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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Taylor et l’organisation scientifique du travail : technologie et contrôle
Les ouvriers contre l’état, p. 35-42.
Article mis en ligne le 7 juin 2013
dernière modification le 2 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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On a vu apparaître, à propos des Conseils et du communisme d’après 1917, la figure de l’ouvrier de métier. De même, à partir des années 1920 aux États-Unis, on a vu surgir le terme d’"ouvrier-masse", désignant l’ouvrier spécialisé (O.S.) déqualifié, travaillant sur la chaîne pour des industries de production de masse [1].
50 ans après, qui sont les ouvriers d’usine ?
Le formidable bouleversement de la physionomie du travail salarié face au capital ne doit-il en­traîner un réajustement des hypothèses ?
Nous voulons cerner ce qu’est aujourd’hui l’ouvrier d’usine et ce qu’est le reste du travail salarié, en maintenant toujours en relation l’histoire des luttes (la pensée politique) et l’histoire du travail (la théorie économique). Cerner ce qu’est aujourd’hui l’ouvrier d’usine ne veut donc dire, ni s’enfermer à l’intérieur de la sociologie du travail et d’une micro-analyse de l’entreprise, en perdant de vue le rapport politique qui traverse de part en part la science économique capitaliste, ni s’enfermer dans la lutte "po­litique", en refusant de reparcourir le chemin et le point de vue du capital - démarche nécessaire pour en renverser tout le contenu et le transformer en organisation de la classe ouvrière.
P. Naville a tenté d’exprimer le malaise que provoque cette scission des deux visages de la réalité sociale :
"Je me demande si les discussions qui ont eu lieu depuis la dernière guerre autour des fonctions de la classe ouvrière, des salariés en général, des fonctions de ce que l’on a appelé le tertiaire, ne présentent pas des caractères nouveaux... et entraînent un fort déphasage par rapport aux discussions qui ont eu lieu sur les stratégies politiques héritées du passé. Lorsqu’on discute des stratégies politiques et des doctrines liées au passé, on reprend ces stratégies, ces doctrines telles qu’elles sont, comme s’il y avait des invariants conceptuels dans ce domaine, que par ailleurs on est prêt à abandonner quand on discute de la structure même des éléments en cause. D’où une sorte de télescopage permanent : d’un côté, un jour on poursuit une discussion par exemple sur les structures de la nouvelle classe ouvrière, et un autre jour on discute sur la stratégie sans se référer à ces structures mais à l’histoire...".
(Modèles historiques et modification de la structure de la classe ouvrière, en l’Homme et la Société, n. 21, p. 134).
Pour surmonter ce "déphasage" et ce "télescopage", il faut revoir certaines idées. Ce qui est ici en question, c’est la nature de l’analyse que peut donner le marxisme de la technologie et de la science. Or, ce "déphasage" qui s’est produit entre l’histoire du travail et l’histoire des luttes, nous pensons qu’il commence vraiment avec le saut technologique effectué par l’organisation scientifique du travail (on écrira désormais : O.S.T.).
Si nous voulons dépasser ce hiatus, il nous faut d’abord en repérer précisément la naissance. Mais pourquoi, alors que Taylor et l’introduction généralisée du travail à la chaîne se situent dans les années 25, avoir déjà parlé de Keynes ?
