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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les conseils en Allemagne
Les ouvriers contre l’état, p. 18-21.
Article mis en ligne le 5 juin 2013
dernière modification le 11 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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L’Allemagne en 19 présente une composition de classe très particulière. Sa physionomie est caracté­risée par une dualité de pôles de classe. D’un côté on trouve une classe ouvrière qui possède les caracté­ristiques suivantes : elle se situe autour du Wurtemberg, de la Saxe, de la région de Berlin, de Hambourg ; elle repose sur des usines moyennes, et assez dispersées. Les industries de concentration moyenne sont essentiellement celles de la mécanique (pièces d’allumage, bougies, bicyclettes etc...) de mécanique de précision (lentilles optiques), celle de l’aéronautique por laquelle l’Allemagne est en 1914 au premier rang. Ces industries présentent un trait commun : elles sont fondées sur un taux de composition orga­nique du capital relativement bas ; c’est-à-dire qu’elles requièrent une force de travail hautement quali­fiée, et reposent sur le dynamisme de la recherche technologique, ce qui demande un grand nombre de techniciens et d’ingénieurs qualifiés. Le capital variable assume donc une très grande importance, mais il s’agit d’une force de travail dont les fonctions déterminées, le métier et la qualification, n’ont pas été absorbés par les machines. Techniciens, ingénieurs et ouvriers qualifiés étaient attachés à l’usine ; le taux de mobilité était faible. Du côté patronal, on a alors un patron paternaliste, soucieux d’attacher la force de travail à l’usine, et qui prend des initiatives directement. La patron de la BOSCH de Stuggart avait accordé la semaine de 40 heures, et le samedi après-midi. Ce qui explique la faiblesse du syndicat dans cette classe ouvrière : les conquêtes sociales n’avaient pas à être obtenues par la médiation syndi­cale. Autrement dit le syndicat resta finalement étranger au rapport direct de lutte entre ouvriers et pa­trons. Trois remarques sur cette classe ouvrière dont nous venons de dresser sommairement la compo­sition.

  • a) Presque tous les cadres du mouvement des conseils sont issus de ce type de classe ouvrière.
  • b) Les techniciens et les ingénieurs en font partie ; ils refusèrent en général de former des conseils à part, et se joignirent aux conseils ouvriers.
  • c) Les industries assurent une production standardisée, de haute qualité qui a acquis une position internationale de premier plan. Mais la standardisation du produit fabriqué ne doit pas être con­fondue avec une taylorisation du procès de travail. Au contraire l’ouvrier, comme le technicien, possède encore un rapport direct avec le produit de son travail. Ford d’ailleurs ironisa sur ce type d’industrie, et sur ce type d’ouvrier qu’il jugeait dès avant 14, archaiques.

De l’autre côté, on trouve la classe ouvrière extrêmement concentrée de la sidérurgie et des mines ; le pôle géographique dominant en était la Ruhr. Ces ouvriers non qualifiés, très souvent d’origine pay­sanne, et ayant gardé des liens avec la campagne, avaient lancé la première grève spontanée en 1889. Ils avaient affaire à des patrons féodaux, les barons de la Ruhr. La grande grève de 1905 partit de la question des horaires ; les ouvriers voulaient que leur fussent inclus dans le temps travail, la descente et la remontée des mines. C’était la seule revendication déjà posée en 1889 et qui n’avait pas été satisfaite.
Cet affrontement de classe prenait avant tout un caractère direct : aucun intermédiaire entre les ouvriers ; le syndicat qui n’était même pas majoritaire, ne parvînt pas à s’imposer comme médiateur. Et ceci parce que ce rôle était rempli par l’Etat de Bismark et du Kaiser, qui avait obligé en 1889 les patrons de la Ruhr à négocier avec les ouvriers.
