Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le faux débat sur la violence dans les manifestations anti-globalisation
Article mis en ligne le 29 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Au cours des derniers mois, plusieurs manifestations anti-globalisation ont eu lieu. Ces actions ont suscité partout la même réaction moraliste dans les médias et même chez certains militants. On oppose ainsi les citoyens "bons et respectueux de la loi" aux anarchistes "mauvais et violents". Il nous semble que la situation exige une analyse qui dépasse cette dichotomie simpliste.
La présente réflexion nous est inspirée par les multiples manifestations contre la globalisation qui se sont déroulées ces derniers mois. Nous avons participé à la manifestation anti-ZLÉA à Québec en avril et nous avons suivi les autres événements semblables dans les médias corporatifs et alternatifs.
Dans chaque cas, le scénario était à peu près identique. En gros, les actions des militants peuvent être réparties en deux catégories : d’une part, des forums de discussion et des grandes marches organisées en général par des syndicats ou des ONG, d’autre part, des actions (soit spontanées, soit organisées par des mouvements anti-capitalistes) qui font appel à une diversité de tactiques d’action directe allant jusqu’au démantèlement de périmètres de sécurité, au bris de vitrines ou au lancer de pierres.
Ceci a inspiré partout la même réaction moraliste dans les médias et même chez certains militants. En effet, on claironne partout que les militants participant à la deuxième catégorie d’actions sont des voyous et des hooligans. On les critique pour leur "violence", tandis que les militants participant à la première catégorie d’actions sont félicités pour leur pacifisme et leur esprit démocratique. Il nous semble que la situation mérite mieux que cette dichotomie simpliste. C’est à une autre analyse que nous vous convions maintenant.
En guise de critique des actions "violentes", on entend souvent qu’elles sont contre-productives et qu’elles discréditent les militants et la cause elle-même en ce sens que ces actions ne constituent pas une façon démocratique d’exprimer la dissidence. On entend beaucoup plus rarement des objections à propos des forums de discussion, des marches et des autres formes de manifestation "grand public". En fait, elles laissent indifférent et du coup deviennent facilement l’objet d’une récupération cynique de la part de la classe politique assoiffée de légitimité démocratique : les manifestants prennent part à une grande manifestation "démocratique", les autorités, grâce à leur grand sens "démocratique", les laissent manifester et, au bout du compte, rien n’a véritablement changé.
Dans une émission d’affaire publique diffusée après les événements de Québec (Counterspin, CBC, mai 2001), Lynn Myers, secrétaire parlementaire du Solliciteur Général du Canada, a fait ce commentaire très révélateur : "Dans une grande démocratie comme le Canada, nous avons la capacité de permettre les protestations pacifiques comme faisant partie du processus". Ce commentaire mérite une analyse : en faisant "partie du processus", les protestations pacifiques démontrent à quel point le Canada est une grande démocratie mais, en tant que "partie du processus", ces manifestations ne peuvent pas arrêter ou même modifier ledit "processus" qui, de toutes façons, n’est pas le "processus" démocratique mais bien le "processus" d’imposition de ce qui a déjà été décidé. Inutile de dire que ce "processus" n’a finalement rien à voir avec le but des protestataires. Il semble donc que le fait de "jouer selon les règles" n’a pas beaucoup d’impact, peu importe le nombre de manifestants impliqués et peu importe à quel point ces manifestants sont convaincus de la justesse de leur cause.