1. - Ce n’est pas au moment où l’O.S.T. est introduite [2] que les conséquences de ce boulever­sement technologique peuvent être entièrement perçues. Ce dernier a entièrement renouvelé, et ce qu’é­tait l’ouvrier porteur de l’initiative politique, et le rapport que celui-ci pouvait entretenir avec son travail, et avec le parti, le syndicat, mais il n’est pleinement intelligible qu’à partir des luttes des an­nées 60. L’ouvrier-masse, l’O.S. ont conquis un niveau d’autonomie politique à travers 50 ans de lut­tes. Autrement dit, la persistance de l’ouvrier de métier, de l’ouvrier communiste, a été extrêmement longue. Le caractère dominant des secteurs d’industrie de grande série n’a pu apparaître en pleine lu­mière qu’à la faveur de la reconstruction après 1945 dans certains pays, comme la France par exemple [3].
En fin de compte, le problème du saut technologique et de l’O.S.T. apparaît comme la meilleure introduction au cycle de luttes des années 60.
L’Etat national Keynésien est précisément ce qui entre en crise avec les luttes de la dernière moi­tié des années 60. La découverte ouvrière qui a mis l’Etat national en crise, et qui est en train de con­traindre le capital à déplacer ses centres de commandement dans le sens du développement des entre­prises multi-nationales, a été le fait de ce nouvel ouvrier créé par l’O.S.T.
2. - Si nous avons attendu jusqu’ici pour parler du saut technologique, c’est que celui-ci est un peu le noyau essentiel de toute notre analyse. La compréhension de ce qui change radicalement dans le comportement ouvrier par rapport au travail, et de l’idéologie socialiste et communiste, dépend elle- même d’une notion fondamentale que le mouvement révolutionnaire n’a pas encore assimilé, alors que, pour la science du capital, c’est depuis longtemps chose faite : il s’agit de la notion de cycle.
C’est seulement si nous parvenons à saisir de l’intérieur le rapport antagoniste entre travail sala­rié et capital, et à saisir comment la science du capital a appris à se servir du saut technologique contre le niveau d’organisation atteint par la classe ouvrière, que nous pourrons échapper à la séparation entre l’évolution "technique" du procès de production d’une part, et l’évolution des luttes d’autre part.
Les notions de recomposition de classe, de stratification de la force de travail, de composition de la classe ouvrière, qui sont les outils indispensables pour cerner de façon dynamique le niveau d’une si­tuation de classe dépendent aussi de ce qu’on entend par cycle [4]. C’est ce qui nous empêchera de parler d’une accumulation indéfinie de tension pendant une période où capital et travail salarié évo­lueraient chacun de leur côté, sans temps forts, sans discontinuités. En ce domaine, il n’est pas d’acquis définitifs : il y a des cycles, c’est-à-dire des échéances. Cela signifie, du côté du capital, une ten­tative perpétuelle de battre l’initiative ouvrière en ouvrant de nouveaux cycles, et donc en dispo­sant, au départ tout au moins, du contrôle sur la donne. Et du côté de la classe ouvrière, cela signifie un perpétuel effort pour sortir de ce contrôle exercé par le capital sur ses propres ryth­mes de croissance. Ce schéma, que laisse-t-il donc derrière, dans la préhistoire du capital et du mouvement ouvrier ? L’idée d’une crise finale, d’une catastrophe apocalyptique, et corrélativement celle d’une croissance ininterrompue de la classe ouvrière. On voit dès lors le rôle que peut tenir la science du capital dans une telle dynamique : ce n’est plus un terrain relativement marginal et vaguement relié au thème général du développement des forces productives, mais un carrefour stratégique que le capital occupe tout entier depuis que la pensée révolutionnaire s’est figée, avant Schumpeter, Marshal [5]. Aussi jugeons-nous qu’il y a quelque chose à tirer de la connaissance de ce que fut l’O.S.T. - justement pour tenter d’anticiper, ou de lire maintenant l’anticipation qui se prépare du côté du capital. Il est évident que, si l’on n’a pas présente à l’esprit l’idée de cycle, de croissance scandée des mouvements de classe, on ne comprendra pas pourquoi nous sommes amenés à faire un bond de cinquante ans en avant et à traiter de l’automation.

