, il a ajouté à son alimentation la chair des animaux ; il sait se procurer du feu et mettre à profit les matériaux qu’il trouve de toutes parts pour se faire des ustensiles divers en terre cuite et des accessoires de pêche et de chasse. Il se confectionne avec les peaux d’animaux, des vêtements imperméables à la pluie et au froid et des tissus avec la fibre de lin.
Il habite alors la caverne, particulièrement sèche, parce qu’à cette époque la montagne où elle est creusée est encore couverte de terre et de végétation, ce qui la préserve de l’infiltration des eaux. Comme pour toutes les cavités, la température de la caverne est invariable, ce qui la rend tiède en hiver et fraîche en été, conditions hygiéniques des plus favorables au repos et ne se rencontrant dans aucune habitation artificiellement édifiée.
L’homme en ces temps reculés ne souffre donc physiquement en aucune façon ; se pourvoyant lui-même des choses nécessaires à la vie, l’exercice quotidien lui est salutaire, et sa santé est parfaite puisque tous ses besoins matériels sont satisfaits.
La condition d’existence étant la même pour tous les individus, l’indépendance réciproque en résulte, et l’on ne voit encore rien qui put déterminer chez l’homme des cavernes, le sentiment d’envie, de colère ou de haine.
Néanmoins, nombre de moralistes se basant sur l’affreux antagonisme des hommes civilisés et considérant l’humanité actuelle comme un progrès matériel et moral sur l’humanité primitive, en déduisent cette perle fausse :
"L’homme civilisé étant un bien triste individu, quel monstre devait donc être son devancier ?".
Et parce qu’en interrogeant l’Histoire ils constatent à toute époque : le meurtre, l’exaction, la ruine, la tyrannie et l’esclavage, sans tenir compte que dès qu’il y a histoire, il y a civilisation, c’est-à-dire : artificiel superflu, intérêts en jeu, spoliation, inégalité des conditions, luxe et misère, ils crient à l’abomination et déclarent la race humaine, mauvaise de tout temps, sans vouloir reconnaître qu’aux époques historiques lointaines, mais incontestablement civilisées déjà, qu’ils examinent, toutes les causes déterminantes du mal existant, les effets produits n’en étaient que la conséquence logique.
Et aussi parce que l’Histoire nous montre le caractère brutal et sans merci des premières luttes de la civilisation, ils parlent de férocité. Cela n’a guère changé de nos jours et les hécatombes sont mêmes beaucoup plus fortes. Mais si l’homme d’autrefois était plus violent et brutal dans le combat, c’est qu’il était aussi plus vigoureux et moins dissimulé, c’est-à-dire plus près de la Nature. Aujourd’hui il n’ y a plus de corps à corps, on ne passe plus au fil de l’épée ; à huit kilomètres on incendie une cité et ses habitants sont déchiquetés par l’obus à la ménilite.
Comme on le voit, le procédé est beaucoup plus avantageux pour les vaincus et l’adoucissement des moeurs est des plus évident.
Donc nos moralités sont unanimes, à affirmer que plus on remonte à l’origine de l’homme, plus l’homme est féroce. Forts de cette opinion, ils entreprennent l’histoire des temps préhistoriques, et sans hésiter un instant nous renseignent sur les faits et gestes de l’homme à l’âge de pierre, en nous le représentant misérable, bestialement cruel et d’une saleté sordide.
Notez cependant que l’Histoire ne remonte (et de façon officielle surtout) que jusqu’à 6 000 ans pour l’Orient et à 2 000 à peine pour l’Occident ; et convenez qu’il faut un certain culot pour faire la description des caractères et des moeurs d’époque qui n’ont laissé pour tous documents que des pierres taillées des cavernes et les pilotis des cités lacustres, quelques poteries et des ossements.
Mais, toujours imbus de leur présomptueux "Progrès", nos civilisés n’en démordent pas. Il y a pourtant une constatation qui a son éloquence, c’est que les vestiges des civilisations antiques et modernes nous montrent, à côté d’armes de guerre et de chasse, des instruments de torture variés, tandis que ceux des temps préhistoriques ne nous en montrent aucun.
