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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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1917, Lénine et la Nep
Les ouvriers contre l’état, p. 22-26.
Article mis en ligne le 5 juin 2013
dernière modification le 11 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Que vient faire aujourd’hui 1917 dans une analyse sur la valeur du travail ?
On a vu qu’on ne peut pas dissocier la valeur du travail de la figure sociale des producteurs, comme on ne peut pas dis­socier l’Etat du niveau du capital.
Or, 1917 c’est le moment où les ouvriers créent une rupture avec le despotisme capitaliste, tandis que 1929 voit naître le nouvel Etat : l’Etat keynésien.
Avançons dès maintenant une des conclusions de notre travail : l’ensemble des rapports qu’on a décrit entre la classe ouvrière et l’Etat (représentant collectif des capitalistes) prennent un tournant dé­cisif avec les années 60 et subissent une énorme transformation. Aujourd’hui s’estompe l’image de l’Etat keynésien qui s’était forgé dans la crise de 29.
Quelques mots à ce propos : il y a quelque temps le Times condensait dans un titre ce qu’on pour­rait appeler le mot d’ordre du capital collectif aujourd’hui : Capitaliser la révolution. N’est-ce pas la prise de conscience capitaliste qu’un renouvellement complet de son pouvoir politique est devenu non seulement possible, mais absolument nécessaire ? L’Etat keynésien, l’Etat aux limites déterminées, s’ef­fondre devant la massification des luttes, devant l’extension qu’a prise la lutte salariale. Il est tombé sous le coup que lui a porté le travail abstrait, c’est-à-dire l’ensemble du travail social unifié, sous l’exigence croissante de salaire qui s’est traduite par une hausse de la valeur du travail nécessaire.
Ceci a eu pour conséquence de produire un écart entre le travail nécessaire et le sur-travail, ou, si l’on veut, "entre les différents moments du travail objectivé et du travail vivant" [1] ce qui, traduit en terme de valeur d’échange, s’appelle l’inflation. Avec l’inflation, la crise du système est devenue avant tout, crise de l’Etat. Car c’est à l’Etat qu’était dévolu le rôle d’agent de l’équilibre, de la direction et de la promotion dans la hiérarchie ; ce qui se traduit par le trio : Etat-Plan-Entreprise. L’entreprise parti­culière se subordonnait à l’Etat, et à travers ce dernier, la valeur d’échange trouvait sa garantie, comme loi générale de la reproduction des conditions de la production. Mais ce mécanisme s’enraye de plus en plus.
Lors des luttes massifiées de l’ouvrier de métier, l’Etat des années 20 a été mis en crise par les conflits qui affirmaient la loi sur la valeur du travail dans les deux sens du mot :

  • d’une part comme système de gestion de la société toute entière, à travers Lénine et le socialisme, et
  • d’autre part, à travers Keynes et le nouvel Etat capitaliste, comme exaltation du travail productif des ouvriers.