LA NAISSANCE HISTORIQUE DU SAUT TECHNOLOGIQUE : TAYLOR ET L’O.S.T.

Pour comprendre l’apparition de l’O.S.T., il faut se représenter à la fois l’énorme poids de 1917, spectre qui hante les capitalistes et les gouvernements d’Europe, et la puissance d’une classe ouvrière que la guerre de 1914 n’avait pas réussi à expulser de l’usine. Le tissu de la classe ouvrière d’Italie, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de France, présentait une homogénéité très dangereuse : il existe un pouvoir réel de l’ouvrier de métier dans l’usine, et qui servira d’ailleurs de point de départ à la réfle­xion de Taylor.
Mais en même temps, dans les pays d’Europe et aux États-Unis, l’après-guerre était caractérisé par un élément d’unification "subjectif" considérable : le modèle bolchévique. La fin de la misère, l’or­ganisation du développement par l’État prolétarien, voilà qui imposait un défi redoutable à l’État des capitalistes. Le capitalisme n’était plus le seul à pouvoir offrir le développement (à pouvoir venir à bout de la misère), et le socialisme de l’État prolétarien de 1920 n’offrait pas seulement l’" électrification", mais aussi, en plus, les soviets.
L’année 1919, marquée par une offensive ouvrière qui était parvenue à l’homogénéité politique, le signifia brutalement aux États qui avaient constitué le "cordon sanitaire" autour de la Russie. Le capitalisme se lança donc dans une entreprise difficile : absorber la poussée dont il avait essuyé le choc dans les années 1919-1923.
Les moyens auxquels il eut recours pour encaisser la première vague étaient les moyens classi­ques de l’État bourgeois. L’État de Thiers qui avait écrasé la Commune, réapparut en Allemagne (la po­lice, l’armée, les étudiants), avec la différence que tout ce qu’avait été le "mouvement ouvrier", la social-démocratie, se trouvait investi par le capital, contre les ouvriers. Mais si l’État des capitalistes s’était borné à battre la classe ouvrière dans la rue, il serait allé inexorablement à la défaite. On voit alors l’initiative capitaliste se dégager en deux temps :
La première phase est le fait de secteurs de l’activité industrielle où les capitalistes se montrent plus clairvoyants (Ford et le cycle automobile). C’était l’époque où Taylor et Ford forgent les pre­miers instruments d’une nouvelle politique économique dont on ne s’avisera qu’après la crise de 1929 et essentiellement lors du New-Deal, aux États-Unis.
Nous avons indiqué, dans notre analyse de Keynes, qu’avec Ford se profile une nouvelle com­préhension capitaliste du salaire. Avec Taylor, on voit apparaître une des caractéristiques fondamen­tales de la nouvelle ère capitaliste qui succède à 1929 : la mobilité de la force de travail. Et l’on peut dire que l’effet majeur de la crise de 1929 a été de réaliser méthodiquement ce que réclamait Taylor : l’effacement de toutes les stratifications qui caractérisaient auparavant la force de travail. L’indifférence au type de travail, la disparition de la professionnalité ou, si l’on veut, du métier, une mobilité géogra­phique sans précédent, et la réduction du travail déterminé au travail tout court, voilà quelle fut la signification du chômage de 40 millions de personnes - dons 14 millions seulement pour les États-Unis, soit presque 40% du travail salarié dépendant !
La deuxième phase, c’est-à-dire la reprise généralisée de l’initiative dans quelques secteurs au ni­veau plus général de l’État, qui par contre-coup, se modifie : c’est 1929 et l’apparition de l’État key­nésien.
Revenons à la première phase et au point de départ de Taylor. Le phénomène de freinage, tarte à la crème de toute la sociologie industrielle qui, contrainte d’accepter et d’enregistrer la lutte de classe, l’exprime toutefois dans un jargon spécifique. Les sociologues font remarquer que lorsque le mode de rémunération dominant (ou idéal) est le salaire aux pièces, autrement dit lorsque le salaire est lié au rendement individuel, la confiance et l’honnêteté de part et d’autre sont la condition sine qua non de son bon fonctionnement.
Taylor fait cette analyse : pourquoi les ouvriers, qui ont vu leurs tarifs abaissés par suite d’une augmentation de leur rendement, limitent-ils la production, même au prix d’une fatigue supplémen­taire ? Pour empêcher le patron de connaître le temps nécessaire à l’exécution de leur travail. Et force est de constater, dans le cas de l’ouvrier de métier qualifié des années 20, que la part d’initiative qui lui était laissée dans son travail lui permettait de s’opposer avec une grande efficacité à ce que les patrons connaissent ces temps-étalons de contrôle. C’est ce que Touraine tente de décrire sous le terme d’autonomie ouvrière, d’autonomie professionnelle, dans la phase A [6].