D’autre part, des anatomistes distingués en possession de crânes humains de l’époque quaternaire, ont constaté à leur poids considérable l’âge avancé (plus de 120 ans) des individus auxquels ils avaient appartenu. Aux mâchoires complètement édentées, ils ont reconnu que ces vieillards ne pouvaient plus s’alimenter que de matières tendres, telles que moelles et cervelles d’animaux, de quoi ils ont conclu à la sénilité, c’est à dire à l’incapacité de se subvenir. Ils en ont déduit en toute logique que ces êtres séniles devaient être l’objet de la sollicitude de leurs congénaires plus jeunes. Voilà pour le côté moral.
D’autres crânes examinés par les mêmes savants, quoi qu’indiquant également un âge très avancé, étaient encore garnis de toutes leurs dents, témoignage de parfaite santé. Voilà pour le côté physique.
Les ossatures reconnues pour être de l’âge de pierre ne présentent nulle trace de fractures, indices de combat ou de tortures, et les armes sont plutôt des accessoires de chasse et de pêche ; les cavernes étaient, ou particulières ou communes, mais uniformément naturelles et à la disposition de tous ; les poteries naïvement façonnées étaient d’usage général et vu leur simplicité d’exécution, chacun pouvait s’en fabriquer ; les vêtements faits de peaux d’animaux (fourrures aujourd’hui) ne manquaient à personne, chacun était apte à les conquérir et à les préparer pour son usage, et, ni dans l’abri, dans les armes, dans les vêtements, ces temps encore naturels, on ne relève la marque d’une hiérarchie quelconque, aucune ligne de démarcation sociale ; les hommes de l’âge de pierre sont encore tous égaux.
Et s’ils sont tous égaux, c’est qu’ils n’ont pas corrigé la Nature, eux ! Ils n’ont point touché à la forêt ni au sol, et la forêt et le sol leur donnent toujours l’abondance.
Les racines des arbres s’enfonçant tous les jours plus profondément dans la terre, en extirpent les principes vivifiants qu’elle renferme pour le développement de leurs troncs et de leurs ramures, et leur dépouille, branches et feuilles mortes, Vient, en tombant tous les ans sur le sol, augmenter la couche d’humus sur laquelle la petite végétation croît plus luxuriante ; la plante devient plus savoureuse et le fruit s’affine comme s’est aussi affiné l’être humain, non de par sa science, mais par la seule évolution naturelle et comme tout aurait continué à s’affiner si son prétendu "Progrès" n’était venu corrompre, dégénérer et stériliser tout.
Le beau Progrès, en effet, que d’avoir déterminé le dessèchement de la terre, l’éboulement des montagnes, l’envahissement des eaux et l’appauvrissement de la race, et cela pour développer un système artificiel aussi prétentieux qu’inefficace puisque loin d’augmenter ce qu’il prétend remplacer il donne en tout des résultats inférieurs, bien qu’en exigeant, pour être accompli, une somme d’efforts et de sacrifices considérables.
Ah ! si l’homme s’était borné à faire de l’artificiel pour la satisfaction de désirs personnels et la conquête de réels avantages, il eut pu augmenter ses moyens sans préjudice pour sa santé et son indépendance, la Nature lui fournissant tous les éléments nécessaires. A fleur de terre il trouvait : pierre, bois, sable, argile, minéraux même. Il avait là les matériaux propres à l’exécution des objets d’utilité et d’agrément que son ingéniosité pouvait concevoir, que son tempérament particulier pouvait désirer. Ayant l’assurance perpétuelle de la nourriture et de l’abri, il pouvait en toute liberté, développer ses facultés intellectuelles et agrémenter sa vie.
Il pouvait aisément se déplacer, voyager, en touriste, certain de l’accueil cordial en ces temps dénués d’intérêt où chacun pouvait offrir l’abri et l’aliment.
Il pouvait goûter sur place (et c’est l’unique façon) les fruits des zones différentes, s’assimiler les idées de leurs habitants, s’initier à leurs industries. Marchant à petites journées, séjournant aux endroits agréables, il s’acclimatait progressivement à des températures différentes sans risques pour sa santé, et, lorsque l’impulsion naturelle, le rappel au berceau d’origine se faisait sentir, il opérait le retour aussi allègrement que le départ.
