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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’arbre et l’homme
{L’État Naturel}, n°4, Février 1898
Article mis en ligne le 23 octobre 2014
dernière modification le 14 septembre 2014

par ArchivesAutonomies
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A l’époque lointaine où Rome Impériale dominait la presque totalité du monde connu, elle tirait de l’Afrique les deux choses indispensables à sa plèbe : panem et circenses. La Lybie donnait les lions du cirque ; l’Egypte, les mines et la Numidie, du blé.
La Numidie - l’actuelle Algérie - était alors réputée pour l’abondance de ses moissons. Les cimes des Atlas et des Aurès étaient chargées de superbes forêts. De larges fleuves sillonnaient jusqu’au Sahara : Strabon en nomme plusieurs dont on retrouve le lit desséché dans la plus aride partie du désert. En ce temps passé, toute la région de Cirta embarquait à Russicade et à Hippo-Régius d’immenses chargements de blé à destination d’Ostia.
La chute de Rome précéda de peu l’invasion islamique. Invasion barbare ? Non point : les Musulmans avaient plus que les autres peuples de cette époque les traits de la civilisation conventionnelle. Ils propageaient par le sabre une religion à morale élevée ; ils avaient une poésie un sentiment d’Art. Ce sont eux, ne l’oublions point, qui nous ont ouvert l’esprit lorsque nous prîmes contact aux Croisades. Ils nous ont restitué une grande partie du sublime héritage de la Grèce. Aristote fut traduit de l’arabe en latin.
Quoique moralement supérieurs aux autochtones, les conquérants ruinèrent la contrée. Ils déboisèrent. La source, alimentée par les copieuses pluies d’hiver, devint torrent au printemps, puisqu’elle n’avait plus le tamis des racines pour retarder son cours. L’été, le lit des fleuves fut à sec, la terre végétale se désagrégea - l’aridité vint, le sable gagna et l’Afrique septentrionale, la Mauritanie Césarienne, grenier d’un immense empire, devint infertile en quelques siècles : tous nos efforts n’ont pu restituer à l’Algérie la dixième partie de sa valeur agricole d’il y a quinze cents ans.
Veut-on qu’il en advienne autant de l’Europe, de la France ?
Depuis le commencement du siècle, nous avons perdu plus de la moitié de nos forêts. Il y a de la terre à vil prix. La culture est délaissée. Pourquoi ?
On peut noter évidemment, chez le cultivateur une tendance déplorable à quitter les champs pour l’usine. Nous examinerons une autre fois ce que l’on pouvait appeler l’erreur industrialiste du siècle.
Pour le moment nous nous bornerons à dire que le domaine territorial est déprécié, que nos forêts diminuent et qu’au déboisement correspond l’abandon des terres par le travailleur des champs et un accroissement de misère pour la généralité des hommes.
On a vendu bois et terres pour réaliser des fonds, pour les jeter dans la spéculation ou dans l’industrie - afin de vivre facilement du travail des autres. Du même coup, on a diminué la valeur du pays, on a augmenté la distance que l’argent met entre les hommes, et surtout grossi le nombre des pauvres. A la robuste population de paysans de la vieille France, on a substitué la foule anémiée des ouvriers d’usine gens souvent affamés et alcooliques, physiquement dégénérés, moralement atrophiés, en réalité souffrants, misérables et haineux. Esclaves du Capital, victimes de l’enrichissez-vous qui semble être de plus en plus la devise du siècle.
C’est pour défendre la vieille terre brune et nourricière que les gars de 1792 se sont levés et que, farouches, hurlant la Marseillaise, ils ont lâché la liberté à travers le vieux monde ébahi. C’est pour garder leur sillon, que Rome voulait prendre, que les Bagaudes se sont insurgés. C’est pour garder la glèbe qu’ils cultivaient que les Jacques ont failli devancer la Révolution de quatre siècles. La terre alimente et virilise. L’industrie, telle qu’elle est actuellement comprise, affame l’homme et l’amoindrit.Notre temps a vu dans la machine un moyen de spéculation et non l’aide qui doit donner le loisir à tous.
La terre à chacun - la source pour féconder la terre - la forêt pour conserver la source.
Pour refaire l’humanité au moral, il faut rendre au sol son caractère physique. Tout le bonheur de l’avenir réside dans un retour à la vie agricole - celle qui donne aux peuples des moeurs douces et policées, celle qui procure le plus de bien-être et laisse à ceux qui l’on connue un regret profond - la sensation d’une conception meilleure du Bien réel ici-bas.

G.NUMILE MAITRE

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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