Que va proposer Taylor ? La destruction de l’ouvrier de métier par le bouleversement du procès de travail lui-même. La classe ouvrière se verra donc attaquée dans son pouvoir sur son travail, dans le support matériel du niveau politique de cet ouvrier qui le reproduisait comme ouvrier communiste.
La stratification capitaliste de la force de travail, qu’on a définie comme dominée et entraînée par l’ouvrier de métier de la grande industrie, avait été renversée lorsqu’avait été découvert l’usage ou­vrier qui pouvait être fait de cette articulation de la force de travail, et retournée contre le capital. L’O.S.T. de Taylor a été, pour le capital, le moyen de faire échec à cette recomposition de classe qui s’était produite.
La clé de l’O.S.T. réside dans la scission opérée par Taylor entre la conception et l’exécution dans toutes les tâches. L’activité quotidienne du travailleur peut "être divisée en un grand nombre de répétitions cycliques d’activités essentiellement identiques ou très voisines". Les tâches peuvent ainsi être analysées "en termes de conduites objectives, sans référence aux processus mentaux des travailleurs".
En ce qui concerne l’évolution du travail industriel, on peut dire que Taylor annonce explicite­ment le "travail en miettes". Celui-ci ne requiert plus de l’ouvrier, ni initiative, ni intérêt pour ce qu’il fait. Le travail d’un O.S. qui répète plusieurs milliers de fois par jour la même opération, n’est plus une activité productrice dans laquelle l’ouvrier pouvait "s’accomplir" et "se reconnaître", mais assume un caractère d’usure biologique pour celui qui y est commis. Le travail ne présente plus aucun attrait, il devient générique, abstrait, indifférencié. Le travail n’est plus alors que présence obligée, subie, dans un système qui lui dicte sa place, sa fonction, et auquel l’ouvrier offre sa force muscu­laire et nerveuse.
"La facilité même du travail devient une torture, en ce sens que la machine ne délivre pas l’ouvrier du travail, mais dépouille le travail de son intérêt. La grande industrie achève la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu’elle transforme en pouvoir du capital sur le travail" (Marx, Capital. Livre I, section IV : la production de la plus-value relative).
Il faut bien souligner ici que la séparation entre conception et exécution qui caractérise l’O.S.T. ne s’applique pas à la seule sphère du travail manuel, mais touche aussi le travail intellectuel. Pour qui connaît comment fonctionne aujourd’hui l’ingénièrie, ou bien les bureaux d’architectes où des di­zaines de projeteurs "grattent un plan", le rôle de l’O.S.T. dans le travail intellectuel est suffisam­ment clair.
Mais du point de vue historique, la rationalisation des ateliers opérée par Taylor, visa surtout l’ou­vrier de métier, et inaugura la généralisation de la chaîne de montage dans certains secteurs. On assis­te à la disparition du travailleur comme étalon de référence, c’est l’ensemble de l’unité de production qui entre en ligne de compte. Et du coup, il devient sans intérêt pour l’entreprise de pratiquer massivement le salaire aux pièces : il serait absurde qu’un ouvrier accélère son rythme, puisque c’est le rendement de l’ensemble de la chaîne qui importe, et par l’introduction de la chaîne, Taylor détache donc le lien encore tangible qui subsistait entre l’effort individuel et la rémunération.
Par là, le problème classique du freinage se trouvait surmonté. Le salaire devient de plus en plus extérieur au travail lui-même. Du côté du capital, les conséquences furent très importantes : le capita­liste intelligent parvint à dépasser la vieille théorie du salaire comme simple rétribution du travail, comme coût du travail. Ford en est un bon exemple, et ce n’est pas un hasard s’il s’agit avec lui de l’industrie automobile et de l’essor d’un bien de consommation de masse.
On tire nécessairement de Taylor, ce changement vis-à-vis du salaire et de la compréhension qu’en prend le capital. Et s’y trouve en même temps compris, le projet de faire échec au socialisme de Lénine : le capitalisme relève le défi, et offre le développement avec de hauts salaires.
C’est par une expansion des forces productives sans précédent (apparition de nouveaux secteurs, ceux des biens de consommation de masse : automobile, appareils ménagers, constructions électriques) qu’il parvient à battre le socialisme et l’ouvrier de métier tenté par le communisme bolchévique.