Désormais ce sont les luttes de l’ouvrier-masse, qui ont mis en crise l’Etat keynésien. Cette crise est celle de l’Etat national face à l’entreprise sous sa forme multinationale, qui a directement le rôle d’ex­traire le sur-travail, qui en dirige donc le développement. Dans ces luttes le travail s’est décroché de la valeur du travail ; dès lors, le capital n’est plus que pur et simple commandement exercé sur le travail d’autrui selon les termes des Grundrisse.
L’actualité de la crise révolutionnaire de 17 et de la révolution capitaliste de 29, pivote donc autour de la loi de la valeur. L’organisation en 1917 et lors du mouvement conseilliste se fondait sur un type donné de composition du capital et de la classe ouvrière ; c’était l’organisation de l’ouvrier pro­fessionnel comme partie essentielle de la valorisation et d’exploitation : la loi de la valeur fonction­nait comme élément central et dynamique du système. D’où une théorie de l’organisation qui exalte la structure organisative du travail, ses fonctions productives, et sur cette base se fait la critique du capi­talisme. D’où l’idéologie du travail qui sature l’ensemble du projet organisatif et le définit comme projet "socialiste" dont la base stratégique se place délibérément au sein et au centre du dévelop­pement.
Quelles que soient les profondes différences tactiques qui séparent Kautsky, Rosa Luxembourg, Lé­nine et Gramsci, il est difficile de les différencier quant au projet socialiste. Cette préfiguration socialiste, cette idéologie du travail productif, reflétaient non seulement la composition effective de la classe ou­vrière, mais identifiaient le socialisme avec l’écart que les exigences des luttes représentaient, dans les conditions d’alors par rapport aux conditions qu’offrait le pouvoir capitaliste. De ce point de vue le modèle d’organisation proposé était révolutionnaire quand bien même il identifiait le socialisme avec la démocratie, arme opposée à un capital non-planifié, et quand bien même il définisait la dictature des ouvriers comme la forme la plus haute de démocratie.
Peu importe la personne de Lénine. C’est l’affaire d’une autre analyse (et nous essaierons de la développer ensuite) que de parler de la tactique de Lénine. Mais tout ce qui concerne sa théorie est directement le patrimoine d’une classe ouvrière que le taylorisme et l’organisation scientifique du tra­vail ont effacé de l’histoire, tout comme a été effacée la figure de l’ouvrier stakanoviste qui a repré­senté après la NEP l’effort des bolchéviques pour assurer le contrôle politique sur la force de travail social.
La lucidité léniniste a consisté à appeler la NEP : une nouvelle économie capitaliste et c’est com­me suit que nous voudrions en faire l’analyse : une nouvelle forme capitaliste de contrôle sur la classe ouvrière ; la cruelle nécessité du développement précisément de la classe ouvrière au moyen du déve­loppement préalable des forces productives. La Révolution de 17 a engendré un formidable bond en avant du capitalisme : c’est-à-dire la socialisation du capital. Et ce fut le socialisme : la dictature du capital sur l’Etat, sur les ouvriers, et la dictature de la loi de la valeur sur la société. C’est pour cette raison que l’Etat keynésien n’a pas pénétré en Russie, et que l’homogénéisation capitaliste du "capita­lisme" et du "socialisme" n’est pas encore achevée.
La question de la valeur du travail est la racine pratique de ce qu’on peut appeler le "révision­nisme" moderne. Toutes les explications vacillantes qui ont eu la prétention de "sauver le socialisme" en refusant la définition de socialisme comme d’un "capitalisme sans patrons" ne sont pas capables d’expliquer grand chose.
Déjà Pannekoek proposait d’abandonner le terme de "socialisme", trop marqué par l’expérience historique des Etats "socialistes" ou de "transition-vers-le socialisme". Les marxistes-léninistes ont es­sayé de l’expliquer idéologiquement (ou mieux, de façon idéaliste) par la déviation subjective et la mauvaise volonté des dirigeants. Les trotskystes ont substitué à l’analyse marxiste du mode de produc­tion, une simple sociologie du groupe dirigeant, une phénoménologie de la bureaucratie. Leur théorie d’un contenu sain dans une enveloppe pourrie n’explique pas grand chose parce qu’elle ne délimite pas le contour exact de ce contenu sain (est-ce la sphère des rapports de production, la différence avec le capitalisme est elle due au fait que le parasitisme de la bureaucratie n’intervient que lors de la répartition du surplus créé par le sur-travail ?). La théorie trotskyste vulgaire, celle de la trahison qui nous est resservie à propos du syndicat, se ramène à un balbutiement aussi peu intéressant que celui des anciens marxistes-léninistes qui sont toujours en retard d’un train dans la détermination de la fraction du parti qui mérite de survivre. La théorie trotskyste un peu plus affinée fait des prouesses pour se maintenir dans la sphère de la distribution