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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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C) La force de travail en formation : étudiants et scolarisés
Les ouvriers contre l’état, p. 91-93.
Article mis en ligne le 12 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Ce qui compte ici, ce n’est pas l’Ecole comme lieu de la reproduction de l’idéologie dominante et des rapports sociaux. Cette thèse fournit trop peu d’indications concrètes pour un travail politique. Mieux, elle a trop souvent fourni une caution aux mots d’ordre de démocratisation de l’enseignement : en quelque sorte une reproduction élargie de l’idéologie... Quand ce n’est pas le cas, elle aboutit à un constat d’impuissance morbide devant la réalité sociale. En général, les thèses qui reprennent le thème de la reproduction ne donnent aucune analyse du fonctionnement effectif de la reproduction du rapport de classe. L’Ecole capitaliste n’est pas la reproduction de couches sociologiques ou plutôt ce n’est pas le point déterminant à moins de tomber dans les vieilleries sur la reproduction de la "bureaucratie" et dans les nouveautés qui ternissent assez vite, comme la "révolution culturelle". Il est ahurissant d’ailleurs que dans les livres récents sur l’Ecole capitaliste [1] l’analyse fonctionne toujours à l’intérieur d’un système clos, scolaire, sans tenir compte de l’évolution du procès productif. Un symptô­me de cela : pas un index qui comporte le mot "débouché" ou son équivalent. Or le rôle politique de l’Ecole dans le cycle capitaliste ne peut être saisi que si l’on considère le rapport indirect et idéologiquement trompeur qui existe entre l’acquisition d’un certain type de qualification et le processus productif.
Nous ne parlerons pas non plus des implications idéologiques immédiates des luttes étudiantes, comme l’anti-impérialisme. Ce qu’elles recèlent de violence, de déséquilibrés apparents dans la société capitaliste. Tout le monde l’a appris, même les bourgeois qui se sont réveillés dans le Paris du 3 au 13 Mai 1968. En revanche, il est moins sûr que tout le monde se fasse une idée exacte de la nature du déséquilibre qu’ont introduit les scolarisés, c’est-à-dire de la façon dont ces luttes se sont insérées dans la dynamique de classe. Quant aux bases matérielles du mouvement étudiant, on peut se de­mander parfois si ceux qui parlent des étudiants "chiens de garde" ou "petit-bourgeois" et soucieux de se libérer de cette malédiction, savent bien de quoi il retourne. Pour mémoire, et pour ne citer qu’un très petit aspect de la question, il y avait en France 367.000 étudiants en 64-65 et un peu plus de 615.000 en 69-70.
La fraction de la population jeune scolarisée à l’université peut atteindre 50% de la tranche d’âgt considérée dans les pays au capitalisme le plus avancé. Il y a sans doute un malentendu : comme d’habi­tude, car ce sont les mêmes qui vous imposent jusqu’à la nausée le souvenir de la défunte Illème In­ternationale, ils en sont restés aux années 20 !
Nous devons voir en réalité, les étudiants et tous les scolarisés en général comme ce qu’ils sont déjà et ce qu’ils sont devenus à travers leur lutte : une fraction, un moment de la lutte ouvrière contre la société du capital. Laissons les thèses avant-gardistes éclairées, et celles qui parlent des luttes étudian­tes comme d’un "catalyseur", car ces thèses laissent planer l’ombre la plus totale sur les bases matérielles et non idéologiques qui permettent à cette opération merveilleuse de se produire.
C’est pourquoi nous mettrons en avant de façon systématique et partisane, ce qui nous paraît recéler la force sociale d’un mouvement politique étudiant, son pouvoir subversif. Car il existe entre le travail vivant et la force de travail en formation autre chose qu’une relation idéologique, fût-ce même un grand élan d’abnégation, ou une alliance raisonnée.