Déjà chez Taylor apparaissent, dans la figure du nouvel ouvrier d’usine, ces mutations du capita­lisme qui se laisseront lire clairement après 1929. Du même coup, une nouvelle classe se dessine du côté ouvrier, avec ses caractéristiques : haine du travail, refus de la loi de la valeur, c’est-à-dire du système où le salaire est strictement déterminé par le travail fourni ; donc refus du productivisme, du modèle de l’ouvrier stakhanoviste. La lutte ouvrière devient de plus en plus refus de produire, refus de l’esclavage salarié : "La force de travail se comporte vis-à-vis d’elle-même comme quelque chose d’é­tranger, et si le capital était disposé à payer l’ouvrier sans le faire travailler, celui-ci saisirait l’offre avec plaisir" [7].
Ce qui caractérise aussi cette nouvelle classe ouvrière, c’est la tentative de peser constamment sur la structure du salaire, et d’accroître cette part sociale qu’il contient désormais, afin d’arracher le ma­ximum de richesse sociale. Et de fait, si le salaire, avec la généralisation de l’O.S.T. devient non plus simplement coût du travail, mais investissement, consommation productive, et contrôle social, l’obsti­nation de la classe ouvrière à se mouvoir toujours systématiquement sur le terrain du salaire acquiert un sens bien différent de celui qui apparaissait dans la période précédente, où le salaire était avant tout coût du travail (loi d’airain, nécessité crue et brutale, pour reprendre les termes des "socialistes al­lemands" !).
De même qu’il y a un usage ouvrier de la mobilité de la force de travail imposée par l’organisa­tion de l’ensemble de la société du capital, il y a un usage ouvrier de cette disparition croissante de lien entre la rémunération et le poste auquel le travailleur est placé. Le salaire met d’emblée en cause l’or­ganisation de la société et tout le despotisme du capital, qui est cette organisation du travail, arti­culée dans la société toute entière.
Le salaire a pour dimension toute la force de la société du capital, et, lutter contre le salaire, contre sa structure, voilà une lutte qui est d’emblée politique. Si du point de vue capitaliste, le sa­laire est l’utilisation de la classe ouvrière par le développement, il est également, du point de vue ouvrier, l’utilisation ouvrière du développement.
Le caractère politique de l’O.S.T. de Taylor est parfaitement remarqué par Rolle dans son livre : Introduction à la sociologie du travail.
"La technique de Taylor suppose donc l’observation des hommes au travail mais prend pour acquis que l’individu n’est pas affecté une fois pour toutes à son poste : qu’il n’est donc propriétaire ni de son emploi, ni de sa façon de travailler, mais seulement de sa capacité de travailler. Dire que telle méthode est la meilleure pour une tâche donnée (allusion au fameux : ’there is always one method an one implement winch is quicker and better than any of the rest’), c’est-à-dire qu’il existe une force, une habileté ou des connaissances particulières qu’il est possible de rencontres dans une population qui dépasse le personnel de l’entreprise et englobe tous les demandeurs d’emploi accessibles" [8]. (Sou­ligné par nous).
Ce qu’on voit ici, c’est le dessein d’expulser de l’usine une certaine classe ouvrière qui émettait des prétentions sur la propriété de sa façon de travailler et de créer en même temps, entre l’usine et la société, un type nouveau de relations. En effet si la force de travail qui ne se trouve pas dans l’usi­ne, mais qui est disponible dans la société, est incorporable au procès productif, c’est l’ensemble de la société qui prend le visage d’usine, et c’est tout le travail disponible qui se voit conférer un rôle nouveau : celui de moment, de passage que le capital peut emprunter.
Il s’agit là de quelque chose de plus riche que la simple hypothèse de l’armée de réserve : cette dernière notion ne permet pas de saisir précisément la spécificité de ces moments du plan ’capitaliste que sont l’école, c’est-à-dire la force de travail en formation, et stratifiée, ou le travail salarié non di­rectement productif.
Il est évident que la crise de 1929 et le chômage ont achevé de réaliser ce qui n’était qu’esquissé par Taylor. Il reste encore à préciser que l’O.S.T. n’est pas un processus historique qui s’effectue com­me un passage brutal et homogène ; le décalage entre le niveau de généralisation de l’introduction du travail à la chaîne qu’on trouve entre les États-Unis et l’Europe Occidentale est très net, et nous ren­force dans l’idée que c’est le niveau de l’affrontement de classe qui peut expliquer sa mise en place, et non on ne sait quel destin du développement des forces productives. C’est dans les années 50 qu’on lit le mieux, en Europe, le niveau de recomposition de classe : les explosions salariales des années 60 révèlent la nouvelle structure de classe, le comportement de la nouvelle classe ouvrière. Et c’est rétro­spectivement qu’on peut alors comprendre quel est cet ouvrier taylorisé devenu dominant, et porteur de l’initiative de toute la nouvelle classe.