C’est assurément dans ses pérégrinations qu’intéressé par l’aspect et la saveur, d’un produit inconnu dans sa région, il a tenté l’expérience de l’y introduire et de l’y faire croître, - premier acte d’ignorance présomptueuse - l’arbre, la plante ou l’animal étant le produit inhérent à la latitude où on le rencontre, et le déplacer ayant infailliblement pour effet de le dégénérer.
Néanmoins la plante importée, tout en se modifiant, put s’acclimater ; et soit curiosité ou amour-propre d’importateur, l’homme s’ingénia à la conserver et même à la propager. Ce fut le début de la culture. L’homme dut entourer de soins spéciaux cette plante étrangère qui, débilitée, eut succombé à l’état libre sous la puissante pression de la végétation originaire. Il dut lui préparer un sol particulier, l’abriter, la protéger de toutes façons ; en un mot il lui consacra une part de son temps, c’est-à-dire de son indépendance.
Par fantaisie ou par attrait du nouveau, quelques-uns parmi les siens l’imitèrent et plusieurs champs de culture furent établis.
Au début, la chose peut-être inoffensive, quoique le cultivateur absorbé par son travail, se trouve dès lors dans l’impossibilité de subvenir à ses besoins. Obligé de solliciter le chasseur pour s’alimenter de viande, il donne une partie de sa récolte en échange. Le mal venait de naître avec la transaction, principe du commerce.
On sait que le commerce, c’est l’échange des produits, et c’est nécessairement l’échange avec bénéfice, puisque l’individu qui opère peut alléguer les frais et dépenses nécessités par l’opération. Mais c’est précisément le taux du bénéfice qui échappe à l’évaluation, et généralement le trafiquant l’exige le plus élevé qu’il peut.
Les subtilités, la mauvaise foi, la duperie avaient désormais leur cause déterminante.
D’autre part, le cultivateur désireux de posséder sa récolte eut maille à partir maintes fois avec le chasseur poursuivant un gibier engagé dans son champ, d’où altercations déterminant lutte et ressentiment. Les quelques larcins accomplis par d’autres individus toujours habitués à la communauté des biens, lui parurent préjudiciables et il connut le sentiment de la propriété. S’habituant à son état, il étendit son champ, se fit aider par sa famille, asservit des animaux dans le même but, et la nécessité de diriger cet ensemble détermina chez lui le sentiment d’autorité.
Devenu sédentaire, il s’attacha à réunir autour de lui les éléments nécessaires à sa vie, domestiqua volatiles et quadrupèdes, cultiva sur d’autres espaces les produits originaires afin d’assurer leur nourriture, accapara insensiblement la terre et se fixa définitivement au sol.
Des conventions d’abord, des mesures de protection ensuite, furent établies pour garantir la sécurité des intérêts naissants.
Loin de se rendre compte que sans améliorer sa situation, ce nouveau système d’existence l’enchaînait au labeur, ayant commis la faute de modifier l’ordre naturel, fort modifié lui-même et trop dégénéré pour répandre la vie ardente d’autrefois, l’homme s’enfonça de plus en plus dans l’erreur, défrichant tous les jours davantage, déterminant ainsi la dessiccation du sol et déréglant par surcroît le régime aquatique et climatérique.
Plusieurs générations ayant continué dans le même sens, certaines contrées furent complètement stérilisées, ce qui détermina les premiers exodes vers les pays demeurés à l’état naturel ; et ces émigrants, armés comme le sont tous les peuples de misère, s’imposèrent par la force dans les régions neuves en y implantant leur séculaire système d’erreurs.
C’est alors que les hommes furent divisés en maîtres et en esclaves. Les maîtres forts de leur autorité appuyée par les armes, firent exécuter par les esclaves tout l’Artificiel que leur fantaisie ou leurs besoins factices purent leur suggérer, mais en se gardant bien, et pour causes, de jamais contribuer à son exécution.
