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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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B) Secteur tertiaire et tertiarisation
Les ouvriers contre l’état, p. 88-91.
Article mis en ligne le 12 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Le processus de tertiarisation désigne l’expansion et la rationalisation des phases de la production sociale qui précèdent et qui suivent le procès de fabrication (recherche, formation de la force de tra­vail, administration, distribution etc.). Dans la phase actuelle du développement, tout ceci est lié strictement au processus de tertiarisation du travail lui-même, c’est-à-dire "l’intellectualisation" croissante du travail, et l’expansion du travail indirect. Dans son projet actuel, le capital domine le travail tertiai­re et le rationalise comme tout autre secteur du travail social.
L’expansion de masse de la scolarité, utilisée par le capital comme expansion de la force de travail de qualification intermédiaire, ne dépend que pour une très faible part de l’accroissement de la de­mande en techniciens industriels. Mais elle est liée surtout aux nécessités d’un développement poten­tiel du travail de type tertiaire. ... La réorganisation des instruments de la gestion sociale du déve­loppement, la construction matérielle des institutions du Plan à tous les niveaux de l’organisation so­ciale, le passage progressif et définitif de l’amélioration de l’efficacité d’entreprise à l’amélioration di­recte de l’efficacité sociale dans son ensemble sont les éléments moteurs de la réorganisation technique et fonctionnelle des phases « externes » au processus de fabrication ..." [1].
A ce stade du développement, le capital, à la recherche de nouveaux équilibres, sort de l’usine et tente de réorganiser le tissu social dans sa totalité : rationaliser signifie lier tout travail au processus de valorisation.
Ce n’est qu’à ce point du développement du capital qu’il est possible de parler d’une véritable société capitaliste.
Si la crise actuelle a principalement le sens d’une crise du contrôle du capital sur la classe ou­vrière, la réponse du capital touchera sans doute directement au processus de tertiarisation. Ce pro­jet de recomposition n’est pour l’instant qu’une hypothèse : il se fonderait sur un nouveau saut tech­nologique, dont le but serait de rendre le plus strict possible, le contrôle sur le travail et la discipline des rythmes dictés par les machines. Ce serait bien entendu la conséquence de la rationalisation deman­dée par le secteur tertiaire.
Pour le capital, il s’agit de prendre un nouveau départ à partir des données objectives de son développement, qui ont déterminé la crise actuelle : la "massification", la tendance de tout travail à devenir un travail salarié, la "prolétarisation". Il s’agit de casser encore une fois les conséquences subjectives et politique de ce processus de "massification", c’est-à-dire l’homogénéité des objectifs et des secteurs de classe : en bref, de bloquer la circulation rapide des luttes.
La restructuration politique et technologique générale et la mécanisation du travail "intellectuel" dans l’entreprise du Plan et dans la société du travail ont pour but, par une déconcentration et une articulation nouvelle des fonctions du travail, de distinguer et de fractionner les divers secteurs de classe. La signification véritable d’une politique de participation tient pour l’essentiel dans cette né­cessité qu’a le capital de reprendre le contrôle sur la classe ouvrière, en basant ce contrôle sur une désarticulation et une atomisation permanente de cette classe. On réduit ainsi au minimum tout travail de contrôle strictement improductif, en faisant toujours plus assumer ce contrôle par les machines elles- mêmes. Il est possible ainsi d’utiliser toute la disponibilité générale au travail et de la faire participer au processus de valorisation.
L’atomisation des secteurs de la classe ouvrière s’inscrit dans une dialectique plus générale qui vise à unifier dans un seul appareil social, le travail indirectement productif et le travail de contrôle improductif. Le développement technologique, par exemple l’usage de l’électronique en vue de réorga­niser l’appareil tertiaire, réalise dans ce projet, le développement de "... la division de classe, l’assujet­tissement de couches de classe ’qualifiées’, qui réalisent la plus-value et en même temps disciplinent ’automatiquement’ de par leur fonction technique, le reste de la classe ouvrière. Dans la mesure où le contrôle est transféré de l’appareil ’bureaucratique’ du capital, à la machine, la distance qui sépare le projet de sa réalisation coordonnée diminue. La nouvelle fonction technique, et l’élaboration automa­tisée des informations contiennent en elles-mêmes, incorporé à la machine cybernétique, le contrôle de la fabrication des marchandises ... " [2].