de la plus-value extorquée et s’en tient aux textes canoniques du marxis­me vulgaire répétés par tous les communistes, et leur caution de gauche, c’est-à-dire le schéma classique de l’antagonisme entre régimes où existe la propriété privée des moyens de production et ceux où règne la propriété collective des dits moyens de production. Elle est ainsi amenée à refuser cette éviden­ce énorme que l’ensemble de la société "socialiste" est commandé par le rapport antagonique entre ouvrier salarié et logique du développement. C’est celle-là, la contradiction principale, celle qui permet de comprendre l’histoire des pays socialistes comme déterminée par ce rapport politique. Et ce rapport politique n’apparaît pas, une fois admise l’organisation du travail, de l’usine, et à la suite de la logique productiviste du capital ; car cette politique est aussi myope que celle qui parle de contrôle ouvrier en citant à l’appui les élections en URSS ou la Constitution de 1936 qui garantit que les biens de pro­duction sont la propriété de tous.
Ce rapport antagonique où se mesure l’affrontement de la classe ouvrière et du capital (de la logique de l’accumulation et du travail productif, etc...) le "socialisme" le partage avec le "capitalisme", où existe encore la figure, bien déchue il est vrai, du patron individuel. La position théorique de Pierre Naville, qui qualifie les pays "socialistes" de "socialisme d’Etat" a au moins le mérite d’accepter l’idée et le contenu historique réel de ce que fut le socialisme réalisé. Mais peut-il exister un socialisme sans Etat à partir de ces bases historiques, ou bien le socialisme sans Etat ne ressemble-t-il pas fort au communisme ? Mais alors il faut peut-être reprendre la question de la valeur du travail et cesser de proposer comme idéal de société future, le salariat généralisé, le capitalisme abstrait où "le travail devient la détermination dans laquelle chacun est placé, le capital, l’universalité et la puissance reconnue de la communauté" [2].
Le révisionnisme n’est pas une maladie qui attaque un corpe sain. L’explication en est plutôt dans l’empire exercé par la loi de la valeur sur une classe ouvrière qui a fait la révolution de 17 (avec Lénine). C’est l’idéologie gestionnaire, la collaboration au développement, à l’effort productif, qui sont devenus des instruments de contrôle, d’incitation au "consensus", et de repression des intérêts maté­riels de la classe, parce que précisément cette idéologie est passée dans les faits à travers un sujet histo­rique révolutionnaire, la classe ouvrière de l’époque.
Et la NEP a alors réussi à imposer le rapport capitaliste pour survivre, et s’est renouvelé la mau­dite capacité capitaliste de transformer le rapport de classe en rapport productif, de transformer continuel­lement la classe ouvrière en force de travail, l’ouvrier en activité productive, la capacité de travail en marchandise.
Régler ses comptes avec la classe des capitalistes n’a pas été la tâche la plus compliquée pour la classe ouvrière. Mais lorsqu’ensuite il a fallu affronter l’ensemble des rapports de production, c’est là que les réponses de la pratique et de la théorie ouvrières ont fait défaut. Il faut ici s’arrêter un instant sur la NEP de Lénine.
Si l’on en regarde le contenu et la faillite, on trouve une première réponse au problème. Réponse qui traduit surtout le malaise bolchévique face à ce "nouvel" ennemi : il s’agit, dans l’expérience cou­rageuse de Lénine, de transformer les structures productives d’un empire qui comptait des millions d’agri­culteurs en un capitalisme d’Etat évolué, en s’appuyant dans cette entreprise sur les capitaux étrangers qui auraient dû accepter de s’investir dans le noivel Etat des Soviets.
"Les capitalistes vont bénéficier de notre politique, et ils vont créer un prolétariat industriel qui, chez nous, en raison de la guerre, de la ruine et des destructions terribles, est déclassé, c’est-à-dire qu’il a été détourné de son chemin de classe et a cessé d’exister en tant que prolétariat. On appelle prolétariat, la classe occupée à produire des biens matériels dans les entreprises de la grande industrie capitaliste. Etant donné que la grande industrie capitaliste est ruinée et que les fabriques et les usines sont immobilisées, le prolétariat a disparu. On l’a parfois fait figurer comme tel, d’une façon formelle, mais il n’avait plus de racines économiques" [3].
Développer le capitalisme pour reconstruire la classe ouvrière et permettre à celle-ci de jouer à l’intérieur, la partie finale avec le capital.
"Puisque nous n’avons pas encore la force de passer immédiatement de la petite production au socialisme, le capitalisme est dans une certaine mesure inévitable, comme produit spontané de la production et de l’échange, et nous devons donc utiliser le capitalisme comme maillon intermédiaire entre la petite production et le socialisme, comme un moyen, une voie, une méthode, pour alimenter la force productive" [4].
