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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’homme
{Le Naturien}, n°1, 1er Mars 1898
Article mis en ligne le 26 octobre 2014
dernière modification le 14 septembre 2014

par ArchivesAutonomies
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La situation dans laquelle se débat actuellement l’Humanité, incite l’être humain à se préoccuper si, oui ou non, il n’y aurait pas intérêt pour sa conservation physique et morale, à prendre une direction opposée à celle où il s’est engagé sous prétexte de CIVILISATION ; s’il ne serait pas plus sensé de suivre la direction qui le tiendrait constamment en rapport avec les lois de la Nature, au lieu des lois factices engendrées par les erreurs civilisatrices.
En entreprenant de tracer ces lignes, je ne me lancerai pas dans les ténèbres de la Métaphysique ; je ne ferai qu’effleurer cette science en ce qui a trait à l’ensemble des sensations de l’homme et aux lois de l’anthropologie.
J’examinerai la source de Vie qu’est la Nature, dont la matière d’abord éparse a, par la cohésion d’éléments divers, formé la TERRE qui a donné naissance à l’immense quantité de plantes et d’animaux de différentes sortes. Tous ont paru sur la Terre dans des conditions de liberté illimitée ; l’être humain y est particulièrement devenu intéressant.
La constitution de l’homme nous démontre que, pour qu’il subsiste dans l’état normal, il doit satisfaire ses besoins d’alimentation par les végétaux, et non par les minéraux, ainsi que, déjà, la science chimique se propose de le faire, quoique cette alimentation, extirpée directement des entrailles de la Terre, soit des plus funestes au bon état de son organisme. La matière minérale, ceci est admis, fournit aux végétaux la partie substantielle propre à leur croissance et leur développement, mais les plantes seules directement ; elles deviennent à leur assimilable pour les animaux.
L’homme possède la vue, l’ouïe, la sensibilité et l’activité, grâce à des organes actionnés par une force musculaire déterminée par le sang ; et la faculté de se mouvoir est la résultante calorique de ses organes intérieurs peuvent développer.
À cet effet la Nature a mis tout en harmonie avec lui, et tout ce qui peut être utile à sa santé est à sa proximité. Pour se tenir en cet état, devait-il chercher hots la production naturelle les conditions d’exitence favorables à son passage dans la vie ?
Évidemment non. Tout s’accorde aujourd’hui à nous le prouver.
Né aboslument libre, il se trouvait en situation de satisfaire, et sans aucune contrainte, chaque impulsion qui pouvait se déterminer en lui, et d’assurer ainsi le bon fonctionnement de sa constitution.
En passant de l’état naturel à la civilisation, ignorant du cancer "AUTORITÉ", il était loin de prévoir ce qu’il en hériterait ; et aussi longtemps qu’il a pu vivre en ne se livrant qu’aux occupations que nécessitaient ses principaux besoins et ses distractions, il n’a point eu à enregistrer dans sa race : des culs-de-jatte, des pieds bots, des bossus, des tuberculeux, des idiots, etc., etc., sinon depuis longtemps l’Humanité aurait disparu, et il ne resterait en vie que les autres animaux qui, non domestiqués, se portent très bien quoiqu’ils ne possèdent d’autre science que l’instinct. Tandis qu’ignorant des vices de toutes sortes, il se laissait suborner par les religions, il ne tarda pas à donner prise au système autoritaire, et une fois entrainé dans l’engrenage, il s’y abandonna au nom de la Civilisation, oeuvre des prépondérances religieuses. C’est ainsi qu’il abdiqua sa liberté si belle ; qu’il riva ses volontés et ses énergies aux chaînes d’esclavage qu’il se forgea à partir de ce moment.