La tertiarisation et la disparition des fonctions de contrôle "bureaucratiques" traditionnelles sont la cause et l’effet de la double exigence du capital de répartir sur des plans différents la réalisation de la plus-value, et de contrôler le processus du travail.
Le processus de valorisation s’étant diffusé partout, la concentration physique de la force de tra­vail n’est plus désormais une nécessité absolue. Les hypothèses des planificateurs californiens cités par Magnaghi en constituent une intéressante illustration : "... certains planificateurs californiens pensent à l’utopie parfaite du capital développé : démembrer le travail intellectuel lui-même jusqu’à la dissolution cybernétique de la métropole tertiaire. Il s’agirait de pulvériser le travail de bureau en autant de postes de travail qu’il existe d’habitations pour les employés. Ainsi la maison de l’employé deviendrait une petite unité de travail, le cadre d’un ’travail à domicile’ parfaitement équipé de dispositifs techni­ques de communication, calcul et programmation permettant à l’employé de ramener à la maison tous les travaux qui impliquent l’élaboration et la gestion de l’information : recevoir, répertorier, vérifier, éva­luer, interpréter, mettre aux archives, produire, transmettre des messages ... C’est ainsi que les ingé­nieurs du système se proposent d’éloigner de la ville sinon tous, du moins une partie importante des em­ployés, qui constituent, comme on l’a noté, cette partie de la population dont le taux de croissance est le plus élevé". (Magnaghi, op. cit.).
Quand le processus de valorisation se déplace et se diffuse partout, quand la fonction de contrôle cesse d’être purement "bureaucratique et improductive" pour s’introduire dans les fonctions techni­ques recomposées, et dans le machinisme, qui relie tout le processus de travail ; quand tout le monde, même décentralisé, contrôle et les autres, et soi-même, nous arrivons à la monarchie absolue du capi­tal sur toutes choses : le mode et le lieu de travail, le rapport entre force de travail et contrôle, tout aura changé, sauf la présence du travail lui-même, la présence du processus de valorisation, la présence du capital.
Dans cette perspective, que devient toute la thématique gestionnaire (ou autogestionntire) du Parti communiste et de tant de groupes "gauchistes", sinon une vérification de la crédibilité d’un "nouveau monde du travail", qui ne serait rien d’autre que la perpétuation du capital appuyée sur une restruc­turation générale des éléments du rapport de production ? Nous sommes à nouveau devant l’alternati­ve entre une "solution ouvrière" à la crise et une recomposition générale du capital, axée sur le nou­veau rapport de classe, et qui passerait inexorablement par une attaque technologique massive contre l’homogénéité de la composition de classe. Enfermer encore les techniciens dans l’hypothèse réformiste et archaïque des alliances signifie qu’on leur accorde encore une fois un pouvoir de décision dans tous les secteurs "recomposés" de la production, tout en rejetant la question de l’usage de ce pouvoir dans les sphères douteuses de la "conscience" politique de ces techniciens. Le travail social se redé­couvre alors divisé et hiérarchisé sous le couvert de cet objectif "ouvrier" de la "réappropriation" de la recherche scientifique et de son développement. Ces positions vraiment "socialistes" sont le frein objectif dont se sert le capital. Elles entravent la recomposition de classe, accentuant ainsi la sépa­ration entre les différentes phases du processus productif et surtout canalisant les luttes vers la réforme du modèle de développement, au nom de "la volonté ouvrière de le gérer".
