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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le niveau des luttes des années 20 aux années 60 : les prétendants
Les ouvriers contre l’état, p. 13-16.
Article mis en ligne le 5 juin 2013
dernière modification le 11 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Il y a longtemps, après la première guerre mondiale, le mouvement de la classe ouvrière en lutte réussit à se doter de formes autonomes d’organisation, qui présentaient une homogénéité à l’échelle internationale. Le Capital fut alors contraint de se recomposer au même niveau en se donnant une fonction anti-ouvrière. Expliquons-nous.
Dans les années du mouvement des Conseils (soviet en Russie, Arbeitsräte en Allemagne, conseils d’usine en Italie, Shop stewards en Angleterre, International Workers of the World aux Etats-Unis) c’est à la classe ouvrière que revint le rôle de s’organiser pour la première fois à l’échelle sociale ; et du même coup elle contraignit le capital à faire un choix du même type, c’est-à-dire à s’organiser au niveau du capital social pour contrôler les mouvements politiques de la force de travail. Dans toute l’Europe, la classe ouvrière réussit à trouver des formes d’organisation qui sanctionnaient un processus révolutionnaire permanent de toute une classe sociale. De fait la Illème Internationale naquit sur la base de cette forte expérience politique ouvrière ; mais le cours pris par les événements finit par la vider progressivement de son contenu originaire. Dès lors commença la grande offensive du capital qui visait à réaliser à travers des formes politiques apparemment les plus contradictoires (fascisme, social- démocratie) la coopération sociale au niveau international. C’est simultanément que débute la grande involution réformiste du mouvement ouvrier, qui, objectivement, dans une perspective historique à long terme, finira par recontrer le réformisme du capital en essayant partout et par tous les moyens de briser l’unité ouvrière internationale. L’initiative politique ouvrière, elle, essaie continuellement de relancer l’unité internationale du mouvement par la grève générale anglaise de 26, par la révolution chinoise en 27, et en 20-30 lors de la grande crise financière du capital.
C’était l’époque du pacifisme, de la social-démocratie et celle du stalinisme. Celle de la collaboration entre les peuples, de la Société des Nations, mais aussi celle de l’Etat corporatif. C’est le moment où s’élaborèrent les premières théories de développement économique programmé, les nationalisations. On voit l’Etat revêtir la fonction précise de médiateur, puis de coordinateur du développement économique.
New Deal, nazisme et planification, bien qu’ils représentent des formes politiques apparemment antithétiques, sont en réalité trois solutions différentes à un même problème : celui de contrôler les mouvements de la force de travail sociale. Cest pourquoi ils tendaient à s’unifier, et se retrouvèrent paradoxalement alliés là où la risposte ouvrière prit une forme politique autonome : comme dans la Guerre d’Espagne.
En Europe, en particulier, la crise mondiale de 29, qui détermina la guerre et élargit les possibilités des nouveaux groupes capitalistes, produisit de nouvelles situations industrielles qui eurent pour résultat immédiat la volonté de la part de ces groupes d’institutionaliser les rapports qui s’étaient créés pendant la Grand Guerre entre eux et l’Etat, comme entre eux et la classe ouvrière. Ces groupes capitalistes devenus dominants avaient besoin de perpétuer les rapports de classe institués pendant la guerre (ouvriers militarisés, hauts salaires etc...). Ils voulaient par ailleurs gérer directement l’Etat, et refusaient tout déguisement réformiste et toute médiation : c’est pourquoi la situation n’avait pas laissé place à deux réformismes : celui du capital, et celui du mouvement ouvrier. Dans cette période le rapport parti-classe se rouille parce que le programme réformiste du parti et son travestissement des mouvements de classe en objectifs démocratiques ne trouve pas un Etat disposé à l’écouter et à négocier.
Le premier obstacle que le capital rencontra dans son unification internationale fut l’Allemagne nazie qui visait à réaliser "un nouvel ordre européen" pour faire à l’échelle européenne et internationale ce qu’elle avait déjà fait à l’intérieur de son territoire : organiser la société comme société de producteurs, séparés en différents niveaux hiérarchiques. Le principe raciste y joue aussi son rôle puisque les êtres inférieurs sont les ouvriers les moins qualifiés, les moins payés : bref de la chair humaine. Mais la monstruosité du nazisme est d’avoir fait disparaître la classe ouvrière comme classe politique. Or ceci comportait en soi une menace pour le développement ultérieur du capital, comme nous le verrons.
Pour détruire cet obstacle nazi, réformisme du capital et réformisme ouvrier s’allièrent. Les "Fronts Populaires" naquirent, ainsi que finalement "les voies nationales vers le socialisme". C’était la liquidation de la Illème Internationale.
Une nouvelle époque historique s’ouvre pour l’internationalisme ouvrier quand le nazisme est détruit, et quand meurt le stalinisme. Il faut partir de 1953 pour suivre la renaissance progressive de l’initiative ouvrière, qui a atteint sa pleine maturité au moment où l’unification politique du capital parvient à son sommet : celui de "la coexistence pacifique". Comment la classe ouvrière a-t-elle réussi à imposer à nouveau sa propre présence politique, à se dégager du contrôle politique des organisations traditionelles du mouvement ouvrier, et à se placer en même temps contre le système et le dessein politique du capital tout entier ?
