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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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D) Les immigrés
Les ouvriers contre l’état, p. 94-96.
Article mis en ligne le 12 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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A l’intérieur de ce demi-siècle d’histoire ouvrière du capital, il faut comprendre le phénomène de la mobilité de la force de travail des zones de sous-développement vers les zones de développement.
Nous avons déjà fait la critique des reliquats de la Illème Internationale, de son modèle d’orga­nisation de la classe ouvrière dans les pays à capitalisme avançé. Le point de vue des émigrés des zones de sous développement porte un coup très dur à toute cette "activité de parti" type Illème Internationale qui caractérise profondément, encore aujourd’hui, l’essence théorique et tactique des partis communistes occidentaux, et gâche dans une large mesure le projet des groupes extra-parlementaires.
Le point de vue de l’immigré, dans son caractère entièrement pratique et exempt de tout le fardeau de l’idéologie, est avant tout opposé à la propagande de parti, tant que celle-ci n’indique aucune possi­bilité de revenu qui ne passe à travers le travail, donc tant qu’elle se refuse à casser le lien avec le projet du capital, avec le développement et sous-développement capitaliste, et ceci précisément à partir du rap­port de base élémentaire qui fonde la domination du capital : le travail comme unique source de la ri­chesse, l’obligation de s’expatrier vers le travail, le chantage au chômage.
Voyons brièvement l’histoire de cette mobilité :
A partir des années 50, le capital a fait de la mobilité une fonction de contrôle des mouvements de classe dans les zones développées, un chantage exercé sur les mouvements des ouvriers en lutte qui, dans le développement, ne s’intéressaient pas au développement mais au salaire.
Les secteurs nouveaux de l’industrie, particulièrement automobile et pétrochimie, ont vu arriver massivement une classe ouvrière très jeune, d’origine paysanne et provenant en général de ces zones du sous-développement qui étaient précisément les plus fermées au rapport capitaliste, et donc à la lutte contre celui-ci.
Le chantage "faim ou travail" a dépeuplé les "campagnes du monde", et leurs campagnards de­venus prolétaires dans les grandes métropoles industrielles ont endossé un habit bien plus minable mais moins sauvage et plus policé, pour être utilisés contre l’homogénéité de la classe ouvrière indigène.
Après la deuxième guerre mondiale, dans l’Europe des grandes puissances froides, Sardes, Siciliens et autres Italiens sont passés des mains des responsables de la C.G.I.L. italienne aux mains des respon­sables français de la C.G.T. et de là dans les fosses des mines ou dans le ciel du bâtiment. Pendant la guerre d’Algérie, l’Etat français a opéré là-bas sa grande réforme agraire : ce furent les "camps de regroupement" où l’on parquait les paysans expulsés de leur économie d’autosubsistance (tous ceux qui vivaient en dehors du rapport capitaliste devenaient des ennemis de l’empire colonial français comme ils sont maintenant des ennemis pour la République démocratique de Boumedienne). Les camps de regrou­pement devinrent les "gares de départ" pour l’émigration en France. Ne parlons pas des marchés d’hom­mes en Afrique noire, au Sénégal oriental par exemple, qui sont selon toute vraisemblance organisés par les petits neveux des négriers de la Virginie et de l’Alabama. En Turquie encore, les "missions de re­crutement" des patrons allemands rappellent les méthodes de recrutement des soldats pour l’armée fran­çaise sous Napoléon.
Quant à celui qui se penche, dans toute sa bonne volonté, sur la mobilité et les conditions des immigrés, il ne sort pas de l’esprit humaniste et quelque peu catholique. Un des exemples parmi les plus illustres est Sauvy qui se demande : "La pénurie de travailleurs acceptant les tâches humbles peut-elle être comblée d’une autre façon ? Certains reprochent à l’immigration d’empêcher les adaptations indispensables et vont même jusqu’à rappeler combien l’esclavage s’est longtemps opposé au progrès tech­nique". (A. Sauvy, Préface à H.M. Hogmann).
Le Vlème Plan répond clairement : "Cet effet de l’immigration (augmentation de l’élasticité de l’offre de main-d’oeuvre) ...permet un taux d’augmentation de la productivité et satisfait aux conditions propices à la réalisation simultanée de l’équilibre extérieur et intérieur"(Commission générale du Plan, Commission de l’emploi).
En somme, pour comprendre le rôle des immigrés dans la production, le travail sale, et - politi­quement - leur rôle dans la lutte, il faut remarquer que l’arme politique utilisée par le capital français pour battre la classe ouvrière a été, dès la fin des années 50, l’immigration encore plus que la techno­logie et la violence sur le travail vivant, à savoir l’absorption acharnée par le capital du travail ("com­me si l’amour possédait son corps", comme dit Marx).
