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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Première Partie : Introduction
Les ouvriers contre l’état, p. 11-12.
Article mis en ligne le 5 juin 2013
dernière modification le 11 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Nous avons vu dans l’introduction générale comment un des traits dominants de notre époque est l’extraordinaire abîme qui existe entre le mouvement réel et sa représentation théorique et institutionnelle. Le terrain de lutte et la manifestation permanente, endémique, de l’affrontement, c’est le travail, qui à l’étape du capitalisme avancé, englobe la société dans son ensemble, et la constante tentative d’appropriation par la force de travail, de la richesse sociale produite.
La théorie qui prétend rendre compte de ce mouvement et l’organiser est devenue une idéologie : D’une part elle est incapable de rendre compte de l’ensemble des phénomènes antagonistes qui se développent dans les sociétés capitalistes actuelles (rabâchage de vieux schémas jamais replacés dans le contexte historique d’où on les a extraits) et d’autre part dans la mesure où cette théorie intervient dans le mouvement réel (et elle le fait nécessairement par l’intermédiaire des syndicats, partis politiques ou groupes révolutionnaires), le rôle qu’elle joue est le plus souvent réactionnaire. Un regard un peu attentif sur les luttes et leur déroulement montre que les syndicats et le parti communiste jouent un rôle fondamental dans la contre-organisation de la lutte de classe.
A un autre degré, l’héritage du léninisme et de la troisième internationale (trotskisme et maois- me) hypothèque gravement la pratique des groupes révolutionnaires.
A propos des obstacles que rencontre l’extrême gauche, il faut souligner les ravages d’un marxisme vulgaire comme d’un anti-marxisme tout aussi vulgaire. Par marxisme vulgaire, nous entendons ces héritages insoupçonnés de l’idéologie marxiste-lén’niste et social-démocrate qui subsistent intacts chez ceux qui ont apparemment rompu de façon radicale avec le parti communiste français et le P.C.U.S. C’est cet héritage qu’a tenté de combattre le courant "gauchiste", c’est-à-dire cette tradition politique qui part de l’extrême gauche allemande (Gorter, Pannekoek etc...) et passe par Socialisme ou Barbarie, Pouvoir Ouvrier, I.C.O. etc.. Mais nous pensons que la discussion s’est souvent figée en un débat purement idéologique. Pour éviter cet obstacle et permettre à ceux qui ne sont pas des « spécialistes » de l’histoire de l’extrême gauche, d’engager le débat, nous jugeons indispensable un parcours qui retrouvera chemin faisant, les problèmes idéologiques classiques mais à partir d’une analyse globale capable de les relier entre eux.
La faillite des organisations de la classe ouvrière (syndicats, partis) depuis 1917, c’est-à-dire la faillite d’un certain marxisme (théorie et organisation étant deux aspects d’un même processus) est au centre du débat. Il ne s’agit pas d’expliquer ici la faillite par "le révisionnisme" qui aurait défiguré une doctrine pure et dure ou par la trahison des dirigeants. Ces éléments existent peut-être, mais ils sont loin d’être déterminants : ils sont l’arbre qui cache la forêt. C’est à partir du mouvement réel, d’une interprétation nouvelle du rapport de classe, que se comprennent les avatars de la théorie révolutionnaire.
Avançons tout de suite une hypothèse : on ne peut comprendre la situation de la lutte de classe aujourd’hui, sa puissance, le caractère fragile et dérisoire de l’organisation révolutionnaire et par corollaire le poids des organisations contre-révolutionnaires du mouvement ouvrier, que si l’on comprend ce qui change dans la classe ouvrière à partir de la révolution de 17. Bon nombre de révolutionnai res fondent leur ligne politique sur une analyse de 17 et du léninisme. Nous aussi. Mais ce qui change avec Lénine et 1917, ce n’est pas la théorie politique du parti par exemple ; Lénine à ce propos reste extraordinairement fidèle à la social-démocratie historique. Ce n’est pas non plus la structure sociale qui change avec la Révolution d’Octobre. C’est la qualité spécifique de l’affrontement entre classe ouvrière et capital qui subit un bouleversement fondamental.
En quoi consiste-t-il ? L’ouvrier de 17 ne diffère pas fondamentalement de celui de 1913. L’apparition d’un nouveau type d’ouvrier dans les grandes concentrations minières et métallurgiques de la Ruhr, avait eu une incidence directe sur les problèmes de l’organisation du mouvement ouvrier dès 1905. Les grands débats entre Kaustky, Rosa Luxembourg, sur les grèves de masse et l’action de masse, appartiennent tous à l’ère de la social-démocratie. Entre l’ouvrier de Putilov de 1905 et celui de 17, il n’y a pas de saut. La physionomie générale de la classe ouvrière, sa composition n’est pas bouleversée.
En revanche, ce qui change radicalement avec 1917 c’est le rôle joué par la classe ouvrière dans le développement et le rapport qu’elle entretient avec et contre le capital. Par rapport au modèle d’accumulation capitaliste qui a été celui du capitalisme libéral et concurrentiel du XIXème siècle, et au début du XXème, on constate que le modèle léniniste et celui choisi par les pays européens pour faire face à la vague révolutionnaire des années 20, sont tous les deux des systèmes fondés sur l’existence de la classe ouvrière.
Il se produit à partir de cette date comme une assimilation et une acceptation de la lutte de classe. Le problème spécifique devant lequel se trouvent la Russie soviétique et les pays de capitalisme classique est de faire fonctionner cet antagonisme irréductible qui dresse classe ouvrière contre capital, de le contrôler politiquement et de réaliser le développement sur la base des mouvements de la classe ouvrière elle- même. Auparavant la classe dirigeante n’avait jamais évalué exactement la force sociale d’une classe ouvrière politiquement homogène. Le contrôle des luttes était l’affaire de chaque capitaliste, et l’Etat n’intervenait que pour pallier l’incurie trop grande de ces "barons capitalistes féodaux". Or à partir de 17, on assiste à une mutation complète de la conscience que le capital possède de lui-même. Ce n’est pas un hasard si cette mutation intervenue dans le rapport qu’entretiennent classe ouvrière et capital, et qui définit les traits spécifiques du modèle de développement, c’est traduite par des changements substantiels dans la nature de l’Etat.
Dans cette perspective, on peut dire que les deux grandes figures de ce changement du rôle assigné à la classe ouvrière dans le mécanisme de l’accumulation, sont Lénine et Keynes. C’est pourquoi nous analyserons ce qu’ont représenté la NEP et l’Etat Keynésien. Si Lénine nous intéresse ici, c’est que 17 représente le point de départ indispensable pour comprendre Keynes, et le rôle de l’Etat après les années 30. Et tout ce parcours doit nous mener jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à l’Etat, le syndicat et le parti, que la lutte ouvrière rencontre sans cesse sur son chemin.
Mais avec la NEP, et Keynes, on n’a que le point de vue objectif, que le point de vue du capital. L’autre visage de la période, le point de vue subjectif, embrasse certes les débats classiques sur le rôle de la Illème Internationale et des partis commun’stes. Mais là ce n’est pas tant Lénine qui nous intéressera, que les Conseils allemands ou les luttes italiennes d’où sortirent le parti communiste à la FIAT.




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