Une des premières caractéristiques qu’il faut remarquer est la continuité de la lutte soit à partir des usines particulières (Ford, FIAT, Renault) soit à niveau général ; c’est alors une lutte qui, articulée tout d’abord sur mille situations, finit par toucher la plus grande partie de la classe ouvrière en son point de développement maximum. Les luttes qui se sont déroulées en France de 49 à la fin des années 50 sont caractéristiques.
Par l’accord de 49 chez Renault, le capital voulait imposer une division stratégique de la lutte ouvrière et son asservissement au rréformisme. Il voulait opérer une division entre un centre soigneusement reconduit sous le contrôle du réformisme dans une stratégie de luttes revendicatives entièrement réglées, aligné sur la chronologie parlementaire et nationale, d’un côté, et une "périphérie" déshéritée, privée de sa traditionnelle avant-garde de classe, de l’autre. De fait un tel cloisonnement fut efficace jusqu’à la vague de luttes internationales de 53.
La deuxième caractéristique est le dépassement incessant des formes de lutte face à l’utilisation continuelle qu’essaient d’en faire les organisations officielles du mouvement ouvrier. En France par exemple, les syndicats s’emparent toujours des formes organisationnelles créées par l’initiative ouvrière, quand celle-ci les a déjà quittées car elle en a trouvé d’autres. Et cette capacité ouvrière de découvrir toujours de nouvelles formes de luttes et de la relancer de façon permanente a atteint parfois, notamment à la Ford anglaise, une telle perfection qu’elle court-circuite d’emblée tout usage qu’on pourrait faire d’elles.
Les luttes de 53 et de 55 accélérèrent le processus d’unification politique de la classe ouvrière française, et l’écartèrent de la lutte syndicale et démocratique. Certes elles fonctionnèrent encore à l’intérieur du capital ; elles furent pour lui une poussée indispensable ; elles éliminèrent les déséquilibres internes et internationaux du système.
Mais le résultat fondamental resta encore aux mains de la classe ouvrière ; dans les grèves de 53, les comités de grève qui étaient les organisations de masse, eurent pour fonction de généraliser la lutte et de contrôler directement les syndicats. En revanche en 55 malgré tous les efforts des syndicats pour reconstituer des comités de grève, les ouvriers se mirent à les saboter, car ils ne les avaient créés auparavant qu’en vue d’une action déterminée.
Aussi la deuxième vague de luttes internationales en 55 et 56 trouva-t-elle une classe ouvrière française très fortement préparée et très dure politiquement. Mais il faut dire tout de suite que l’unification politique du mouvement ne se produisit pas sur le champ en l’absence d’un débouché politique.
Voyons maintenant quelles ont été les conséquences de ce mouvement de luttes de l’après-guerre pour la période des années 60.
Nous pouvons distinguer trois phases de développement de la lutte de classe internationale. La première phase s’étend jusqu’en 50-53 ; elle est caractérisée partout par les "plans de reconstruction" des structures productives gravement affaiblies par la guerre. L’objectif des ouvriers, placés sous la conduite des organisations social-démocrates et staliniennes, concernait essentiellement le poste de travail et sa défense.
A partir de 53 commence une nouvelle phase : le capital amorçait ses propres plans de développement économique, et les syndicats et les organisations du mouvement ouvrier se chargeaient partout de canaliser les mouvements de classe à l’intérieur de ce développement. Mais par une lutte continuelle, par le dépassement des formes qu’elle avait pu prendre à un moment donné, par la tentative systématique de généralisation de l’affrontement, la classe ouvrière essaie de se dégager du contrôle politique des organisations historiques du mouvement ouvrier. Ce fut la grande phase de la spontanéité ouvrière dans la lutte. En même temps le capital décidait de s’organiser politiquement à niveau européen. Le Marché Commun marquait l’objectif capitaliste de programmer à l’échelle européenne le développement économique. Durant toute cette période, le capital crut avoir trouvé des formes institutionnelles et politiques de sa propre unification économique : dans son projet, il confiait aux syndicats et aux partis la tâche de contrôler les mouvements politiques de la force de travail, c’est-à-dire des ouvriers d’usine. Ce plan concernait désormais l’ensemble de l’Europe, et visait à réaliser une homogénéisation des systèmes politiques. C’est la raison pour laquelle il entama la liquidation des formes politiques autoritaires qui subsistaient encore en Espagne. Mais là où l’initiative ouvrière était plus forte et avait réussi à se soustraire au contrôle politique des organisations, là où la lutte politique avait été vidée de son contenu démocratique et parlementaire, comme en France, le capital reconstitua un Etat de type autoritaire. La fin du franquisme en Espagne et le début du gaullisme en France ont été deux types différents de réponse patronale à la poussée hostile d’un mouvement de classe homogène.
