Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Black block is beautiful
Bruxelles decembre 2001...
Article mis en ligne le 26 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

"Nous sommes menacés aujourd’hui par une nouvelle forme de totalitarisme. Il dégrade les hommes sans les tourmenter, il ne brise pas les volontés mais les amollit, il ne tyrannise pas, il gêne, comprime, éteint."
Tocqueville.

Il est passé le temps où différents empires se contrattaquaient. Plus de conflits. Tous unifiés pour mille ans. C’est merveilleux. Les Juifs allemands d’hier sont aujourd’hui tous des Américains. Jusqu’à notre monnaie qui atteindra bientôt la valeur des Etats-Unis. C’est bientôt la mort du Petit Prince. Le 1er janvier 2001, sa planète entrera en collision avec celle du businessman sérieux, celui qui enferme les étoiles dans un tiroir.
L’image qui a forgé notre génération est celle d’un somptueux bateau qui sombre à l’unisson dans l’océan. Plus question de faire des gosses maintenant il est trop tard. Dès la naissance, ils sont désormais formatés de désirs conformes.
En 1984 on avait quatorze ans. On parcourait les villages habillés n’importe comment et on s’arrêtait sous le porche des églises pour faire des batailles d’eau. On s’inventait des chemins qui n’existaient pas et on en sortait couverts de marques sur tout le corps. Le soir on s’engueulait car on avait tous des idées différentes. Et puis on rapprochait nos sacs de couchage pour se protéger de la froideur de la lune. Au matin les vaches nous prêtaient leurs abreuvoirs pour nous y brosser les dents. Et puis on lisait l’ouvrage éponyme d’Orwell et on se disait putain quelle imagination.
Maintenant c’est trop tard on y est. "Un état totalitaire vraiment "efficient" serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude." Aldous Huxley.
Dans notre Etat éminemment centralisé, le pouvoir est ravi d’orchestrer lui-même sa propre contestation. Les cars des syndicalistes européens ont été réservés depuis des mois. De même que les gueulophones et les phrases à répéter ensemble tous ensemble. Afin de s’assurer de ne pas perdre un de ces joyeux marcheurs, chacun a reçu son sac poubelle coloré avec sa petite nominette. Bobonne sera contente c’est pas salissant. Moi ces jours-là je reste dans ma turne. Les slogans qui marchent au pas c’est pas mon truc.
L’après-midi, à trente borne de là, des dread loques humaines défilent dans les rues. C’est sympa, mais ceux-là ils ont fait le choix de rester tout seuls.
Le lendemain a été réservé pour les chantres de l’euro à visage humain. Ceux qui ont choisi le même nom qu’une chaîne de grands magasins français. Vu qu’ils sont désormais intégrés à 100%, les forces de l’ordre n’ont absolument plus besoin d’être visibles. Elles ont trouvé leurs plus efficaces collaborateurs. Comme les fabricants de sacs poubelles sont débordés ils ont opté pour la veste jaune interchangeable, histoire d’être tous ensemble. C’est eux qui assureront le cordon sanitaire tout au long du parcours. Surtout ne pas sortir du trajet co-organisé avec la police.
Seule échappatoire pour fuir les slogans réducteurs qui nous entourent, se fondre au milieu de majestueux drapeaux noirs, qui n’éprouvent aucun besoin de rameuter la piétaille et qui dansent en rêvant à Babylone, cette cité qui a accueuilli tant de populations différentes.
Les malheureux Black Blocks échoués là ont de quoi désespérer. Jusque là, il ne se sera rien passé à Bruxelles. Alors, afin de conjurer l’ennui, de temps à autre, une vitrine ciblée vole en éclats.
Mais déjà se profilent au loin les créneaux de Tour et Taxis. Ah ben flûte, c’est donc qu’on est déjà passés devant le château de Laeken, on nous l’a même pas dit. Moi qui croyais que ça n’avait pas encore commencé en fait c’est déjà fini. Puis c’est la dislocation musclée.
Le lendemain, assemblée de capitalistes à visage humain à L’U.LB. On s’y congratule de la bonne marche des actions de la veille. Seule ombre au tableau, ces fameux Black Blocks qui sont sortis du cadre, et qui pour un peu auraient failli donner un ton radical à une partie du défilé.

Etudiant-brosse à dents.