Après dix ans de luttes étudiantes à travers le monde, l’Ecole en général, l’Ecole capitaliste qui forme la force de travail salariée, ne joue plus le rôle qui lui était assigné par le système du travail industriel, et du travail tout court ; elle n’est plus le lieu du consensus social. Malgré la domination idéologique écrasante de la bourgeoisie, jusque dans "l’idéologie révolutionnaire", la nature réelle de l’école de masse, sa fonction de pourvoyeuse de la société-usine est mise à nu. Contre elle s’est levée cette haine étudiante têtue, qu’aucun réformiste, fut-il un grand socialiste n’est parvenu à raisonner jusqu’ici. Haine de l’Ecole, à travers laquelle il faut être aveugle pour ne pas voir s’exprimer le refus de la société du travail, refus d’en passer par les exigences capitalistes qui dessinent les contours d’une exploitation de plus en plus détestée. Même si les avant-gardes qui tiennent les stands de journaux dans les universités s’y sont trompés, et n’ont pas su évaluer, organiser ce mouvement de masse, le résultat est là. Les planificateurs capitalistes s’en sont aperçus pour leur part et leur amère surprise : ils avaient attendu monts et merveilles d’un investissement massif dans la démocratisation de l’enseignement, visant à encadrer efficacement ainsi qu’à articuler la force de travail comme une marchandise. Ils ont dû se rendre à l’évidence : dans les sociétés capitalistes avancées, l’Ecole est un lieu social comme un autre ; cela veut dire que toute décision capitaliste se heurte dans sa réalisation, à l’insubordination politique, au refus des exigences du plan.
L’Ecole toute entière est un moment de la lutte de classe, et pour qu’elle réponde tant bien que mal au dessein de contrôle politique du capital, il a fallu que ce dernier paye la paix sociale de plus en plus cher. Mais répondre en termes de réformes, réabsorber la poussée étudiante à l’intérieur du système, couper les racines matérielles de l’agitation à travers le contrôle par le travail, toute cette stratégie capitaliste face au mouvement étudiant se heurte à un refus de masse pour ainsi dire organique. Si en France, la réforme Faure, puis Guichard, ont désarçonné les gauchistes, il a fallu pourtant se rendre à l’évidence : la lutte étudiante a fait sa réapparition dans les universités de lettres et sciences bana­lisées, ou normalisées, et des secteurs qui étaient l’objet de tous les soins des réformateurs sont entrés à leur tour dans la lutte (IUT, lycées techniques). En effet, la réforme ne peut être utile à l’ordre capitaliste dans la société-usine que si les temps en sont parfaitement maîtrisés. A défaut, en cas de recomposition politique des scolarisés, la nouvelle université-Ecole de la société industrielle offre un terrain de lutte matériel splendide, débarassé de toutes les mystifications. On ne petit plus raconter aux étudiants qui font leur 40 heures par semaine, et qui ont en face d’eux le visage le plus cynique du capital, les vieilles histoires de "conscience", de ralliement idéologique au prolétariat en passant par le détour historico-trotskyste, ou par l’exotisme chinois.
Un exemple de l’échec du projet capitaliste de faire de l’Ecole le creuset du consensus social, le lieu de l’apprentissage de l’acceptation de se faire force de travail salariée : en France où la forme qu’a prise le refus du travail, a été un refus du travail d’usine, un refus de devenir ouvrier en col bleu (en France presque personne ne reste ouvrier sur trois générations contrairement à l’Angleterre), il était devenu urgent pour le capital de revaloriser le travail industriel. La mensualisation a été la traduction de cette exigence. Cette nécessité pour les capitalistes de trouver de la main d’oeuvre pour les usines, s’est traduite dans le plan Fouchet puis Faure-Guichard, par la mise sur pied de la filière technique (débouchant "en haut" sur les IUT) [2]. Il avait été prévu de réduire considérablement les effectifs des lycées classiques. Or, ce plan n’est pas passé : au fil des années il a fallu constater que les IUT ne faisaient pas le plein. On peut bien sûr considérer cela comme un hasard statistique tombé du ciel. Mais on peut aussi y lire un refus massif de l’usine et de tout travail industriel. Pour atteindre ses objectifs le capital est obligé de trouver des stimulants financiers (bourse, facilités diverses), ou de pratiquer une orientation automatique.
Or, à partir du moment où le coût de la paix sociale devient très élevé et où le projet de division matérielle et idéologique de la future force de travail fait faillite, on conçoit que les planificateurs montrent beaucoup moins d’entrain à investir le moindre argent dans l’enseignement ou la recherche scientifique.