Ils firent creuser des carrières, bâtir des Cités, tracer des routes ; obligèrent à pourvoir à leur nourriture, à confectionner leurs vêtements, à fabriquer leurs armes ; en un mot, ils contraignirent les vaincus à l’exécution de tous les travaux industriels.
Chose digne de remarque, les vainqueurs reprirent alors la vie du sauvage, se livrant aux plaisirs de la chasse, des chevauchées, des joutes ; se tenant au frais pendant l’été sous les arbres, et l’hiver, se couvrant de fourrures autrefois (peaux d’animaux). Les traditions ne nous montrent-elles pas à travers les âges que les esclaves, seuls, travaillaient.
N’est-ce pas l’esclavage, qui a édifié les Pyramides, les jardins de Ninive, les pays Babyloniens, les temples de l’Indoustan ; c’est l’esclavage toujours qui a bâti Athènes, Carthage et Rome ; c’est plus tard, le serf qui a construit castels, donjons et forteresses ; et de nos jours c’est l’ouvrier libre - mis en demeure de travailler ou de mourir de faim, qui pratique aussi toutes les industries concourant au "Progrès matériel" - toute la civilisation- - C’est toujours le serf, toujours l’esclave nécessité par l’Artificiel. Et, pour effectuer cette production, l’homme descend dans la mine asphyxiante, s’enfourne dans l’usine brûlante, peine sur le chantier à ciel découvert ; sur terre et sur mer il est exposé à toutes les variations atmosphériques. Il court à tous les périls et il est victime d’épouvantables catastrophes, quand sur ses navires et ses chemins de fer il va au loin chercher ce qui ne lui est nullement indispensable. Il a desséché et stérilisé la terre, il veut maintenant forcer sa production par l’emploi d’engrais chimiques et n’obtient plus que des produits dénaturés qui débilitent les hommes et les animaux.
Affaibli par le travail meurtrier, il n’ a même plus l’alimentation réparatrice - elle n’existe plus - l’air est empesté par les émanations chimiques, les fumées d’usine, les miasmes d’habitations bondées et par les ferments de la terre partout mise à nu. L’eau empoisonnée par les détritus des villes et la coulée des champs, charrie, l’infection la partie pauvre de l’humanité, la grande masse, livrée à la fatigue et aux privations, est la proie de maladies qu’elle communique du reste à la classe riche - du haut en bas de l’échelle sociale c’est la scrofule, l’anémie, le rachitisme, la phtisie, la syphilis, la névrose !
Et l’Humanité, avide de luxe ou affolée par la faim, se rue à l’assaut de la vie, avec pour armes : la violence, l’hypocrisie et la bassesse. Dans la "Société civilisée" tous les membres, tous les associés sont des adversaires comprenne qui pourra - et leur cri de ralliement c’est : la lutte pour la vie !
Malsains au physique, dépravés au moral, ils sont, disent-ils, en progrès sur les êtres beaux, sains, robustes, instinctifs et purs qu’étaient leurs devanciers.
Pour éviter les explosions populaires et paralyser le sens de révolte, ils ont imaginé : paradis céleste, royauté paternelle, empire libéral, république égalitaire, mais sans rien vouloir changer au système d’existence basé sur l’Artificiel - oeuvre et facteur tout à la fois de l’esclavage - ; d’autres civilisés plus généreux ont, depuis, parlé de liberté absolue tout en conservant l’oeuvre de servitude - en l’augmentant même - mais cette fois par le concours de la machine esclave et les lumières de la Science illimitée.
A ceux-là, plus humanitaires puisqu’ils se déclarent communistes, il convient de rappeler que la même science, au point de vue hydrographique et climatérique, indique comme indispensable un bon état de la terre et de l’homme, le
reboisement total et l’abandon de la pratique du labour.
Ces deux conditions inéluctables observées, rendraient au sol sa vigueur et sa richesse passée. Que les partisans du "Progrès" veuillent bien envisager la terre sous cet aspect, et nous dire à quoi serviraient alors l’extension de la science et l’application du machinisme.

Emile Gravelle.

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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