La leçon actuelle de Taylor pour le capital.
Science, technologie et contrôle sur les mouvements de classe.

Dans l’analyse qui précède, on a essayé de donner la dimension politique véritable d’un processus apparemment si "technique", si "inéluctable". Il faut noter ici que le socialisme est totalement pas­sé à côté de la véritable dimension de l’O.S.T. du seul point de vue capitaliste.
Lénine écrit :
"Le système de Taylor, dernier mot du capitalisme sur la matière, comme tous les progrès du capitalisme, est une combinaison de brutalité raffinée de la bourgeoisie et une série de très grandes réalisations scientifiques dans le domaine de l’analyse des mouvements mécaniques durant le travail. Néanmoins la possibilité de construire le socialisme dépend exactement de la façon dont nous réussirons à combiner le pouvoir des Soviets et l’organisation soviétique de l’administration avec les réalisations les plus modernes du capitalisme. Nous devons organiser en Russie, l’étude et l’apprentissage du système de Taylor et l’adapter systématiquement à nos fins" [9].
Et Rolle, dans l’ouvrage précédemment cité, remarque justement :
"Trotsky, au IXème congrès du parti bolchévique, en 1920, déclare que le capitalisme a fait un mauvais usage du taylorisme, mais que le socialisme en fera une application rationnelle. S’agissait-il, pour les dirigeants bolchéviques, de reprendre la méthode sans la transformer, en considérant que le changement de but imposé à la production suffisait pour transformer son inspiration fondamentale ? ... (ceci) suppose encore que l’O.S.T. constitue un ensemble raisonné de méthodes qui peuvent être utilisées conjointement, et dont le résultat ne varie pas essentiellement avec les principes qui dirigent leur application. Et si pourtant cette cohérence n’était que dérivée, et empruntée au système industriel qui leur préexiste ? Le taylorisme n’acquiert-il pas sa consistance et n’appelle-t-il pas un jugement d’ensemble que dans la mesure où se préserve la structure salariale ? ... Le taylorisme n’est « une théorie que si l’on prend le salariat comme cadre de référence obligatoire, comme théorie : c’est-à-dire si l’on admet que la véritable organisation du travail est bien ce qu’elle prétend être, la rationalisation du nécessaire" [10].
Or, du point de vue du capital, l’opération toute politique qui a été réalisée à travers l’O.S.T. et l’apparition de l’O.S., comporte pour lui cette leçon essentielle : la science et la technologie ne sont pas une nécessité apolitique, naturelle, qu’il subirait passivement, mais une arme politique, une ar­me anti-ouvrière, le meilleur instrument pour attaquer le niveau de force politique conquis par un cer­tain type de classe ouvrière dans un cycle de luttes. C’est à travers le saut technologique, à travers une restructuration totale du processus productif qu’il peut battre sa classe ouvrière. C’est en se recom­posant à un niveau plus élevé (élévation du taux de composition organique du capital) qu’il peut ab­sorber la poussée ouvrière et la reconduire à l’intérieur d’un nouveau cycle. Et réciproquement, du point de vue ouvrier, le progrès technique, l’innovation technologique ne sont jamais neutres ; ils sont imposés au capital par les luttes ouvrières, et c’est contre les luttes ouvrières que le capital le£ retourne à son tour.
Pour résister à la poussée ouvrière (et pour cette seule raison), le capital doit se développer, accomplir le développement des forces productives. Cela signifie que, s’il n’y avait pas de luttes ou­vrières, le capital ne se serait pas réformé et aurait laissé croupir la société toute entière. Car le capital en lui-même n’est pas productif, ni facteur de progrès ; c’est le rapport antagoniste entre ouvriers et capital, entre travail vivant et travail mort, qui, seul, est productif.
Il en est de même du socialisme. Naville remarque à juste titre :
"Le socialisme d’État métamorphose le capital en ’accumulation socialiste’ et fonds d’investissement, mais n’a, d’autre part, pas supprimé le fétichisme du capital, celui-ci étant représenté comme productif indépendamment de tout rapport social. Enfin, en séparant le travail de tout rapport social, il a fait de celui-ci le fétiche parfait" [11].