Dans l’école, la situation s’est clarifiée ; les nouvelles exigences de l’appareil productif requièrent une force de travail adaptée et polyvalente. Ce que nous avons dit de la qualification au sujet des techniciens, doit nous servir de guide : le terrain de la qualification, du métier, du diplôme, bref de la promotion sociale, est devenu entièrement idéologique et réactionnaire. Ajoutons que si le parti com­muniste et les tardo-communistes de tous genres se meuvent encore sur ce terrain, le mouvement réel étudiant et le capital l’ont déjà quitté. Le capital parce que tout en se servant encore de la mystification de la promotion sociale, a aussi pleinement conscience de l’objectif réel qui est le sien et dt la résistance qu’il rencontre.
Le mouvement étudiant, quant à lui cherche à formuler l’objectif qui lui permette de s’organiser contre toute la société capitaliste, contre la discipline du travail, la supercherie de la qualification et du chantage au diplôme, qui sont les relais du fonctionnement effectif de l’Ecole capitaliste.
Tant que les objectifs posés par les groupes politiques restent encore entièrement prisonniers du schéma socialiste qui rêve à une société du travail plus égalitaire, tant qu’ils s’obstinent à réclamer les débouchés, les postes de travail, le métier et la qualification, il devient impossible au mouvement de traduire ses exigences matérielles immédiates. En effet, s’il s’agit d’obtenir du travail, et de réclamer du travail, il faut aussi en passer par les conditions du capital, c’est-à-dire le travail salarié, alors par avance les étudiants doivent travailler, c’est-à-dire préparer le plus possible d’examens.
Les besoins matériels des étudiants, qui n’ont rien à voir avec le droit aux études et aux universités proprettes, rejoignent les exigences de toute force de travail, de tout travail humain abstrait, c’est-à-dire le droit de vivre en travaillant moins.
Ici se rencontrent à la fois le refus destructeur, refus de la société, et l’objectif immédiat, tangible des scolarisés. Les besoins matériels des étudiants (transports gratuits, livres gratuits, nourriture gratui­te) doivent devenir des revendications politiques, pour contrer le chantage capitaliste tel qu’il fonctionne : à savoir faire passer la force de travail par la misère étudiante, pour qu’elle se jette après dans les bras du premier patron collectif ou individuel qui se présente.
Contre la misère, une seule arme : le salaire.
Les scolarisés ont droit à un pré-salaire en tant que force de travail, parce que le travail, les in­formations données à la marchandise force de travail sont des exigences entièrement capitalistes, qui ne les concernent pas. L’université, leur formation, ne sont pas leur propriété, mais celle du capital social. Et quand ils réclament la pré-salaire, ils ne le font pas avec l’idée socialiste que leur travail possède un juste prix, et que des critères universitaires devraient le moduler (lisez : opérer des stratifications, mé­langer les critères "sociaux" et les critères "intellectuels") mais avec l’idée qu’ils ont le droit de vi­vre tout comme les chômeurs, les femmes et tous ceux qui travaillent pour le capital.
Le pré-salaire pour tous les scolarisés, liés au salaire politique, est aussi l’objectif qui peut recom­poser et unifier toute la force de travail en formation. L’on propose cette revendication organisative, non pas comme une lutte pour l’allocation d’études, mais comme une lutte sur le salaire, pour l’apropriation de la richesse sociale. Nous coupons court ainsi à toute gestion réformiste de ce thème. Anticiper sur cette mesure qui est déjà envisagée par les réformistes du capital comme moyen de contrôle sup­plémentaire de cette fraction du futur travail salarié, préparer, face à cette réforme, le mouvement étu­diant à relancer la lutte contre le travail, accepter le terrain du salaire pour y battre l’initiative capita­liste, en faire un moment de classe, tels sont les objectifs sur lesquels on pourra reconstruire le mouve­ment étudiant.

Notes :

[1Cfr. les virtuosités classiques de P. Bourdieu "Les Héritiers" et, pire encore, Baudelot et Establet "L’Ecole capita­liste en France".

[2Les effectifs universitaires de IUT passent de la base 100 en 66-67 à 1040 !!! en 69-70 mais ils ne représentent encore que 2,77% des effectifs globaux




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