En 1905 la lutte se diffusa très vite jusqu’à englober 120.000 des 170.000 ouvriers de toute la Ruhr. Elle préfigure par certains traits les grandes luttes de la période des Conseils : la non-violence, la pression orientée sur des revendications qui touchaient au pouvoir dans l’usine, et enfin une extrême socialisation de la lutte. Le pouvoir de classe était contesté avant tout sur les lieux de production, et visait le capitaliste singulier, ou le groupe de capitalistes d’un même secteur. Et l’initiative qui ten­dait à débloquer la situation vint encore de l’Etat de Bismark ; Podadowsky fidèle au "socialisme d’Etat", garant de l’intérêt collectif du capital, oblige les barons à céder, et institue des commissions ouvrières dans les mines employant plus de 100 ouvriers. Il faut remarquer que peu après en Italie furent instituées les Commissions Internes. Ce type d’initiative visant à couper l’herbe sous le pied à une socialisation de la lutte, et à cantonner la lutte ouvrière à la question du pouvoir dans l’usine, sera reprise par la sociale démocratie quand elle votera en 1920 la loi sur les Betrieberate (Conseils d’industrie).
A partir de 1905, la lutte se diffuse dans toute l’Allemagne ; initialement partie des mineurs de la Ruhr, elle met en branle les luttes jusque dans ces industries moyennes que nous avons vues plus haut. Jusqu’à la guerre, le capital tente de rééquilibrer la situation dangereuse que créait un pôle de classe de plus de 200.000 ouvriers, en implantant de grandes zones industrielles autour de Berlin, dans le triangle Leipzig-Dresde-Chemnitz, dans le Wurtemberg et à proximité des ports comme Hambourg, Kiel et surtout Brème. Ce sont ces zones, surtout Berlin, les ports et la Saxe, qui entreront les premières en lutte dans les années 17-20.
Or, cette physionomie tout à fait spécifique de la composition de classe en Allemagne, cette dualité, présentait avant tout une caractéristique absolument indispensable à une compréhension exacte du niveau d’affrontement entre classe ouvrière et capital ; nous voulons parler de l’extraordinaire rigidité du systè­me industriel allemand. En effet, ce qu’il y a de commun à ces ouvriers qualifiés, ingénieurs, techniciens, la fameuse "aristocratie ouvrière" de Lénine, et aux ouvriers des mines et de la sidérurgie, c’est leur atta­chement à l’usine, l’absence de mobilité de la force de travail.
Autrement dit, les barons de la Ruhr savaient qu’ils ne pouvaient pas se passer de ces ouvriers-là, ils n’avaient pas les moyens d’opérer à court terme une modification radicale de cette composition de classe en mécanisant et en "fordisant" par exemple. Quant aux patrons illuminés et paternalistes de la construction mécanique, ils avaient bâti tout leur équilibre sur une politique de privilèges salariaux, d’en­couragement à l’ancienneté. A moins d’un bouleversement radical qui demandait plus que de simples mesures financières de concentration, de rationalisation technique, de modification des produits, et qui impliquait une remise en cause des structures du pouvoir d’Etat, le patronat allemand était condamné à vivre avec une classe ouvrière de plus en plus rigide ; et chaque mesure transitoire ne faisait que rendre son expulsion de l’usine de plus en plus difficile. On peut dire que c’est cette caractéristique qui explique le caractère proprement révolutionnaire du mouvement des Conseils en Allemagne.
Certes, la guerre et le projet cynique de la sociale-démocratie d’atteindre, à travers l’étape tactique de la collaboration de classe et du patriotisme, la gestion de la société, de la reconstruction et du tra­vail, renforcèrent la composante anti-syndicale déjà présente dans les premiers germes du mouvement des Conseils. Nous avons remarqué plus haut qu’avant la guerre, le syndicat, présenté souvent pourtant comme un monstre de puissance, n’était pas,jparvenu à jouer un rôle décisif et direct dans l’affrontement de classe. Pendant la guerre, le parti social-démocrate et le syndicat furent les gérants des usines, et les garants de l’exploitation. Les cadres ouvriers accumulèrent alors une haine farouche contre « les poli­ticiens professionnels ».
