Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Communiqué d’une des sections du Black Bloc concernant les événements du 30 novembre 99 à Seattle
Article mis en ligne le 25 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Le principal objectif de ce communiqué est d’éclairer le mystère qui entoure le Black Bloc et de rendre ses motivations plus transparentes puisque nos masques ne peuvent pas l’être.
Le 30 novembre 99, plusieurs groupes d’individus du Black Bloc ont attaqué différents objectifs dans le centre ville de Seattle. Parmi eux (pour n’en citer qu’une partie), on trouve : Fidelity Investment (principal investisseur dans le pétrole occidental, l’oppresseur de la tribu U’Wa en Colombie), Bank of America, US Bancorp, Key Bank et Washington Mutual Bank (institutions financières clés dans l’expansion des grands groupes), Old Navy, Banana Republic et GAP (entreprises familiales qui pillent les forêts du Nord-Ouest et exploitent les ouvriers dans des sweatshops [1], NikeTown et Levi’s (dont les produits hors de prix sont fabriqués en sweatshops), McDonald’s (fast-food esclavagiste responsable de la destruction de forêts tropicales en ????), Starbucks (fabricant d’une matière première dont les produits sont récoltés par des paysans sous-payés et obligés de détruire leurs forêts), Warner Bros (monopole médiatique), Planet Hollywood (par le simple fait d’être ce qu’ils sont)...
Cette activité dura plus de 5 heures et entraîna la destruction de vitrines et de portes de magasins ainsi que la dégradation de façades. Des frondes, des distributeurs de journaux, des marteaux, des maillets, des pinces ont été utilisés pour détruire de façon stratégique la propriété privée et de pouvoir y rentrer (un des trois Starbucks et Niketown ont été pillés). Des jets d’œufs remplis de ????, des boules et pistolets de peinture ont également été utilisés.
Le Black Bloc est un ensemble plus ou moins organisé de groupes et individus réunis par affinité qui se baladent dans le centre ville, attirés parfois par des devantures de magasins vulnérables et éminents, parfois par la vue d’un groupe de policiers. Contrairement à la majeure partie des activistes qui ont été gazés et atteints par des balles de caoutchouc à plusieurs occasions, la plupart des membres du BB ont évité les blessures graves en restant constamment en mouvement et en évitant la bagarre avec la police. Nous sommes restés groupés et nous regardions toujours derrière nous. Ceux qui étaient attaqués par les bandits fédéraux ont été rapidement libérés par des membres du BB, organisés et préparés. Le sens de la solidarité était impressionnant.

Les activistes "gardiens de la paix"

Malheureusement, la présence et la persistance de services d’ordre a été perturbante. Au moins à six occasions, des soi-disant activistes "non violents" ont attaqué physiquement des individus qui voulaient s’en prendre à la propriété privée. Certains sont même allés jusqu’à se tenir devant la grand magasin NikeTown pour attaquer et repousser le BB. En fait, ces "gardiens de la paix" comme ils se nomment eux-mêmes ont été bien plus menaçants vis-à-vis du BB que les chiens de garde de l’État en uniforme, notoirement violents (des policiers ont même utilisé la couverture des activistes "gardiens de la paix" pour stopper ceux qui commençaient à détruire la propriété privée).

La réaction contre le Black Bloc

La réaction contre le BB a mis en lumière certaines des contradictions et des oppressions internes présentes parmi les "activistes non violents". En dehors de l’hypocrisie évidente de ceux qui se sont montrés violents avec des membres du BB (nombre d’entre eux ont été frappés bien qu’ils n’avaient pas l’intention de s’en prendre à la propriété privée), il apparaît aussi un racisme d’activistes privilégiés qui peuvent ignorer la violence perpétrée contre la société et la nature au nom de la propriété privée. L’attaque des vitrines a concerné et inspiré beaucoup des personnes parmi les plus opprimées de la ville de Seattle, et ce bien plus que n’importe quelles marionnettes géantes ou costumes de tortues de mer (ce qui ne remet pas en cause leur utilisation par d’autres groupes).