Ne jamais perdre de vue le rapport social antagoniste, y compris à propos de la science et la tech­nologie, telle est la condition indispensable d’un discours politique cohérent sur le développement capi­taliste. Quand dans le capitalisme mûr, la science devient un facteur direct de la production, quand la figure du savant du XIXème siècle fait place à celle de l’employé de recherche, travailleur souvent productif et toujours subordonné, quand, en dernière analyse, science et travail s’unifient, le refus de la science et du contrôle capitaliste opéré à travers le "progrès technologique" devient un moment essentiel et inévitable du refus général du travail. Voilà pourquoi nous assistons actuellement dans les centres de recherche, dans les bureaux de techniciens des laboratoires, à des luttes très violentes. Tout ceux qui travaillent de près ou de loin dans les secteurs scientifiques le savent parfaitement : poser le problème de l’utilisation de la science, comme si la science, la recherche, et toutes les instances qui ser­vent à produire l’innovation technologique, étaient des outils neutres, c’est se condamner d’emblée à n’avoir aucune autonomie politique vis-à-vis du projet capitaliste lui-même, et donc à être incapable de lutter contre lui. Et c’est en fin de compte la voie qu’a toujours empruntée l’idéologie socialiste des partis communistes. Or, non seulement cette politique a été incapable d’éviter à la classe ouvrière une véritable décomposition politique (en avançant des objectifs contre la déqualification, et pour la défense du poste de travail), mais encore elle empêche aujourd’hui que se recompose une nouvelle classe ou­vrière, elle empêche techniciens et chercheurs de lutter et de concourir à l’homogénéité croissante du travail salarié contre le capital et l’organisation de la société du travail.
Et si notre hypothèse est que la science et l’innovation technologique sont devenues un moment stratégique du plan capitaliste de contrôle sur les mouvements de classe, on conçoit alors que l’insubor­dination des chercheurs et des techniciens, leur refus de subir passivement le contrôle par le travail, acquièrent une dimension politique nouvelle. Il ne s’agit plus, pour des secteurs privilégiés, de s’aligner sur des positions de la classe ouvrière qui leur seraient extérieures, et donc pour les plus conscients d’entre eux, d’abandonner des positions "petites-bourgeoises".
En fait, c’est en luttant sur leur propre terrain, en refusant le contrôle capitaliste dans leur propre secteur, qu’ils débusquent le capital d’un terrain qu’il occupe tout seul, et qu’il utilise puissamment con­tre les ouvriers, contre toute perspective révolutionnaire. C’est là, pensons-nous, un terrain presque inexploré.
Et, en ce domaine, le Marx qu’il nous faut suivre est celui des Grundrisse. Citons deux passages particulièrement nets :
"L’accumulation de la science, du savoir-faire et des forces productives en général du cerveau social, se trouvent, face au travail, absorbées par le capital et se présentent ainsi comme propriété du capital, et plus précisément du capital fixe, dans la mesure où elles entrent en jeu dans le processus productif bel et bien comme moyen de production ... Le plein développement du capital se réalise... seulement lorsque... le processus de production dans sa totalité ne se présente plus comme lié au savoir-faire immédiat de l’ouvrier, mais comme emploi technologique de la science [12].
"Tous les progrès de la civilisation ou en d’autres termes, tout accroissement des forces productives sociales, if you want de la force productive du travail, lui-même, n’enrichissent pas l’ouvrier, mais le capital, et ce au même titre que les résultats de la science, des découvertes, de la division et de la combinaison du travail, de l’amélioration des moyens de communication, de la créa­tion du marché mondial ou de l’emploi des machines. Tout cela ne fait qu’augmenter la force productive du capital, et puisque le capital est l’opposé de l’ouvrier, ces progrès ne font qu’accroître sa domination matérielle sur le travail" [13].