Dans ce contexte, nous croyons que le débat qu’on entend souvent sur les moyens d’exprimer notre opposition - violents ou non violents - est totalement impertinent. Entre autres, les militants ne devraient pas perdre leur énergie dans un débat moral à savoir quelles actions sont violentes et lesquelles ne le sont pas, lesquelles sont acceptables et lesquelles sont inacceptables. Malheureusement, beaucoup de militants entrent dans ce débat du haut de leur point de vue pacifiste avec la conviction que leur vision pacifiste est moralement supérieure. Ils opposent la "bonne" désobéissance civile, vue comme une forme respectable d’illégalité, et la "mauvaise" violence qui mène à l’apocalypse. Ils confortent ainsi l’affirmation martelée par l’État que tous les violents sont des voyous et que ceux qui les approuvent sont des voyeurs irresponsables. Ils contribuent au travail de propagande visant à faire apparaître comme dépolitisée la résistance radicale. Nous pensons donc que le débat violence/non-violence est stérile. La vraie distinction qui devrait être faite est celle qui oppose la violence politique, juste, mesurée et légitime, d’une part, et la violence terroriste de l’État d’autre part. Les pacifistes devraient donc abandonner leur ligne éditoriale condamnant toute forme de violence ; ils devraient plutôt apprendre à qualifier les violences.
À ce sujet, nous aimerions proposer quelques éléments de réflexion propres à élargir le débat sur la violence. Dans la violence mobilisée par l’État, on trouve en germe ce que tous les pacifistes craignent : la démesure de l’effort subjectif qui brutalise. Par le calcul et la technicisation, la violence de l’État devient inévitablement terreur, c’est-à-dire que le calcul et la technicisation anesthésient l’effort subjectif qui brutalise et mène à la démesure. Ceci dit, il existe une forme de violence politique juste et mesurée et son seul but est l’expression de la colère. C’est l’expression d’une pure force impulsive qui, grâce au caractère ponctuel de son impulsivité, limite les effets de ses "coups" - le programme du Black Bloc est exemplaire à cet égard (notre avis favorable à l’égard de ce programme ne veut pas dire que nous participons nous-mêmes aux actions Black Bloc... si cela peut rassurer certaines personnes). Cette forme de violence trouve sa mesure dans sa propre impulsivité, expression incandescente de cet impérieux appel à l’autre devenu terroriste.
La terreur tend irrépressiblement vers le contrôle absolu de l’essence souffrante de la subjectivité - la terreur trouve son expression la plus cristalline dans la torture - mais, pour sa part, la violence impulsive s’estompe immédiatement dans l’essence souffrante de l’autre révélée à lui-même. Nous espérons que ces quelques idées sur la violence que nous venons d’ébaucher sauront titiller les esprits métaphysiques des adeptes mystico-dogmatiques de la non-violence. Laissons-les gruger cet os conceptuel et allons examiner quelques raisons qui font que dans la dialectique des conflits politiques, le recours à l’expression violente de l’opposition peut être utile et presque nécessaire.
Comme nous l’avons dit plus tôt, le fait que des milliers de personnes participent à une manifestation ou que des résistants pacifiques s’enchaînent à une clôture n’a presque pas de résonance dans les médias et n’a virtuellement pas d’impact sur le plan politique. Ceci explique partiellement pourquoi les militants sont devenus plus radicaux. À notre avis, leurs actions plus radicales, combinées aux autres actions, peuvent être efficaces à tout le moins pour faire comprendre qu’il existe bel et bien un conflit politique. Les actions des militants sont efficaces à chaque fois qu’ils font la démonstration de l’asymétrie qui existe entre leurs moyens et ceux, démesurés, déployés par les forces policières. L’occupation passive, le bris de la vitrine ou l’assaut contre la police ont tous une portée politique quand la police contribue par ses actions à expliciter le conflit politique que l’état de nos « démocraties » dénie par lui-même. La police n’est pas qu’une institution saine pervertie par un penchant malheureux des hommes. Sa violence est le symptôme de la ténacité du cynisme barbare de ceux qui ne cessent de nous parler de démocratie tout en ordonnant de matraquer et de gazer les citoyens qui s’opposent de manière légitime.