Quelques mythes à propos du Black Bloc

Voici un petit quelque chose dont l’objet est d’aller à l’encontre des mythes qui circulent à propos du Black Bloc :
1. "Ils sont tous des anarchistes d’Eugene". Bien que certains soient effectivement des anars de Eugene, nous venons pour le reste de tous les Etats-Unis, y compris Seattle. Dans tous les cas, la plupart d’entre nous connaissent les environs (par exemple, la récente occupation du centre ville par certains des plus infâmes commerçants multinationaux).
2. "Ils sont tous adeptes de John Zerzan". De nombreuses rumeurs courent, qui nous présentent comme des adeptes de J. Zerzan, un auteur anarcho-primitiviste de Eugene qui prône le destruction de la propriété. Bien que certains d’entre nous apprécient ses écrits et analyses, il n’est en aucun cas notre leader, directement, indirectement, philosophiquement ou d’une autre manière.
3. "Le grand squat public est le quartier général des anarchistes qui s’en sont pris à la propriété le 30 novembre". En réalité, la plupart des personnes du squat ‘Zone autonome’ sont des habitants de Seattle qui ont passé la plus grande partie de leur temps, depuis l’ouverture le 28, à l’intérieur du squat. Bien qu’ils puissent se connaître, les deux groupes ne font pas un et en aucun cas les gens du squat ne doivent être considérés comme s’étant attaqués à la propriété.
4. "Ils ont transformé un manifestation pacifiste en une guerre ce qui a mené au gazage des manifestants non violents". Notez que les tirs de grenades lacrymo, les jets de poivre et les tirs de balles en caoutchouc ont tous commencé avant les actions du BB. En plus, nous devons aller à l’encontre d’une tendance qui établit une relation de cause à effet entre la répression policière et la protestation sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de s’attaquer à la propriété ou non. La police a chargé dans le but de protéger les intérêts de quelques possédants et ceux qui s’attaquent à ces intérêts ne peuvent être accusés de violence.
5. Inversement : "Ils ont agi en réponse à la répression policière". Bien que cela puisse constituer une meilleure image de ce qu’est le BB, c’est faux dans tous les cas. Nous refusons d’être désignés comme une simple force de réaction. Bien que la logique du BB puisse échapper à certains, c’est dans tous les cas une logique en faveur de l’action.
6. "Ils sont un groupe de jeunes garçons en colère". En dehors du fait que dire cela revient à faire preuve de condescendance de l’âge et de sexisme, c’est faux. La destruction de la propriété n’est pas une libération fondée sur une agitation machiste et nourrie de testostérone. Ce n’est pas non plus une colère réactionnaire et en décalage. C’est stratégiquement et spécifiquement de l’action directe dirigée contre des intérêts privés.
7. "Ils ne recherchent que la bagarre". C’est proprement absurde et c’est une façon commode d’ignorer l’ardeur des activistes "gardiens de la paix" à nous attaquer. De tous les groupes engagés dans l’action directe, le BB était peut-être le moins enclin à provoquer les flics et nous n’avions certainement aucun intérêt à nous battre contre les autres militants anti-OMC (malgré de grands désaccords dans la tactique à mener).
8. "C’est un groupe chaotique, désorganisé et opportuniste". Bien que nombre d’entre nous pourraient passer des jours à discuter du terme chaotique, nous n’étions certainement pas désorganisés. L’organisation est peut-être apparue comme fluide et dynamique, mais elle était serrée. Quant à l’accusation d’opportunisme, il serait difficile d’imaginer qui parmi tous ceux qui participaient n’a pas essayer de tirer avantage de l’opportunité créée à Seattle et d’avancer ses idées. La question devient alors : avons-nous créé cette opportunité ?... et la plupart d’entre nous l’ont certainement fait (ce qui mène au mythe suivant).
9. "Ils ne connaissent rien à ce qui se passe" ou "Ce ne sont pas des militants qui s’intéressent à la question". Bien que nous ne soyons pas des militants professionnels, nous avions préparé ces actions depuis des mois à Seattle. Certains ont réfléchi chez eux, d’autres se sont rendus à Seattle plusieurs mois à l’avance pour se préparer. Il est certain que nous revendiquons la présence de centaine de personnes sorties dans les rues le 30 novembre : seule une petit partie n’avait rien avoir avec le BB. La plupart d’entre nous avaient déjà réfléchi aux effets de la mondialisation de l’économie, du génie génétique, du pillage des ressources naturelles, des transports, des conditions de travail, de la suppression de l’autonomie des indigènes, des droits des animaux et des hommes et nous faisons des actions sur ces thèmes depuis des années. Nous ne sommes ni mal informés ou inexpérimentés.
10. "Les anarchistes masqués sont anti-démocratiques et camouflés parce qu’ils veulent cacher leur identité" ». Bon, soyons clairs (avec ou sans masque), nous ne vivons pas actuellement en démocratie. Si cette semaine n’a pas rendu les choses très claires, laissez-nous vous rappeler que nous vivons dans un État policier. Il y a des gens qui disent que si nous étions sûrs de ce que nous avons raison, nous ne nous cacherions pas derrière des masques. Cela sous entend que La vérité vaincra. Si c’est un juste et noble but, cela ne marche pas dans l’actuelle réalité. Ceux qui menacent sérieusement les intérêts du capital et de l’État seront persécutés. Certains pacifistes voudraient nous voir accepter cela joyeusement. D’autres nous diraient que c’est un sacrifice qui en vaut la peine. Nous ne sommes pas aussi moroses. Nous ne croyons pas que nous avons le privilège d’accepter la persécution comme un sacrifice : la persécution est pour nous quotidienne et inévitable et nous tenons à nos maigres libertés. Accepter l’incarcération comme une sorte de flatterie est l’apanage d’un privilège d’"occidentaux". Nous pensons qu’une attaque de la propriété privée est nécessaire si nous voulons reconstruire un monde qui soit utile, sain et joyeux pour tous. Et ce malgré le fait que les droits concernant la propriété privée sont surabondants dans ce pays et font passer toute destruction de propriété supérieure à 250 $ pour un crime.

