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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Prélude à une réflexion sur le terrorisme (Albertine disparue)
La Lanterne Noire, n°3, Juin-Juillet 1975
Article mis en ligne le 13 avril 2014
dernière modification le 29 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans le film "Nada", le héros traqué écrit : "Le terrorisme d’État et le terrorisme révolutionnaire sont les deux mâchoires du même piège à cons". Autrement dit, le terrorisme révolutionnaire s’inscrit-il dans la fascination du pouvoir d’État ? Est-il programmé par les méthodes coercitives de ce dernier dont il ne serait que le pâle rejeton voué à l’échec ? L’enlisement dans des convictions vaguement social-démocrates selon lesquelles tout maniement minoritaire de la violence est nécessairement fascisant est le premier obstacle à lever lorsqu’on aborde ce sujet. La lutte directe contre l’appareil d’État est un terrain fécond de résistance de tout ordre qui agresse les individus que nous sommes dans leur tranquillité quotidienne et dans leur volonté de puissance (je ne dis pas leur désir de pouvoir). Les évidentes difficultés de ce type d’entreprise ajoutées aux vertiges de la transgression de la loi plus ou moins profondément ressentie font qu’un silence épais entoure ces passages à l’acte. Précaution certes, mais il y a dans cette difficulté de parler quelque chose d’autre, comme si dans ce domaine l’acte et la parole s’excluaient définitivement. Et c’est justement pour couper dans cet enchaînement que nous consacrons ce numéro de La Lanterne à la violence. Le poids du silence est un lourd tribut payé à l’appareil d’État. Et le corps brut et éclaté des actes est un langage plein de trous et de discontinuités. Ne pas fantasmer un sujet de l’histoire qui donne un sens qui réunifie ce puzzle déchiqueté est une entreprise difficile pour un individu, entreprise qui confine peut-être à la folie. L’articulation entre inconscient individuel et inconscient collectif est la question centrale de cette démarche. Il s’agit de savoir comment l’irruption d’actes violents agis par de petits groupes est un relais aux formes inconscientes du social et comment le marxisme dans sa lecture progressiste des choses a dénié à l’histoire ses coups de force.

"Mais même pour expliquer l’assujettissement de l’homme au service d’esclave sous sa forme la plus moderne, le travail salarié, nous ne pouvons faire intervenir ni la violence, ni la propriété fondée sur la violence. Nous avons déjà mentionné le rôle que joue dans la dissolution de la communauté antique, donc dans la généralisation directe ou indirecte de la propriété privée, la transformation des produits du travail en marchandises, leur production non pour la consommation personnelle mais pour l’échange. Tout le processus s’explique par des causes purement économiques, sans qu’il ait été besoin d’avoir recours une seule fois au vol, à la violence, à l’État ou à quelque ingérence politique. La propriété fondée sur la violence ne s’avère ici encore que comme une rodomontade destinée à cacher l’incompréhension du cours réel des choses". [1]

