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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le passage à l’automation : un nouveau saut technologique
Les ouvriers contre l’état, p. 42-44.
Article mis en ligne le 7 juin 2013
dernière modification le 11 mars 2017

par ArchivesAutonomies
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L’analyse politique qu’il nous faut faire de la technologie est la suivante : la réduction du travail nécessaire, l’intensification de la productivité, l’automation et l’organisation scientifique du tra­vail sont autant d’aspects de la construction du contrôle capitaliste sur les mouvements de classe. Le travail en lui-même est le fondement de tout type de répression politique et, en tant qu’extorsion d’ac­tivité humaine, il est même contrôle exercé sur cette activité et contrainte. Et cela, non pas au sens d’"aliénation de l’essence humaine" où l’entendent les humanistes, mais en un sens entièrement po­litique.
Ce que vise à frapper le capital, ce n’est pas l’homme ou l’humanité, mais l’organisation poli­tique des ouvriers.
Marx parle souvent de "la propriété du travail objectivé de se transformer en capital, c’est-à-dire de transformer les moyens de production en moyen de commandement exercé sur le travail vi­vant". La raison spécifique pour laquelle le travail objectivé se fait capital, tient à sa faculté d’être "un moyen de contrôle et de pouvoir exercés sur le travail vivant". Et une affirmation de ce genre est extraordinairement anti-économiste !
Il nous faut donc voir alors l’histoire du développement de la technique comme épargne de travail (ce qu’en général tout le monde voit bien), mais aussi comme répression exercée sur le travail vivant qui subsiste (et ce point-là reste ordinairement dans l’ombre). C’est ce dernier aspect qui explique pourquoi d’importantes découvertes théoriques et techniques n’ont pas été utilisées sur le champ, et sont restées sans effet pendant des années ; car ce ne sont pas les découvertes et la techonologie qui, en elles-mêmes, modifient les rapports entre les classes : l’usage qui en est fait dépend du rapport de pouvoir qui existe entre les classes en présence.
On a vu comment s’est produit le passage de la manufacture où, en raison de l’absence de réseau de distribution de l’énergie, il s’avérait nécessaire de concentrer en un seul lieu d’impor­tantes masses ouvrières, à l’industrie mécanisée, où il devient possible de déconcentrer, décomposer les ouvriers, en les éloignant les uns des autres : et ce que nous avons dit la-dessus, il faut le dire aussi du passage de l’industrie mécanisée à l’industrie automatisée. En fait, la cybernétique représente une forme de contrôle centralisé et renforcé. L’automation, comme analyse accrue des mouvements, et des contenus des tâches, en rapport direct avec la parcellarisation du travail, est à la base de l’atomisation politique planifiée par le capital.
Or, ce dernier, au fur et à mesure qu’augmente la capacité productive de chaque ouvrier, et donc son pouvoir politique de bloquer la production, tend de plus en plus à développer ce type de répression technologique. Il lui est d’autant plus nécessaire de briser politiquement la classe ouvrière, qu’elle se concentre et devient plus homogène matériellement sur le plan productif.
"L’analyse des tâches développe... la recomposition “objective” du travail brisé, éclaté et enfermé à l’intérieur du capital constant, sans que pour autant le travail se recompose subjectivement en la conscience de classe des ouvriers" [1].
Le contrôle matériel technologique a atteint son plus haut niveau par la centralisation et l’automation. L’introduction des instruments cybernétiques de supervision et de régulation du processus produc­tif, loin d’avoir une fonction administrative comme il semble au premier abord, assument un rôle ou­vertement politique. Norbert Wiener, le théoricien de l’application de la cybernétique à l’industrie, parti­culièrement de la programmation et de "l’organisation administrative", explique : "La calculatrice représente le coeur de l’usine automatisée" (Introduction à la cybernétique).
Grâce à l’analyse des tâches et à la détermination des temps et des mouvements, il devient pos­sible de concentrer la connaissance du mode de développement du travail, et même de l’orienter. En effet, dans son travail, l’ouvrier incorpore à la machine une quantité d’informations qui finissent par permettre la substitution du travail vivant ; ces informations sont "enregistrées" dans la mémoire de la matière, et la machine faite par l’ouvrier peut accomplir de plus en plus de tâches effectuées par le travail vivant jusque là, en raison de la quantité d’informations mémorialisées. Il est possible de cerner mieux encore le mécanisme de l’innovation dans le "découpage" des temps. L’innovation consiste en une modification des méthodes utilisées pour l’accomplissement d’une tâche par l’ouvrier, en vue de gagner des marges d’autonomie vis-à-vis de la machine ; et que le capital lui reprend aussitôt en l’incorporant dans la machine pour la retourner contre l’ouvrier.