Ce projet réformiste, qui utilise le processus de tertiairisation du travail et le présente comme une "alternative", est néanmoins obligé de contrôler immédiatement le mouvement de classe actuel, les luttes d’usines. Si le réformisme réussit à dévier les luttes ouvrières contre le travail et contre le développement, vers des luttes pour les réformes, et les fait rentrer dans le lit tout préparé du dévelop­pement, alors ce dernier ne sera, une fois de plus, rien d’autre que la recomposition du capital sur le dos du travail vivant. Encore une fois, tout travail d’organisation part d’ici. Si le mouvement de la classe ouvrière se fait partie intégrante, facteur même de la "reprise" du développement, il n’arri­vera qu’à gérer sa propre survivance, et encore, tant que le capital n*aura pas transfère le procès de valorisation à de nouveaux niveaux du travail intellectuel, qui lui permettront de réduire le travail manuel, tout en perpétuant l’exploitation aux autres niveaux de la société du travail.
Tout projet d’organisation autonome qui entend s’appuyer sur la lutte des étudiants, des techni­ciens etc... comprenant que ceux-ci sont des moments avancés du projet de réorganisation capitaliste, doit parvenir aussi à comprendre qu’il faut sortir du terrain de l’autogestion ou bien se reconnaître comme instruments de la reprise capitaliste, de la réalisation du plan, qui reconstruisent, à la grande joie du capital, l’idéologie des "couches moyennes alliées de la classe ouvrière".
Il est salutaire de repartir du caractère des luttes des années 60, pour arriver à une compréhension ouvrière du processus de tertiarisation. Sur la base de l’unification horizontale des ouvriers de l’industrie de transformation, de la distribution, des transports et du tertiaire en général, il faut attaquer la trêve nécessaire au capital pour accomplir sa propre restructuration. La portée des luttes de ces dernières années dévoile aux attardés tout le caractère urgent d’un travail politique qui soit un assaut lancé contre le plan capitaliste. Bloquer définitivement la perspective réformiste de relance perpétuelle du contrôle social, d’utilisation des luttes du mouvement ouvrier officiel pour la restructuration, tels sont les axes et la substance de tout projet d’organisation. Refuser de comprendre cela, s’attarder sur des querel­les idéologiques d’une stérilité qui pourrait faire sourire si elles ne se faisaient pas sur le dos des ouvriers, c’est concourir à faire passer le plan de décentrement des initiatives capitalistes, la construction d’un nouveau cycle de contrôle, bref le transfert "indolore" de l’extorsion de la plus-value du tra­vail parcellarisé aux tâches unifiées de l’usine automatique, qui se produira s’il y a trêve ouvrière, et évidemment aux frais de la classe dans son ensemble. Il ne faut pas s’y tromper : si cette classe ouvrière était battue, cette classe avec toute la force qu’elle a acquise dans l’usine, la défaite du travail vivant serait générale, et la loi impitoyable du capital pourrait exercer son despotisme du travail de façon plus absolue.
C’est pourquoi, ne pas comprendre que l’"inutile travail ouvrier" n’existe encore que parce que le capital doit reconstruire le mode de production capitaliste, et recommencer à une échelle sans pré­cédent, ce qu’il a réussi à travers le saut technologique des années 20, c’est se condamner à se situer à l’intérieur du réformisme du capital.
Quand le rôle historique de la vieille classe ouvrière, celle de l’ère de la construction mécanique, devient dans le plan capitaliste, celui de produire graduellement sa propre mutation dans l’ère électro­nique, et de préparer de ses propres mains les conditions qui l’aboliront en tant que classe, la rédui­sant à simple force de travail fractionnable à l’infini, alors la rupture que doit constituer un saut qualitatif dans les objectifs, bref le communisme comme programme minimum, n’est plus seulement une possibilité concrète : elle devient une nécessité évidente.
C’est pourquoi un programme d’intervention politique, s’il entend vraiment se mesurer avec le capital sur un terrain concret, affronter le projet capitaliste de tertiarisation du travail, ne peut que se fonder sur la capacité organisative de la classe ouvrière de rompre la trêve, de battre le projet réformi­ste de restructuration. C’est la raison pour laquelle dans une phase où le capital essaie de réorganiser son appareil de contrôle social sur le développement, la politique doit passer de façon prioritaire par l’usine, et se faire avant tout contre les tentatives de gestion syndicale, et en particulier contre les "nouvelles manières" de travailler...

Notes :

[1Magnaghi, « Sviluppo e terziarizzazione » (in « Compagni » n. 1).

[2Magnaghi, op. cit.




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