Cette période fut aussi celle du "miracle économique européen" où le capital crut avoir réalisé ses objectifs et en effet le mouvement unitaire de la classe ouvrière imposait une réponse politique que les seules institutions économiques du capital ne pouvaient ni ne savaient donner. En réalité durant cette période, le capital avait réussi à réaliser d’imposantes transformations technologiques des structures productives, ainsi qu’à jeter les bases d’une programmation économique à niveau européen dans le cadre plus vaste d’une unification mondiale.
Bien que la classe ouvrière ait réussi à soustraire toujours la direction de la lutte aux organisations du mouvement ouvrier, elle ne parvint toutefois pas à éviter en revanche, que la lutte fonctionnât à l’intérieur du développement capitaliste. Durant toute cette phase - et l’Espagne en est le meilleur exemple - la lutte ouvrière rencontrait objectivement le mécanisme de développement capitaliste et se mit à l’accélérer de façon vertigineuse. La spontanéité ouvrière ne réussit pas à parvenir au-delà de ce stade, et à entailler les rapports de force politique entre capital et travail. Toutefois elle atteignit un objectif très important : l’unité de mouvement, l’unité politique.
En France, face à l’unification du mouvement de classe, et contre lui, on assiste à l’union des syndicats, des partis et de la république ; la classe se révélera encore trop désorganisée. Ainsi au début de la guerre d’Algérie, eut lieu un grand débat politique chez les ouvriers de Renault : le mouvement reprit la place qualitative qu’il avait eu au centre du système ; il se prolongea en luttes souterraines. De nombreux mouvements de ce type se produisirent alors. Mais débrayages, grèves partielles, envahissement de bureaux, assemblées dans l’usine ou à l’extérieur, affrontements ouverts avec les syndicalistes, ne parvinrent pas à déboucher sur des formes supérieures et politiquement autonomes de mouvement. Alors le capital réoccupe soudain toute la scène avec ses restructurations, sa guerre, sa politique, son développement. Et c’est le grand espace vide marqué par la guerre d’Algérie après les révoltes des ouvriers rappelés, et les manifestations de rues. L’ensemble de la situation politique révèle de façon criante le marais réformiste du mouvement institutionnalisé, et l’insuffisance de l’organisation de la classe. Mais il faut bien faire attention : aucune des conquêtes stratégiques ne se trouve entamée : la recomposition politique de la classe ouvrière entre "centre" et "périphérie" se poursuit jusqu’à l’anéantissement de ces deux pôles de division. Tout cela indépendamment de la forme que prend l’unité de classe, qui est surtout celle du refus : refus politique de "l’opposition" au système telle qu’elle est définie, c’est-à-dire en dehors d’une opposition de classe bien claire, déclarée, pour laquelle les ouvriers ne se sentent pas encore mûrs. Le refus de la lutte que manifestèrent les ouvriers de chez Renault à partir de 58, marque l’opposition la plus précise à toutes les luttes syndicales proposées ; et de ce point de vue, cela pose le premier jalon d’un processus d’unification de classe en dehors de l’organisation du capital. L’absence de toute utilisation du parti et de ses structures à l’intérieur de l’usine Renault, traduisit explicitement le refus ouvrier du "parti dans l’Etat", de sa fonction, de sa tactique. Et l’incapacité du parti communiste à jouer un rôle réformiste dans l’Etat gaulliste, est égale à son incapacité et à son impuissance à pouvoir utiliser l’action ouvrière pour ses propres buts. Ce refus ouvrier n’est pas particulier à l’usine Renault. On le retrouve de façon générale : ainsi, après la guerre d’Algérie, lors des luttes de 62-63, face à l’initiative autonome des ouvriers, les syndicats et le P.C.F. laissent se développer les grèves selon une dynamique spontanée. Comme s’il y avait eu une convention tacite imposée par les ouvriers, les organisations se chargèrent uniquement de la solidarité financière en faveur des grévistes.
La troisième phase du développement des rapports de classe à l’échelle européenne commence en 61-62. Le caractère systématique et continu des luttes depuis 53 avait imposé au capital de donner "un nouveau cours" à sa politique. Auparavant la spontanéité ouvrière avait pu être enfermée à l’intérieur du développement du capital, même lorsque la lutte avait pris un tour insurrectionnel comme pour la grève générale belge de 61. Mais à partir de 62 aucun mouvement de classe ne peut plus être utilisé par le capital à des fins économiques ; toute lutte ouvrière requiert une réponse politique de la part du capital lui-même. Et même là où la lutte part sur une initiative capitaliste ou syndicale, elle met en mouvement une action politique générale, comme par exemple lors de la grève des métallos allemands de 63.
Dans cette phase d’affrontement qui s’étend de 53 à 1960 environ, même si la lutte partait d’une initiative ouvrière, et était menée totalement sous le contrôle de la classe, elle finissait par rencontrer politiquement le plan du capital. En revanche dans cette phase nouvelle, même les luttes qui ont une origine capitaliste ou syndicale, comme par exemple les conventions collectives en Italie, deviennent beaucoup moins contrôlables par le capital et entaillent profondément son pouvoir politique, c’est l’échec de la "politique des revenus" et le début de l’inflation permanente.
C’est en cela que les années 60 ouvrent un nouveau cycle de luttes.




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