Une fois détruits les capitalistes, il a fallu sauver le capital, puisque sans capital disparaît la classe. Reconduire la classe vers le capital et faire exister ce dernier, c’était le dessein explicite de la NEP. Projet courageux, politiquement exempt de préjugés et réaliste jusqu’à un certain point. Mais com­ment pouvait-on imaginer un afflux d’investissements capitalistes dans la république des Soviets de l’épo­que, effacer d’un coup l’orgie idéologique qui avait caractérisé l’affrontement ? Et de fait les investisse­ments ne vinrent pas. L’Union Soviétique se trouva isolée comme elle ne l’avait jamais été. C’était là surtout la faillite du projet léniniste. Reste la contribution innovatrice du choix conscient : les ouvriers comme force politique dirigeante et le capital comme mécanisme dans les rapports de production, pour pourvoir expérimenter un dépassement possible.
"La situation créée par la NEP - développement des petites entreprises commerciales avec gestion et adjudication d’entreprises de l’Etat - n’est rien d’autre qu’un développement capitaliste, et ne pas le voir signifierait avoir complètement perdu la tête" [5].
Les années 20 virent la faillite de la NEP. La réponse du parti tarda à venir, comme tarda la re­nonciation à la NEP.
La gestion de la construction socialiste de la période stalinienne, a constitué un virage orthodoxe, beaucoup moins courageux, mais on peut le dire, obligé. En 1926, la population urbaine atteignait à peine 18% de la population totale. Les paysans cachaient le blé (lire à ce propos : Staline "Oeuvres com­plètes" - "A propos de l’institut central des statistiques").
Les ouvriers lancés en avant par la NEP luttaient dans l’usine contre "l’industriel rouge" (grèves de l’hiver 1923, etc...). Le parti se trouva progressivement affaibli, et la science ouvrière restait muette devant ce problème.
"La disgrâce est que nous commençons à boiter précisément sur ce terrain : dans le champ de l’élaboration théorique des problèmes de notre économie. Comment expliquer autrement le fait que dans notre vie politique et sociale, ont cours diverses doctrines bourgeoises et petites-bourgeoises sur les questions de notre économie..." [6].
Alors les bolchéviques renoncèrent aux expériences, aux innovations, à, pourrait-on dire, une condui­te révolutionnaire, et ouvrirent le deuxième livre du "Capital". Tout le mécanisme de la production sociale y était minutieusement décrit par Marx [7].
Mais aussi cette solution comportait dès le début un aspect négatif. Ce n’est pas un hasard si la classe ouvrière est totalement absente de ce livre II. Il s’agissait pour Marx de la critique de l’écono­mie politique bourgeoise, non de la formule parfaite pour résoudre les problèmes économiques du déve­loppement socialiste. Cette orthodoxie pratique sauvera le parti et les structures du pouvoir bolchévique, mais fermera définitivement toutes les portes à la lutte ouvrière. On peut dire qu’en ce sens l’héritage de Lénine n’a pas été recueilli.
Voilà la classe ouvrière à nouveau devant le même mur : les rapports de production, le travail. Mais au stade actuel du développement productif capitaliste, le travail même et sa productivité sont toute autre chose. L’ouvrier-masse n’est plus dans les conditions de l’ouvrier de Pétersbourg, qui en 1919 fabriquait et vendait des produits artisanaux [8], vivant une situation pré-capitaliste, après avoir été clas­se ouvrière en 1917. L’ouvrier-masse, aujourd’hui, ne peut plus rester enfermé dans les objectifs bolché­viques : ces objectifs sont désormais étrangers à sa situation concrète, à la composition de classe actuel­le. Cette nouvelle classe ne peut plus longtemps se laisser réduire à de la simple force de travail, comme cela a été à chaque phase du développement du capital social ou du socialisme. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’il a la possibilité concrète d’arrêter le mécanisme : c’est là la nouvelle tâche.

Notes :

[1Marx : Grundrisse, II.

[2Marx : Manuscrits de 1844, Ed. Sociales, p. 86.

[3Lénine : La construction du Socialisme, p. 59+33 Ed. de Moscou 1963.

[4Lénine : La construction du Socialisme, p. 59+33 Ed. de Moscou 1963.

[5Lénine : Idem

[6Staline : "Questions du Léninisme"

[7C’est-à-dire le passage de la reproduction simple à la reproduction élargie, la distinction entre biens de production et biens de consommation (les fameux 2 grands secteurs de l’économie soviétique des plans quinquennaux. Cf. Le Capital L. II, 3 ème section, Ch. XII et XIII). Voir aussi Staline : "Les questions du Léninisme" : "Notre grande industrie socialiste centralisée se développe selon la théorie marxiste de la reproduction élargie...".

[8"...des briquets pour la vente et (...) d’autres ’travaux’ pas très utiles mais parfaitement inévitables étant donné la ruine de l’industrie". Lénine : La NEP et les tâches des services d’éducation politique, T. XXXIII, p. 59.




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