Ayant dévié de la vérité il s’enfonça dans le mensonge. Naturel étant synonyme de vérité, et Artifice synonyme de fausseté, qui implique hypocrisie, lâcheté et mystification, cette déviation vers l’artificiel ne pouvait manquer de conduire l’humanité à un état des plus calamiteux.
S’imprégnant de civilisation, l’homme a fait abnégation de sa dignité qu’il a remplacée par l’avilissement ; puis, progressivement courbé sous le fouet des religions, dépouillé peu à peu du bien-être naturel, il fut obligé, toujours progressivement, d’inventer, de perfectionner, d’innover, sous le joug autoritaire de soi-disant besoins, dont les propagateurs de miraculeux ne cessent de nous rebattre les oreilles. C’est ainsi que sur des montagnes de cadavres et dans des fleuves de sang (qu’aucun scientifique ne pense à regretter) a été édifiée la situation actuelle, situation désastreuse pour les miséreux qui endurent les souffrances atroces que l’on enregistre chaque jour.
Les usurpateurs qui ont perpétré ces crimes, et ceux qui aident à les consommer, ne pouvaient s’abstenir de faire valoir un motif ; et, pour consolider le piédestal de la religion et de l’autorité, les soutiens de ces deux vampires n’ont rien trouvé de mieux que de falsifier l’histoire du monde, et de représenter la Terre et l’Homme, mauvais par nature.
L’éminent docteur Lombroso n’a-t-il pas répété dernièrement que l’homme renfermait le crime dans sa peau ?
Et cependant ces affirmations sont réduites à néant par les principes mêmes préconisés par les imposteurs de la Civilisation, puisque leurs doctrines enseignent que leur Dieu a fait l’homme a son image. Ensuite ils ont dit que cet être ne pouvait vivre en bonne intelligence avec ses semblables s’il n’était soumis à une influence mystérieuse, et régi par une organisation et une soumission au travail forcé. Ils ont affirmé également que leur Dieu avait ordonné que l’homme mangerait son pain à la sueur de son front.
Impostures sur impostures, l’homme ayant à son origine l’espace nécessaire pour ce dont il avait besoin ; ne pouvant être corrompu puisqu’à cette époque rien n’existait pour déterminer la corruption : point de travail à suer, puisqu’encore de nos jours un des plus grands géographes a affirme’" que la Terre pouvait nourrir quatre milliards d’habitants, tandis qu’actuellement la population n’est que d’un milliard quatre cent quatre-vingt-six millions (connus), et nous avons la conviction qu’à l’état naturel elle peut en nourrir un nombre bien supérieur.
Les tendances de l’homme se portent plus particulièrement vers le naturel, toutes facultés intellectuelles naturelles n’ayant pas encore complètement disparu chez lui ; et, de ce fait, aujourd’hui, cette force génératrice réapparaît pour faire face et s’opposer aux sciences fictives, si nuisibles, et qui sont causes d’ aussi formidables désastres.
La Nature n’a point fait l’homme pour être civilisé. Il est impossible de par les conditions de la civilisation, que tous les hommes puissent avoir le nécessaire ; et si, d’après le médecin, l’homme adulte, au repos suivant la température qu’il subit, perd par ses excrétions, urinations, sudorifications, expirations, excrétions intestinales, etc.