Autrement dit, ce qui nous apparaît comme une situation de violence-type s’explique par l’économique et du même coup la "révolution socialiste" ne peut se comprendre que dans l’unité de ce sens. La révolution comme cassure, rupture ne s’enregistre comme telle que dans un axe central de référence : l’économie. Penser la révolution dans sa dispersion, sa multiplicité la plus radicale est une entreprise de dissolution de toutes les représentations. C’est la mort du sujet de l’histoire, le prolétariat. l’État socialiste contre l’État bourgeois, la dictature du prolétariat contre la tyrannie de la classe dominante. Cette bipolarité éclate dans une infinité de fonctionnements ; et on ne peut pas davantage dire que le temps économique résume le temps de l’histoire, pas plus que le temps de l’État avec sa machine enregistreuse à impôts est le temps de l’histoire. Il faut en finir avec une pensée dualiste qui veut d’une part un État, de l’autre un sujet agissant à des moments privilégiés comme un être conscient et rationnel. L’acte violent qui s’en prend directement aux structures répressives de l’État bien qu’il soit dû dans sa ponctualité à une décision individuelle fait néanmoins partie d’une constellation. L’opposition qu’on fait entre violence de masse et violence individuelle (ou d’un petit groupe) ne rend pas compte de cette dimension de l’histoire à laquelle s’adresse précisément l’acte dit terroriste - on pourrait dire de façon impropre l’imaginaire, le symbolique, le champ collectif des désirs, une longue durée qui étalonne autrement le temps et l’espace. Le temps dérisoire des coups d’État, des événements, des cycles économiques s’est avéré impuissant à expliquer l’émergence des phénomènes tels que le fascisme. REICH, avec une grille conceptuelle qu’il emprunte à l’arsenal psychanalytique, s’est efforcé d’explorer ce champ. Le rôle de la mère. la structure de la famille, l’impact des sigles, telles ont été les diverses sources d’interprétation. Serge TCHAKHOTINE dans "Le viol des foules" emprunte aux méthodes de PAVLOV ses hypothèses théoriques pour explorer "Le psychisme des masses" dociles à la manipulation. Tout est une affaire de mise en scène et la victoire des "rouges" à Pétrograd du 5 mars 1917 fut le fait d’un vaste bluff, pas au sens machiavélique du terme, mais au sens machinique. Une foule électrisée était en attente de Dieu sait quoi, l’arrivée spectaculaire des "troupes rouges" combla cette scène déserte. Le coup de force n’est pas opéré dans le champ d’une efficacité tangible, mais à un autre niveau, précisément celui que travaille l’acte dit terroriste.
Il est courant de constater que les masses sont moutonnières et qu’une bombe en appelle une autre, comme une épidémie, comme une nouvelle peste dont les animaux ne seraient plus malades, - un fléau salutaire qui ne soustrairait rien aux membres atteints, définitifs et contemporains à la vie. (Voir ARTAUD, Le théâtre et son double). Car l’acte terroriste est souvent insoutenable à ce propos ; il contemporanéise mort et vie dans une relation de presque simultanéité. À ce niveau de généralité qui prend l’acte terroriste en soi comme un phénomène pur, on peut poser la sacro-sainte question : qu’est-ce qui différencie un acte terroriste "fasciste" d’une action qui se veut révolutionnaire ? Quel critère retenir ? Provocation policière ou pas ? La profonde ambivalence du maniement de la violence brouille les cartes et on peut se livrer à une quête de vérité sur tel ou tel fait. L’Okhrana (police tsariste) avait contacté pour ses propres services des terroristes au coeur des foyers subversifs de l’époque (aux environs de 1895) dont la singularité psychologique les amena à servir les deux causes : la Révolution et celle de l’État. MALINOVSKY était un provocateur, GAPONE aussi… L’acte terroriste est par définition vide ou plein car la mort est son contenu. Quant à évaluer son impact pour savoir s’il a été juste ou non, c’est s’ériger en mage dérisoire de l’histoire. Pour ma part c’est une affaire de positionnement, de coordonnées. Si nous ne disons pas que d’une part il y a l’État, de l’autre un sujet global de l’histoire, mais bien des formations de pouvoir, on peut penser la Révolution non pas en terme de rupture d’un bloc, mais comme une émergence d’autres formations de pouvoir, de groupes sujets qui se donneraient leurs propres lois. Par exemple, ce n’est pas le fonctionnement de l’armée de MAKHNO, ou le message qu’il espérait faire passer, qui la différenciait des bolcheviques mais bien sa course folle à travers l’Ukraine. La machine étatique, ça se fixe, ça quadrille un territoire… quoi ! Il se trouve que MAKHNO ne cherchait pas à investir les villages qu’il libérait…
Les noyaux énergétiques que peuvent être les groupes terroristes, quels rapports entretiennent-ils avec le pouvoir central, la machine d’État. - Presque une affaire de carte ! Les analyses de gauche qui battent en brèche les positions humanistes amalgamant avec horreur le terroriste palestinien à un vulgaire poseur de bombes, volent à leur tour en éclat si nous nous livrons à ce type de lecture. Le terrorisme palestinien se constitue comme vis-à-vis de l’État religieux d’Israël et ne vise qu’à la formation d’un nouvel État. Par contre, dans l’affaire SUAREZ la prise d’otage ne renvoie qu’à sa propre réalité. Il est possible d’enlever un banquier, d’escroquer 300 briques à une banque, cela ne s’inscrit nullement dans une stratégie de prise de pouvoir, mais dans la mise à jour d’une possibilité. Que les 300 briques, ce soit mal de les prendre, car ce sont les économies d’ouvriers portugais et que dans la conjoncture actuelle cela fait reculer la révolution : voilà une parodie souvent entendue de stratégie qui renvoie à coup sûr à une raison supérieure : l’intérêt de l’État.
Les prisons nous ont appris les effets négatifs du maniement de la peur, de l’isolement. Les immenses perspectives qui s’ouvrent devant les méthodes scientifiques qu’emploie la répression pour décérébrer l’inconscient (les nouvelles méthodes d’emprisonnement, isolation complète où l’individu ne perçoit plus rien, pas même ses propres bruits) nous donne peut-être à rebours un indice sur les potentialités de ces registres.

Affaire à suivre.

Albertine disparue

Notes :

[1Le rôle de la violence dans l’histoire. Engels, Ed. Soc. p. 22.


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