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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le mouvement des conseils en Italie. Que vaut le thème des conseils aujourd’hui ?
Les ouvriers contre l’état, p. 21-22.
Article mis en ligne le 5 juin 2013
dernière modification le 11 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Que vaut le thème des conseils aujourd’hui ?
Pour tirer profit de l’expérience dès Conseils, il ne suffit pas de reconstruire le monde idéologique de Gramsci et des autres rédacteurs d’"Ordine Nuovo". Ce serait d’ailleurs procéder de façon archéo­logique !
Il ne suffit pas non plus, même si celà est nécessaire, d’élargir le champ de l’étude des Conseils aux expériences similaires qu’on trouve aux Etats-Unis, en Angleterre, en Russie et en Allemagne, ou bien de rester dans le cadre du débat qui eut lieu au sein du mouvement ouvrier, sans trouver un point de référence objectif dans l’analyse des conditions de mûrissement politique de la classe ouvrière, et par conséquent de ses rapports spécifiques avec les institutions politiques et syndicales, ainsi que du niveau correspondant de développement capitaliste.
Une chose est claire toutefois : il faut abandonner le vieux préjugé réformiste qui veut que la clas­se ouvrière ne bouge sur le plan politique qu’à travers des revendications de types économiques et syn­dicales. C’est ce préjugé qui amène un communiste Paolo Spriano, d’"Ordine Nuovo" à soutenir l’écho rencontré par l’initiative des Conseils auprès des ou vriers de la FIAT et à l’expliquer ainsi : "les travail­leurs sentent que le Conseil est beaucoup plus capable que la vieille Commisssion Interne, de défendre les intérêts des travailleurs dans tous les domaines revendicatifs... Car c’est une grande organisation de sauvegarde effective de ces intérêts, ainsi qu’un instrument de pression efficace sur l’employeur".
Mais c’est le contraire qui s’est vérifié en fait. L’adhésion ouvrière aux Conseils est déterminée par le fait qu’ils apparaissent comme la négation des Commissions Internes, de leur caractère uniquement syn­dical, et qu’ils se proposaient d’être des organismes de pouvoir politique de la classe ouvrière, semblant offrir comme en Russie, la "charpente maîtresse" du nouvel état ouvrier.
Ceci dit et une fois établi ce caractère essentiel de l’expérience conseilliste, il faut reconaître que les Conseils, en proposant un schéma de la révolution comme un couronnement politique d’un pouvoir économique déjà acquis, semblent avoir reconduit objectivement la poussée ouvrière à l’intérieur du capi­tal, au point de finir par offrir à celui-ci une solution aux nouveaux impératifs de direction et d’orga­nisation du système.
De fait les Conseils n’organisaient pas la classe ouvrière en tant que classe mais ils s’adressaient aux ouvriers en tant que producteurs, ils proposaient une nouvelle organisation de l’ouvrier comme for­ce de travail productive. Les Conseils en reproduisant dans leurs structures d’atelier, d’équipe et d’usi­ne, l’organisation du capital, recomposaient autour de celle-ci l’initiative autonome de tous les ouvriers, travail que les vieilles organisations syndicales d’usine ne parvenaient même plus à remplir. Là réside toute l’ambiguïté des Conseils, et la possibilité d’utilisation capitaliste qu’ils recèlaient une fois vidés de leur contenu. L’objection de Serrati contre les Conseils, quelle qu’en soit par ailleurs l’inspiration, peut paraître justifiée, et de fait, les hommes d’Ordine Nuovo n’y répondirent jamais. Serrati écrit :
"C’étaient des organes techniques de la production et de l’organisation industrielle, plus que des organes politiques de la classé ouvrière contre le capital".