Carbone (ou son équivalent).................. 310gr.
Substances azotées contenant 20 gr. d’azote 130

pour réparer les pertes énoncées ci-dessus, une alimentation variée comme suit, est nécessaire :

Pain .................................. 1.000gr
Viande de boucherie ................ 360gr
Eau ........................... 2.000 à 2.500

Mais comme il vit à l’état civilisé, il doit, pour soutenir son travail doubler, tripler cette quantité, selon la dépense de force qu’il accomplit.
Est-il assuré, de la part de ceux qui s’annoncent comme pouvant faire son bonheur, d’avoir cette alimentation réparatrice en compensation à sa dépense d’activité, et cela journellement ?
Le soleil et la lumière sont indispensables au développement des êtres. La nutrition ne peut s’opérer sans soleil, car sans lui les matières ne peuvent être élaborées convenablement. Ceci déjà condamne le système civilisateur.
Quel est le civilisé qui peut objecter et prouver que la civilisation accorde à chaque homme tout ce qu’il lui faut pour assurer sa santé pendant la durée de sa vie sur la Terre ? Il meurt de faim, en France, près de cent mille personnes par an. Non seulement l’homme est privé de moyens d’existence au point d’en mourir, mais la majorité est atteinte de langueur par insuffisance.
Aujourd’hui, dans cette société, il jeûne de toutes ses dents, faute de travail ; demain, travaillant et surmené au-delà de ses forces, s’il le peut, il se force en nourriture, viandes à l’excès, ce qui occasionne des troubles dans tout le système vital. De là se crée le délabrement qui amène les maladies nombreuses qui accablent l’être humain.
Voici du reste le diagnostic de celles occasionnées par les circonstances précitées :
Dans l’appareil digestif : Fluxion de la muqueuse, état pultacé des gencives, carie des dents, etc.
La salive, devenant acide, dissout l’émail des dents, et la carie commence ; les cryptogames, comme des mineurs invisibles, se glissent dans toutes les fissures, et y font des ravages.
Dans l’appareil urinaire, il se développe aussi des cryptogames, qui produisent une exfoliation de la muqueuse.
Dans le cas où sous la moindre influence interne ou externe qui trouble une des grandes fonctions - respiration, sudorification, etc. - une congestion rénale se produit, les reins laissent se diabétiser l’albumine qui est en excès
dans le sang. C’est ainsi que se détermine très fréquemment l’albuminerie ; on sait quel sort cette maladie réserve au malade.
Et ces maladies sont légions, qui sont fomentées par une alimentation soit insuffisante, soit déréglée, et généralement anti-hygiénique. La civilisation ne peut remédier à un tel désordre, d’autant plus que c’est elle qui l’a engendré et le perpétue ; tandis que si l’homme était libre en pleine nature, il ne se trouverait nullement dans cette pitoyable situation, ayant autour de lui tout ce qui peut satisfaire ses goûts et lui être salutaire.
Mais n’étant pas libre et ne vivant que dans l’artificiel, il est exposé à un désordre général, et s’il ne s’arrête dans cette voie il est appelé à augmenter ses souffrances, à traîner la plus misérable existence et à dégénérer rapidement.
Voilà cependant ce que les sauteurs et fumistes civilisateurs décorent du nom de : "Progrès humain" !
Est-ce donc un progrès, d’avoir occasionné la déformation de l’homme au point de nécessiter l’usage des divers instruments exposés dans les vitrines des bandagistes, orthopédistes, herboristes, droguistes, opticiens, ainsi que ces râteliers que l’on rencontre suspendus aux portes des dentistes ?
Est-ce un progrès, d’engendrer des anémiques, des épileptiques, des alcooliques, des névrosés, des fous, des scrofuleux, des bossus, des coxalgiques, des paralytiques, et autres difformités humaines, et de crier ensuite par-dessus les toits que la Science vient d’augmenter le Progrès d’une merveilleuse nouvelle : celle de faire se redresser les bossus ?
Si nous ne luttions aussi sincèrement contre la triste situation faite à l’homme, et qui nous menace tous, d’aussi jésuitiques bouffonneries ne pourraient que nous faire pouffer de rire.
Les innombrables débilités que l’on rencontre à chaque pas, aux faces allongées, aux yeux caves, au teint blême et cadavéreux, nous sont des signes du Progrès.
Outre les marchands de poudre de riz à badigeonner et de carmin pour remplacer la couleur perdue des lèvres, ainsi que les faux signes (ou bubons de beauté) garnis de trois ou quatre poils, les faux cils et les faux sourcils, la Science fera, à nouveau sous peu, surgir deux nouvelles professions : celle de coloriste [1] pour figures défraichies, et celle de renfloueur de joues enfoncées.
Rassurez-vous civilisés, grâce à d’aussi puissants moyens vous vous maintiendrez en bon état, et comme viatique suprême la tablette chimique de Berthelot achèvera de vous retaper !

Honoré Bigot

Dans le prochain numéro, j’entreprendrai la publication des maladies déterminées par chaque profession. H.B.

Notes :

[1Au moment de mettre sous presse, nous apprenons de source certaine qu’il existe une profession : celle d’émailleur sur figure humaine. Moyennant 150 francs, les civilisés usés par les débauches et les orgies peuvent se faire remettre la figure à neuf. La durée de cet enduit sur la peau est d’environ un mois. Nous entretiendrons nos lecteurs sur ce sujet, dans le prochain numéro.

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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