LA RÉSISTANCE PASSIVE ET LA DIALECTIQUE DE L’ARRESTATION POLITIQUE

De plus, les pacifistes prêts à se faire arrêter en faisant de la résistance passive doivent comprendre que leur conscience morale n’a rien à voir a priori avec la portée politique des arrestations qu’ils choisissent de subir. C’est une conjoncture complexe dépendant entre autres des visées de l’appareil juridico- policier qui permet qu’une arrestation ait éventuellement une signification politique. Les chorégraphies de désobéissance civile qui culminent paisiblement dans les bras de la police, laquelle participe du coup à ce grand ballet, ont une portée politique principalement dans l’esprit idéaliste de ceux qui y participent. Certes, ces actions n’ont pas toujours été stériles, mais cela ne dépendait pas de la vertu des militants. Quand ces actions ont été efficaces, c’est parce que la société, qui se représentait comme une société pacifiée, fut surprise de voir que des gens pouvaient être arrêtés parce qu’ils défendaient des idées.
Les militants pacifistes critiquent souvent les manifestants qui commettent des actes "violents" en les blâmant pour les rafles policières qu’ils provoquent et au cours desquelles des manifestants n’ayant pas participé à la confrontation active sont toutefois arrêtés. En d’autres mots, on accuse les radicaux de manquer de solidarité avec l’ensemble des manifestants.
À cela, nous répondons que ces arrestations ne tiennent pas à l’irresponsabilité de quelques militants actifs ; c’est toujours la police qui doit être tenue responsable quand elle décide d’assaillir arbitrairement les manifestants. En l’occurrence, c’est bien pour parer à l’arbitraire de l’action policière, quand elle devient répression politique, que la tactique consistant à déployer les manifestants sur différentes zones désignées en fonction du degré de risque d’arrestation que comporte le fait de s’y retrouver a été mise en oeuvre, notamment à Prague et à Québec. Incidemment, il est intéressant de noter que plusieurs militants ont décidé de prendre le risque de l’arrestation non pas en commettant des actes violents mais en décidant d’être présents là où la résistance était plus radicale et, le cas échéant, en approuvant explicitement les actions musclées. Parmi ces personnes, celles qui furent arrêtées l’ont été non pas parce qu’elles l’avaient choisi (au sens où des résistants passifs "choisissent" parfois d’être arrêtés) mais parce qu’elles avaient choisi la résistance radicale. Et l’on ne voit pas pour autant ces personnes condamner de manière unanime le fait qu’elles aient été arrêtées alors que d’autres, plus compromises, ne l’ont pas été : les personnes arrêtées sont pour la plupart convaincues du caractère essentiellement politique de leur arrestation et elles en ont assumé le risque. En un mot, c’est le caractère arbitraire de leur arrestation qui confère à celle-ci son caractère politique et les personnes arrêtées assument le risque d’être l’objet d’une arrestation politique en sachant qu’elle n’est jamais juste. Bien des gens qui ont participé aux manifestations de Québec l’ont compris : c’est en débusquant l’intention systématique d’outrepasser la légalité chez ceux-là mêmes à qui l’on confie l’usage exclusif de la violence dans nos démocraties que l’on trouve le meilleur moyen de politiser le procès des militants.
Cela dit, la raison pour laquelle, en dernière instance, l’État frappe ne tient pas, comme il le prétend, dans ce qui ne sont au fond que des bravades à l’égard de la police. Ce que craignent la classe politique et la police est le plébiscite massif et spontané, par tous les militants, des "coups" justes et mesurés de ceux qui sont prêts à les commettre. L’approbation spontanée de la violence juste et mesurée à l’égard de la propriété des grandes entreprises capitalistes, de l’équipement des mass media, des barricades illégales et des armures des policiers, voilà sans doute ce qui inquiète le plus l’État parce que c’est une démonstration de solidarité réelle et massive dans l’opposition et la résistance. L’État sait bien que cette solidarité n’a rien à voir avec le sens commun qu’il prétend dégager de la confusion des votants et de la volatilité des réponses aux sondages ; il sait aussi - malgré ce qu’il en dit - qu’il ne s’agit pas non plus d’une forme d’enthousiasme sportif qui ferait des approbateurs de bravades à l’égard de la police, des amateurs d’hooliganisme. L’État sait qu’il s’agit d’une pure expression de la solidarité politique fondée en raison alors que lui-même ne peut que faire semblant d’être le fruit d’une telle solidarité.

DE QUÉBEC À GÊNES : UN DÉVELOPPEMENT ?