En attendant la Street Party, ’y a plus qu’à aller à la manif anar. ’Y en a qui disent qu’y en n’a pas un sur cent. Mais alors autant ensemble ’paraît que c’est une des premières fois depuis ’36.
C’est le calme plat tant qu’on traverse les quartiers déserts. Personne ne sait qu’on existe. Mais voilà qu’on approche des boulevards de la consommation. Ni une ni deux voilà l’hélicoptère. Les clones casqués se déploient partout autour de nous. Et impossible de prendre le métro il est bloqué.
Alors à trois on décide de s’éloigner jusqu’à la gare du Nord. Vous savez, cette espèce de cité de verre silencieuse. On baigne dans l’univers d’utopie de Schuyten et Peeters. Nous voici dans un endroit pas fait pour habiter, mais pour faire travailler les zombies déportables. Car comme on nous l’a stipulé à l’article 3, Les bureaux sont faits pour travailler. Dans les pavillons, il y a les familles. La vie est faite de moments détachables. Chaque moment a sa place. D’ailleurs c’est bientôt le jour de la dinde aux marrons. Tout est en ordre. Nul ne s’en plaint. Pour ceux qui appartenaient encore au Parti Imaginaire, ceci est le dernier avertissement.
Aux pieds du W.T.C., une sculpture bizarre. Ca ressemble à un avion qui aurait raté son coup, et qui pique du nez dans le sol. Après trois minutes de silence attendris, on s’enfonce dans les souterrains. Pour un court instant, nous pénétrons dans une autre dimension. Alors qu’au-dessus de nos têtes, la violence éclate, ici chacun prépare ses fêtes de fin d’année. Les gens vont et viennent les bras chargés de paquets multicolores, au son de musiques aériennes et de communiqués pour les contrôleurs 242.
Pendant ce temps, au-dessus, des types habillés en manifestants ont coincé d’autres manifestants sous un pont pour contrôler leur identité. Tactique vieille comme le monde.
A l’autre bout c’est la Street Party. Enfin. Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent. Ceux-là, s’ils n’ont pas lu Kropotkine, ils savent qu’il n’y a pas à demander l’autorisation pour demander l’espace prioritairement réservé aux véhicules. Le sound system est branché sur le premier camion. Pour un peu, j’y resterais collée jusquà la nuit. Mais tous les dix pas, ça sort tellement du quotidien qu’il est essentiel de s’en remplir les yeux.
Jusqu’au dernier camion-tank. Celui-là, on sait pas trop où ils ont été le chercher. Je serais pas trop étonnée qu’une autopompe manque à l’appel, et que celle-ci ait été vidée de son contenu par les musiciens de la fanfare Belgikistan qui y trônent. Pendant des heures dans les rues montantes des quartiers populaires de Saint-Gilles, les oreilles collées aux baffles on s’enivre de notes.
Pendant qu’autour de nous c’est la play-mobilisation générale. Car dans ce monde où il suffit d’afficher les marques à consommer sur tous les espaces de notre quotidien pour enchaîner les esprits, nous sommes les derniers terroristes. Nous ne rêvons pas d’un meilleur des autres mondes possibles, où le capitalisme aurait un visage humain. On réclame la rue, on réclame notre vie, on crée notre monde. On l’affiche et on l’autocolle, par terre et sur les murs. A la craie et à la bombe. Il n’est même plus question de violence, maintenant que par notre créativité, on a brisé le carcan des vieilles manifs moribondes. Des heures durant des jongleurs de feu serpenteront dans les airs. Ils peuvent bien nous bloquer toute la nuit en espérant que la tension monte. Nous on est libres et on chante. Putain ce qu’elle est belle cette révolution. Ah pardon ça je l’ai déjà dit.
Qui est-elle cette masse inconnue, cette foule sans visage ? C’est ce qui fait notre force. Il n’y en a pas deux parmi nous qui aient la même opinion. Derrière ces cagoules qui se protègent moins du froid que des caméras des policiers qui nous filment des balcons, se cache une nouvelle génération. Celle-là, elle est peut-être née du remake de Titanic, celui où la navigation aérienne a fait couler tour à tour le rêve américain et un empilement de businessmen post-coloniaux.
Dans la nuit montante, grimpés à quatre par toit de bagnole, immobiles dans le silence ils attendent.
Les rebeus du quartier ils hallucinent. Un tel déploiement militaire pour des jeunes qui dansent dans la rue, ils sont pas sûrs d’avoir tout compris.
Finalement, comme l’émeute ne vient pas, on nous relâche, et dans une ambiance Toujours Jaune, nous entrons dans le Cirque de Babylone. Et on conjure le sommeil, car dans ces moments-là on n’a plus besoin de dormir.
Le lendemain, plus rien. Pour quelques heures encore, on pourra tourner le bouton de nos radios et avoir de vraies informations exemptées de pubs. Un naufragé explique en gros qu’on continue car on n’a nulle part où aller.
A part ça, la vie a repris son cours. C’est pire qu’avant. En cette vieille de fêtes de fin du monde, les magasins sont ouverts même le dimanche. Et on déplore des phénomènes de masses dans toutes les galleries commerciales.
Ben voilà il faut se rendre à l’évidence. Dans cette anti-utopie on est la minorité. De temps en temps dans la foule d’acheteurs conformes on en reconnaît un. A un détail mais ça ne trompe pas. Un sac à dos un peu trop volumineux, un instrument de musique, un bonnet noir. On s’échange un éclair. Et on se refond dans la foule.
Depuis hier, au coin de ma rue il y a une inscription anarchiste. Les gens qui vont travailler passent devant sans s’arrêter. C’est tout ce qu’il nous reste.
C’est tout petit dans le quotidien mais quand même elle est belle cette révolution.

Lara Erlbaum




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53