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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les ouvriers dans l’État
Les ouvriers contre l’état, p. 17-18.
Article mis en ligne le 5 juin 2013
dernière modification le 11 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Nous ne referons pas ici, le long parcours historique qui s’ouvre en 1901 aux Etats-Unis avec la grève des mineurs des Montagnes Rocheuses, qui voit surgir les Industrial Workers of the World (IWW), les soviets en Russie, et les grandes grèves de masse en Allemagne vers 1905. Disons simplement qu’entre les deux cycles de luttes ouvrières extrêmement violentes qui parcourent l’ensemble du système capitaliste (1904-1906 et 1911-1913), ont lieu au sein du mouvement ouvrier tous les grands débats idéologiques qui ont conditionné la naissance de la Illème Internationale.
Il faut simplement garder à l’esprit ces grands cycles de lutte, si l’on veut parvenir à réévaluer pleinement celui qui va de 17 à 23. Nous avons dit que vers les années 20, la classe ouvrière conquiert une homogénéité mondiale : c’est-à-dire que la totaité du système capitaliste est parcourue de luttes qui se diffusent et impreignent l’ensemble du tissu social, et se propagent par ondes successives en passant d’un pays à un autre. Ainsi par exemple, la grande grève des mineurs de la Ruhr se répercute en 1906 et 1907 sur les industries moyennes. De la même façon l’année 17 voit naître les "shop stewards", en même temps que la révolution d’octobre.
Pour voir TOUT le capital tel qu’il était dans les années 20, avec toutes ses contradictions et sa richesse, il faut voir TOUTE la classe ouvrière, avec ses trois grands pôles : celui caractérisé par les ouvriers russes sur lequel Lénine construisit le parti bolchévique, et la rupture du maillon faible du système, celui des vieux pays industriels d’Europe d’où surgit le mouvement des Conseils, et celui des IWW aux Etats-Unis trop souvent négligé. Il faut dépasser les discours vagues sur la "conscience de classe" du mouvement ouvrier, et être capable d’en fournir le contenu extrêmement riche, diversifié, et parfois contradictoire. Un simple exemple : qu’y-a-t-il de commun entre l’ouvrier bolchévique européen et le "wobbly" de l’IWW ? Tout le monde est capable de répondre : la lutte, la lutte de classe. Mais si l’on cherche à définir le contenu spécifique que revêt la lutte, on ne trouve plus personne pour le faire. Pourtant à la différence des cadres européens bolchéviques, on ne trouve pas chez les cadres américains de l’IWW, la conception que la révolution est la prise du pouvoir visant à substituer à un appareil d’Etat un autre appareil d’Etat, bref la dictature du prolétariat et de son parti sur l’ensemble de la société. Autrement dit le rapport lutte-révolution-pouvoir n’est plus du tout le même. On peut évidemment se débarasser de ce problème en disant que la conscience du prolétariat américain n’avait pasc atteint le niveau atteifit en Europe. C’est la solution de la facilité, celle qui avec une superbe indifférence ignore le poids matériel de la lutte, la masse des grèves et leur contenu.
Mais peut-être faut-il dire des Wobblies des IWW qu’ils appartiennent déjà dès avant 1914, à un cycle entièrement nouveau de luttes qui n’atteint l’Europe que beaucoup plus tard.
"Quel est l’aspect extraordinairement moderne des IWW ? C’est d’avoir tenté d’organiser, bien « que son origine reposât sur, un vieux noyau de classe, les mineurs, le prolétariat selon ses caractéristiques intrinsèques : à savoir un prolétariat d’immigration avant tout, et donc un creuset de groupes ethniques qui s’organisaient de façon spécifique ; être un prolétariat mobile et donc non seulement devenu étranger à tout métier déterminé, ou à une capacité professionnelle, mais aussi détaché de tout lien avec une usine en particulier (fût-ce même pour s’en emparer !) : l’IWW réussit à cerner concrètement la notion d’usine sociale, et misa sur le très grand pouvoir de communication et donc de coordination qu’acquiert la lutte à partir de cette mobilité. Elle réussit à créer un type d’agitateur tout à fait original : non pas la taupe qui creuse pendant des décennies une seule usine ou un seul quartier ouvrier, mais plutôt le genre d’agitateur, qui plonge dans le courant de la lutte prolétarienne, qui se déplace d’un point à l’autre de l’immense continent américain, qui calcule l’onde sismique de la lutte, qui dépasse les limites d’un seul Etat et franchit les océans, avant d’ouvrir des congrès de fondation d’organisations jumelles. L’attention que portèrent les Wobblies aux travailleurs des transports, aux dockers, leur volonté systématique de frapper le capital comme marché mondial, leur intuition d’un prolétariat mobile, travaillant aujourd’hui, chômant le lendemain, comme virus de l’insubordination sociale et comme agerft de la grève sauvage sociale ; tous ces traits font de l’IWW une organisation de classe ayant anticipé sur les formes que prennent les luttes actuelles, et donc totalement détachée de toute tradition de la Ilème ou de la Illème Internationale. L’IWW est le passage direct de la 1ère Internationale de Marx à l’époque post-communiste" [1].
Or, ce contenu donné par la classe ouvrière américaine à la lutte, à l’affrontement avec le capital, et qui correspond à une composition de classe spécifique, on ne le trouve nullement dans les pays capitalistes du vieux monde. Dans les années 20, et en Europe, les ouvriers affrontèrent le capital et l’Etat à partir de luttes ayant un contenu bien différent. C’est la teneur précise des formes revêtues par les deux grands axes européens du mouvement ouvrier que nous essaierons maintenant de caractériser.
Quelles que soient les oppositions, parfois violentes qui séparèrent les communistes conseillistes et les bolchéviques, il faut remarquer que par rapport aux Wobblies américains, chez qui nous avons remarqué l’absence totale de thèmes politiques de ce type, ils avaient en commun une triade héritée de la Ilème Internationale et passée depuis à la Illème : le Parti, l’idéologie, l’utopie. Tout le débat au sein du mouvement ouvrier fut dominé par la question du parti, par une certaine compréhension du pouvoir ouvrier et du poids qu’il pouvait peser sur l’Etat et sur toute la société. Nous reviendrons sur ce point. Tant qu’on cherche à ces débats une issue à partir d’un jugement moral (ou fataliste) sur « le niveau de conscience » du prolétariat, on n’arrive pas à sortir d’un débat, sans histoire, sans spécification ni détermination matérielle à partir du niveau atteint par le rapport de classes.
Tout discours sur le bolchévisme, sur le conseillisme, qui traite de l’idéologie du mouvement ouvrier, comme s’il s’agissait de thèses différentes défendues par les ouvriers, sans se demander d’abord de quel ouvrier il s’agit, de quel prolétariat appartenant à telle ou telle période historiquement déterminée, est condamné à rester aussi stérile que le vieil humanisme bourgeois qui parle des idées de l’homme en général. C’est pourquoi nous rechercherons la teneur spécifique des Conseils et des ouvriers léninistes, à partir de la réalité matérielle de la classe ouvrière de l’époque.

Notes :

[1Sergio Bologna, Composizione di classe e teoria del partito aile origini del movimento consiliare, in "Opérai e Stato", p. 20




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