Dans le bâtiment, dans les petites et moyennes entreprises électromécaniques, fournisseuses en grande partie du cycle automobile, où l’automobile donne le rythme global de l’intensité du travail, il n’y a pas eu mécanisation, ou automatisation des phases du travail : il y a eu ce que les camarades noirs de Détroit ont défini comme "négromation" c’est-à-dire l’automation réalisée avec l’immigré et non pas avec la machine. Et c’est le syndicat qui pousse à la mécanisation, et il est clair qu’une ligne syndi­cale de ce type, qui favorise la condition de l’ouvrier français, souvent professionnel, vise à appro­fondir la fracture de classe existante.
Par contre, il est bien évident qu’en France comme dans l’Europe entière, le plan capitaliste, et le mécanisme répressif de la crise ne peut être battu qu’à travers l’unité politique de la classe ouvrière toute entière, que le même plan du capital sépare politiquement selon les lignes de provenance. Le mot d’ordre de l’unité de classe entre ouvriers indigènes et étrangers, nous semble opportuniste, s’il oublie la séparation des intérêts : un tel mot d’ordre semble indiquer que la force politique fondamen­tale pour la réalisation de l’unité de classe est donnée par le niveau moyen de la force de travail y compris celle des immigrés. Nous disons par contre que cette force est donnée par l’imposition des in­térêts des plus durement frappés par la discrimination capitaliste et que le point de clivage entre une activité capable de battre la contre-offensive patronale et entre un travail de type réformiste, est la prise en charge radicale du point de vue des immigrés, de ceux qui subissent toutes les conséquences de la stratégie capitaliste pour le contrôle des luttes.
Là où l’insubordination des immigrés s’est accrue de façon autonome, comme dans les communautés d’Antillais en Angleterre, chez les mineurs et les ouvriers italiens, espagnols, et grecs de la Ford de Genk en Belgique, les Turcs de la Ford de Cologne en Allemagne ou les sudistes de l’Italie à la Fiat, tout le contrôle capitaliste de la mobilité, tout l’usage capitaliste, anti-ouvrier, de la mobilité ouvrière a subi un coup très dur, et le capitaliste s’est réduit à philosopher en paraphrasant Adam Smith : "de tous les bagages, l’homme est le plus difficile à transporter".
Aujourd’hui, toute lutte défensive des intérêts des immigrés est destinée à faire faillite. Contre le programme de pauvreté, l’objectif du revenu garanti pour tous, travailleurs et non travailleurs, s’im­pose comme le débouché politique de la mobilité du point de vue ouvrier. Bref, comme le contenu positif du refus du travail comme contrainte, et du refus du pouvoir capitaliste sur la société.
Un tel objectif passe nécessairement par un processus d’unification de classe guidé subjectivement par les couches les plus exploitées, pour lesquelles la conquête d’un revenu signifie aujourd’hui l’accep­tation des primes, des heures supplémentaires, et l’augmentation des cadences. Il est évident que si la lutte pour les salaires menée par les ouvriers était la recherche d’un minimum vital dans le cadre du système, il n’y aurait aucune unité possible : le système de hiérarchisation des primes, la mensualisation accordée selon le degré d’ancienneté - voire selon la "race" et la "valeur" - seraient des obstacles insurmontables. Mais en réalité, ce que la lutte sur le salaire révèle, c’est la volonté d’appro­priation immédiate de la richesse globale en dehors de tout impératif de productivité, lié au travail, et c’est cette volonté politique, et non pas purement économique, qui constitue le seul terrain d’unité possible. Détacher la conquête d’un revenu de la misère de la contrainte au travail : sans une organisa­tion capable de soutenir cette volonté contre et au-delà de toute proposition réformiste, le salaire ga­ranti pour un mois ou une année devient la nouvelle soupe pour les esclaves, comme c’est le cas aux Etats-Unis.
En plus, en l’absence d’une initiative organisée, l’opposition des intérêts immédiats tend à aug­menter, surtout en raison de la gestion syndicale de la valeur du travail. C’est une situation où le mot d’ordre "augmentations égales pour tous" ne réussit pas à déplacer le rapport de force du côté des plus exploités, mais où en revanche seule l’initiative subjective et autonome de ces derniers possède la force capable d’entraîner le reste du prolétariat à l’attaque de la hiérarchie poductive et sociale.
Si l’immigration n’a pas eu l’effet, comme pour le cas de noirs aux Etats-Unis, de brûler les bi­donvilles et de bouleverser les ghettos ou les nouvelles banlieues, elle a toutefois additionné sa ré­volte à celle des ouvriers indigènes dans les luttes d’usine. Il nous semble que l’actuelle insubordination généralisée des O.S. doit être lue à partir de celà. Et de plus l’esclavage du travail vivant noir de peau était identique à l’esclavage des prolétaires africains et méditerranéens qui aujourd’hui sont obligés de répéter indéfiniment le "premier emploi". Dépourvus, pour cela même, de ces miettes que le patron concède à ceux qu’il a longtemps exploités. Dépourvus, surtout, de toute l’idéologie du travail par la­quelle passe le consensus.
Pour tout cela, le terrain de l’organisation apparaît plus vaste que le terrain d’usine : il doit compren­dre le prolétariat des banlieues, doit se donner comme terme de repère la mobilité des couches d’im­migration.




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