On entend souvent dire à propos des événements de Québec et de Gênes (en passant par Göteborg) qu’on est en train d’assister à une "escalade de la violence". Malheureusement, les représentants de la gauche institutionnelle entonnent spontanément et sans distance critique ce refrain adopté par les médias et la classe politique. Rétablissons les faits. Il n’y a pas eu plus de violence politique légitime à Gênes qu’à Québec. Règle générale (peut-être y a-t-il eu des exceptions, compréhensibles après le meurtre d’un manifestant), les groupes radicaux s’en sont tenus à leur confrontation habituelle avec la police et à la destruction symbolique de la propriété du grand capital. Ceci dit, le simple fait qu’il y ait de plus en plus de manifestants, et donc de plus en plus de manifestants radicaux, contribue à exacerber la situation paradoxale des policiers qui doivent préserver leur statut d’agents de la paix tout en effectuant les tâches militaires que l’État leur confie. À Québec comme à Gênes, les forces policières ont dû créer une zone territoriale exceptionnelle excluant spécifiquement les militants, c’est-à-dire ceux qui croient justement que leur grand nombre constitue en soi la légitimité qui devrait leur ouvrir les portes. Le rôle de la police devient donc celui de protéger le territoire contre ces envahisseurs (les militants) ; en principe ce n’est pas une tâche policière.
On ne peut pas blâmer ceux qui témoignent d’un minimum d’analyse politique d’essayer de confronter la police de façon à révéler à quel point elle est devenue une entité militaire.
Un mot à propos du "contrôle de foule". Nous sommes consternés d’entendre de la part de porte-parole de la gauche institutionnelle (ATTAC-France par exemple), que la police a échoué dans son rôle de "contrôle de foule" puisqu’elle a été incapable de neutraliser les manifestants radicaux de Gênes. Ce faisant, ces porte-parole marginalisent illégitimement certains militants et encouragent le terrorisme policier. De plus, en sommant les forces policières de faire leur devoir - qu’elles ne peuvent pas accomplir puisqu’elles sont engagées dans des manoeuvres militaires contre l’ensemble des manifestants - ces porte-parole collaborent avec les médias et les autorités pour donner l’impression que l’ensemble des manifestants forme une "foule" au même titre que le seraient, par exemple, des fans de football à la sortie d’un stade. Mais les manifestants n’ont pas besoin d’une police pour protéger les individus qui forment la foule contre la foule elle-même.
Tous ceux qui ont participé à ces manifestations, ou qui en ont été simplement les témoins, savent qu’il existe une solidarité rare entre tous les manifestants et que les manifestants les plus radicaux ne constituent en aucune façon une menace pour les autres manifestants.
L’attitude des représentants de la gauche institutionnelle à propos de la violence n’est pas aussi claire qu’ils voudraient bien nous le faire croire.
Ils savent faire montre, à certains moments-clés, d’une ambivalence toute teintée d’opportunisme. Ils se félicitent de l’importance de la mobilisation et de la grande détermination des militants mais, en même temps, ils ne perdent pas une occasion de cibler la violence venant de groupes de militants radicaux et anonymes comme un facteur de démobilisation potentielle, ce qui dans les faits ne s’est jamais vérifié. Ils traitent les Black Bloc et les autres militants radicaux comme des lâches et des voyous irresponsables dont le but est de transformer les manifestations en émeutes.
Mais dès qu’un de ces militants radicaux et anonymes est tué, son meurtre fait l’objet d’une récupération cynique : ce militant devient l’indispensable martyr de la brutalité policière et l’on explique son recours aux actions violentes en invoquant la misère sociale. Nous condamnons cette condescendance à l’égard d’un militant qui a été tué injustement en défendant ses convictions politiques : les actions courageuses et politiquement motivées de Carlo Giuliani ne peuvent tout simplement pas être assimilées à de la violence socio-pathologique. Sans aucun doute, nous pouvons dire que ceux qui sont prêts à récupérer de la sorte la violence politique - parmi lesquels nous devons malheureusement compter le père de ce militant - constituent le vrai danger qui guette la mobilisation anti- globalisation sans cesse grandissante.

Collectif de réflexion sur l’air des lampions [1]

Notes :

[1Ce collectif se propose de réfléchir sur les nouvelles formes expressives des revendications populaires qui reprennent la rue. "L’air des lampions" est un nom qui sert à désigner les slogans revendicatifs populaires et qui en évoque un très célèbre datant de 1848, revendiquant un meilleur éclairage des rues de Paris.




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