Mais pas plus qu’on peut réduire le contenu du mouvement des Conseils à une critique ouvrière des formes de pouvoir institutionnel bourgeois (démocratie) on ne peut ramener l’opposition stratégique qu’il manifesta à l’égard du mouvement ouvrier à une simple critique de la bureaucratisation, de la fonctionnarisation du parti social-démocrate et du syndicat. Ce sont là les éléments formels, l’idéologie. L’élément réellement subversif du mouvement des Conseils n’est pas la revendication d’une gestion démo­cratique du pouvoir dans l’usine, le refus des délégués, des politiciens. Non ! Ce serait réduire à bien peu de chose l’énorme enjeu qui se joua en Allemagne, et sur le sens duquel se trompèrent presque tous les leaders révolutionnaires de l’époque.
Le caractère révolutionnaire de la phase des Conseils en Allemagne tient le rôle déterminant de la classe ouvrière dans la crise, c’est-à-dire au blocage de l’accumulation et du développement. L’extraordi­naire rigidité de la structure de l’industrie, la rigidité du rapport de classe, la croissance politique d’une classe qui était en train de retourner contre le capital, son absence de mobilité, son lien avec l’usine, tels étaient les dangers mortels que couraient les patrons allemands. Dés lors la classe ouvrière avait entamé un processus de croissance hors du rapport capitaliste, du développement et de l’accumu­lation. C’est ce que comprirent les représentants du capital mondial réunis à Versailles. Le Traité, avec ses clauses draconiennes, visa en fait à enlever à la classe ouvrière allemande les bases matériel­les de sa propre existence. Le capital international, à Versailles, assume le risque d’arrêter le processus d’accumulation dans sa zone la plus faible, bloque le processus de développement de sa composition or­ganique pour s’opposer à la croissance de sa composante ouvrière. En ce sens sa riposte se situe, elle, au niveau réel de l’affrontement que le mouvement des Conseils avait atteint.
Le capital alla même jusqu’à détruire la forme monétaire du rapport d’échange, et enleva des mains de la classe ouvrière allemande, par une inflation sans précédent, le pouvoir que représente le salaire. C’est la première fois dans l’histoire que la crise capitaliste n’est pas une crise de conjoncture cyclique, mais un arrêt de tout développement. C’est la première crise capitaliste de grande ampleur déterminée par l’impact ouvrier sur le procès de valorisation.
"Versailles et la NEP sont finalement deux mouvements parallèles : le premier est une décision du cerveau capitaliste d’arrêter le développement pour étrangler la croissance politique de la classe, l’autre est une décision du cerveau ouvrier de relancer le développement pour reconstruire les bases matériel­les de la croissance de la classe". (Sergio Bologna, Ouvrage cité p. 45).
De 1918 à 1923, la détermination ouvrière de la crise se prolonge, mais ne parvient pas à créer une organisation révolutionnaire, car un parti sans le dessein stratégique de refus du développement, de refus du travail, n’était pas l’organisation révolutionnaire. En Allemagne, pays où la classe ouvrière était de­venue capable par sa seule présence matérielle, de menacer le développement ultérieur du capitalisme, le problème n’était pas de trouver la tactique appropriée (le parti armé) à une stratégie de prise de pouvoir, et de gestion de l’Etat et du capital, mais la stratégie entièrement nouvelle, capable de construi­re à partir d’un rapport de classe extrêmement favorable, la rupture définitive du système mondial du capital. Il est vrai que le pas tactique opéré par Lénine par rapport à la sociale-démocratie, et la Ilème Internationale, n’était rien au regard de ce pas stratégique qui aurait demandé l’abandon de toutes les hypothèses de travail socialistes. C’est seulement à partir d’une détermination claire du terrain réel sur lequel se mouvait déjà le rapport de classe, la lutte contre le développement, contre le travail, qu’aurait pu se poser la question de l’insurrection.




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