Sur la violence de la propriété

Nous affirmons que la destruction de la propriété n’est pas un geste violent si cela ne met pas en cause de vie ou n’entraîne aucune blessure.
La propriété privée - en particulier la propriété privée collective - est infiniment plus violente que toute action portée à son encontre. On doit distinguer la propriété privée de la propriété personnelle. En effet, la seconde est basée sur l’usage alors que la première est basée sur l’idée d’échange. L’intérêt de la propriété personnelle est que chacun d’entre nous dispose de ce dont il a besoin ou désire.
Dans une société fondée sur le droit de la propriété privée, ceux qui ont la possibilité d’accumuler plus que les autres disposent de plus de pouvoir. Par extension, ils exercent un contrôle plus important sur ce que les autres perçoivent comme des besoins et des désirs, en général pour accroître leur seul profit personnel. Les défenseurs du "libre échange" prolongent ce raisonnement jusqu’à sa conclusion logique : un réseau de quelques monopoles d’industrie disposant d’un pouvoir total sur la vie de toutes et tous. Les défenseurs du "commerce équitable" souhaiteraient que ce processus soit tempéré par un contrôle des gouvernements dont le but serait d’imposer superficiellement des normes de base en matière de droits humains.
En tant qu’anarchistes, nous récusons ces deux positions. La propriété privée - et le capitalisme par extension - est intrinsèquement violente et répressive et ne peut donc être ni réformée ni atténuée. Que le pouvoir de toutes et tous soit dans les mains de quelques groupes ou réparti par un système de régulation dont le seul but est d’atténuer les désastres causés par les précédents, personne ne peut être libre comme ce serait le cas dans une société sans hiérarchie. Quand nous brisons une vitrine, notre but est de détruire le vernis de la légitimité qui recouvre la propriété privée. Dans le même temps, nous exorcisons toutes les formes de relations violentes et destructives qui imprègnent tout autour de nous.
En "brisant" la propriété privée, nous transformons sa valeur d’échange limitée en une valeur d’utilité plus large. Une devanture brisée devient un trou laissant passer de l’air frais dans une atmosphère oppressive, celui de la vente de marchandises (au moins jusqu’à ce que la police ne décide de lancer des lacrymos sur une barricade toute proche). Un distributeur automatique de journaux devient un outil pour percer de tels "trous", ou un petit blocus pour revendiquer l’espace public ou nous donner un avantage sur le terrain. Une benne à ordures empêche les flics anti-émeutes d’avancer et devient une source de chaleur et de lumière.
Une façade d’immeuble devient un tableau sur lequel on peut écrire des idées en vue d’un monde meilleur. Après le 30 novembre, beaucoup de gens ne regarderont plus une vitrine ou un marteau de la même manière qu’avant. Les utilisations possibles de l’espace urbain se sont multipliées par 100. Le nombre de vitrines éclatées est ridicule comparé au nombre de vies brisées - vies bousillées par l’hégémonie qui nous écrase et qui nous pousse à oublier toutes les violences commises au nom de la propriété privée et tout ce qui serait possible si elle n’existait pas.
Les vitres brisées peuvent être rebouchées (avec un gâchis en bois toujours plus grand) et éventuellement remplacées, mais le fracas de notre arrogance et de nos espoirs persistera heureusement pour quelque temps.

Contre le capital et l’État

Le collectif ACME
5 décembre 1999

NB : ces observations et analyses sont énoncées par le collectif ACME et ne doivent pas être jugées représentatives du reste du BB ou de toute autre personne qui aurait participé à l’émeute ou à la destruction de la propriété le 30 novembre.

Notes :

[1Sweatshop : Littéralement "usine à sueur". Il s’agit par exemple des usines installées dans les maquiladoras, ces zones franches situées à la frontière américano-mexicaine. Par extension, notamment en Asie du sud-est, il s’agit d’entreprises où les conditions d’exploitation sont particulièrement ignobles.
2 NDLR : On peut, par exemple, se reporter Aux sources de l’aliénation, l’Insomniaque, octobre 1999, 128 p. et à Futur primitif, l’Insomniaque, décembre 1998, 94 p.

P.S. :

Texte traduit de l’anglais et publié dans Cette Semaine n°79, février 2000, pp. 14-16.




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