Si l’on définit le caractère révolutionnaire des Conseils, non pas à partir de leur forme, qui n’était qu’une autre organisation du travail capitaliste, mais à partir du niveau réel de l’affrontement de classe qu’on a tenté d’illustrer avec le cas de l’Allemagne, il faut alors en déduire qu’il est impossible de reproposer le thème des Conseils à un stade différent et plus avancé du développement capitaliste : c’est- à-dire un stade où le niveau de socialisation du capital est devenu tel qu’il peut envisager immédiate­ment ou tendanciellement la perspective d’une gestion démocratique de l’usine et de l’Etat.
Aujourd’hui la perspective des Conseils Ouvriers de quel que point de vue qu’elle se place et quelles que soient les formes qu’une telle analyse politique peut prendre (participation aux décisions prises, autogestion etc.) ne peut plus être un discours tenu par les ouvriers. Si le thème des Conseils a pu représenter en Europe vers 1920 l’un des points les plus hauts atteints par l’initiative ouvrière, il n’en est plus de même aujourd’hui où ce ne sont plus les ouvriers qui mettent en avant ces mots d’ordre, mais bien plutôt leurs ennemis de classe les plus redoutables : la fraction la plus éclairée du capitalisme mondial. Pour se faire une petite idée de cela, on n’a qu’à lire les articles qui paraissent régulièrement dans les revues patronales sur "l’enrichissement du travail", sur la nécessité vitale pour les capitalistes de faire s’insérer les ouvriers à leur travail en instaurant une sorte de démocratie à l’in­térieur de l’usine. On voit ainsi certains patrons européens ou américains rêver nostalgiquement à la conscience professionnelle, à l’autodiscipline et la productivité des ouvriers chinois !!! (cf. l’article de Donato Speroni : Da Tse Bao on the assembly line) [1].
Des raisons sur lesquelles il serait trop long de revenir avaient imposé en fait aux groupes capi­talistes dominants, la solution d’une gestion directe de l’Etat, par une intervention de ce dernier comme régulateur autoritaire du système à l’intérieur du capital et contre la classe ouvrière.
Le thème politique des Conseils ouvriers est en étroite corrélation avec ce niveau de développement du capitalisme : il apparut face à l’Etat autoritaire comme la négation authentiquement révolutionnaire du système. Au-dèla des apparences, la préfiguration par les ouvriers d’un stade capitaliste plus avancé, était le moyen spécifique par lequel ils exprimaient leur refus de se plier aux nécessités capitalistes d’alors, et de céder à cette tentative de désorganisation de leur domaine politique. Ils tentèrent de provoquer l’échec de la recherche capitaliste d’un nouvel équilibre en mettant en avant l’objectif autonome de la conquête du pouvoir.
Il est d’ailleurs significatif que la perspective gramscienne de la conquête du pouvoir politique en­tendu comme gestion ouvrière du capital [2] ait pu être accepté par un représentant de la bourgeoisie com­me Gobetti, et être reproposé comme un modèle de révolution libérale.
Faut-il pour autant en conclure que l’expérience des Conseils ouvriers avait finalement un caractère réformiste comme le voulait Bordiga ?
Si nous rapportons l’initiative ouvrière à la situation historique des anées 20, il faut reconnaître au contraire que dans cette conjoncture, l’objectif d’une gestion démocratique par les ouvriers du capital, présentait un caractère anachronique par rapport au capital d’alors. En effet une telle exigence supposait une restructuration interne de la production, et donc une nouvelle organisation de toute la production capitaliste. Or le capital n’était pas à même de répondre immédiatément à cette attaque ouvrière en ter­me de réformes. Il était seulement en train de détruire l’ouvrier qualifié, le cadre bolchévique possible d’une révolution dans les vieilles métropoles. Il écrasa donc militairement l’initiative ouvrière, mata la dimension politique qu’avaient prise les Conseils, en en refaisant des organismes de gestion du travail.

Notes :

[1In Successo, agosto 1971.

[2Cf. cette phrase de Gramsci : "pour le passage à de nouveaux modes de production et de distribution qui permettent une reprise de la productivité !!!"




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