Notes :

[1Il s’agit là de ce que Touraine, dans L’évolution du travail aux usines Renault (C.N.R.S. 1955) appelle la phase B

[2Nous n’avons pas le temps de rappeler ici en détail la naissance du taylorisme, qui prend place avant la guerre de 1914, ni non plus de rappeler comment, pendant la guerre et à la fin de celle-ci, la chaîne de montage a été introduite dans certains secteurs (Renault) transformés et rationalisés en vue de la production de la guerre. Il suffit de savoir que la crise de la production industrielle pendant la guerre et dans les années 1918-21 a été décisive pour les capitalistes. C’est alors que le capital commence à prendre conscience de l’importance du taylorisme. Et, pour mémoire, Keynes s’est beaucoup intéressé à la crise de la production industrielle au cours de la guerre, et à son impact sur les secteurs traditionnels tels que le charbon et le textile.

[3De ce point de vue, l’histoire de ce qui s’est passé du côté du capital entre les deux guerres, reste encore à faire. Il faudrait étudier comment l’initiative capitaliste s’est déplacée vers les secteurs comme la métallurgie de l’aluminium, la chimie, les constructions d’appareils électriques, et même des secteurs comme la production d’énergie (le pétrole), où l’initiative de l’Etat est exemplaire et prépare magistralement la création de secteur mixte des Compagnies de Pétrole (Lois de 1928 et 1941) (cf. D. Murât, L’Intervention de l’Etat dans le secteur pétrolier en France, Ed. Technip, Paris, 1969). Notons en passant que l’on commence à revenir sur l’image stéréotypée d’un capitalisme français débile, éternel "maillon le plus faible" de la chaîne, à la fois pour la période de l’entre-deux-guerres et pour l’après-guerre.

[4Deux tentatives de compréhension de la question des cycles économiques, et les premiers essais sérieux pour en utiliser politiquement les conclusions et renouveler la stratégie ouvrière : Tronti, Operai e Capitale : Il piano del capitale (le plan du capi­tal), p. 60 ; et Negri, Contropiano n. 2 : Marx, sul ciclo e la crisi (Marx, le cycle et la crise). Ces deux textes sont actuellement en cours de traduction.

[5Cf. Tronti, Operai e capitale, 1971, p. 270.

[6Cf. l’ouvrage cité plus haut.

[7Marx, Grundrisse, p. 426, t. I.

[8Rolle, Introduction à la sociologie du travail, Larousse, 1971, p. 49.

[9Lénine. 1921, Les problèmes de l’organisation socialiste de l’économie, cité par P. Mattick dans Marx et Keynes, p. 307.

[10Rolle, ouvrage cité, p. 243.

[11Le salaire socialiste. Premier volume, p. 342.

[12Grundrisse, Dietz Berlin, 1953, p. 506. Ed. française Anthropos, p. 213-4, t. II.

[13Grundrisse, édition citée. Ed. française Anthropos, Paris 1968, t. I, p. 255-6.




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