L’analyse des tâches a donc pour objectif de connaître la modification apportée par l’ouvrier dans l’accomplissement d’une tâche. Le capital social envisagera ensuite de modifier, soit la totalité du mé­canisme, soit la seule machine, pour généraliser cette modification et la retourner contre l’ouvrier lors de la répartition des temps.
Dans ces conditions, on comprend pourquoi les calculatrices, qui n’ont pas une fonction directement productive - leur rôle étant de contrôler - ont été largement introduites dans les pays où la violence ouvrière était la plus massifiée, où l’insubordination était particulièrement forte, comme en Angleterre et en Italie.
Ce dernier pays se trouve en position d’avant-garde pour l’application des machines électroniques à l’industrie (Olivetti, I.B.M.), alors que l’état général de la technologie n’est pas plus avancé que dans d’autres pays. Mais le nombre de calculatrices en service est en rapport direct avec le nombre d’heures de grèves, sauvages ou pas, qui doivent être contrôlées.
"Au fur et à mesure que l’organisation de la production s’automatise, l’industrie électronique devient ’l’industrie de base’ par excellence. C’est sur les techniques électroniques que repose tout le processus de transformation sociale de la production qui revêt une grande importance, non pas tant pour la création de la plus-value absolue, que pour l’instauration d’un nouveau type de rapports sociaux, de conception et d’organisation du travail social" [2].
Dans son usage capitaliste, l’application des machines électroniques consiste à centraliser le con­trôle. Mais en tant que fonction productive, la cybernétique ne peut recevoir une application massive. Nous sommes encore loin d’une simplification, d’une standardisation et d’une automation de la production en général. Le capital ne la réalisera qu’en partie, poussé par les luttes ouvrières, et en accentuant en­core le caractère de contrôle qui est celui de la cybernétique, dans le but d’emprisonner toujours da­vantage la force de travail, le travail vivant, et non dans le but de le supprimer.
Que signifie l’opération que nous venons de définir et qui consiste, pour le capital, à tirer un profit immédiat de toute innovation introduite par les ouvriers - simplement ceci : l’inventivité ou­vrière, la "créativité" du travail sont transformées en instruments permettant de compléter la su­bordination du travail vivant. La participation de l’ouvrier aux modifications introduites dans le mode de production est aussitôt retournée contre les marges d’autonomie que ce dernier s’était créées. C’est cela qu’on appelle "le pillage de l’invention ouvrière par le capital". On comprend alors que les capitalistes se plaignent de la disparition des initiatives chez les ouvriers. Non que cette créativité ait disparu : nous pensons qu’elle existe toujours, mais qu’elle a quitté le domaine où le capital tend politi­quement à la canaliser, celui de l’exécution du plan, pour déployer des trésors d’astuce contre l’exécu­tion du plan de travail. Cela se nomme absentéisme, freinage, sabotage, grèves coordonnées atelier par atelier etc., bref refus du travail.
Tout comme l’application de l’O.S.T., l’automation vise l’ensemble du travail social salarié. Les secteurs dits "du tertiaire" sont particulièrement concernés : le travail intellectuel se trouve lui aussi brutalement dépouillé de son prestige, et rejoint n’importe quelle forme de travail salarié, dont il assume toutes les caractéristiques : parcellarisation croissante, rationalisation des cadences et des rendements, abstraction accrue.
Il faut même dire que le travail salarié qui ne se rattache pas directement au cadre de l’usine peut donner lieu au chantage à l’automation de la part du du capital plus encore que dans le cas des ouvriers d’usine : ces derniers, il est à prévoir que le capital devra les défendre contre une certaine idéologie de l’automation, qui est sa propre idéologie.
Les récentes tentatives d’enrichissement du travail vont en effet en sens inverse de l’automation : elles montrent que le capital s’est rendu compte qu’il était vital pour lui de ne pas éliminer le travail vivant du procès productif. Elles révèlent en même temps le caractère politique et idéologique du chan­tage à l’automation. L’enrichissement du travail, tout comme la mensualisation, les mesures en faveur de l’enseignement technique en France, tendent à une réhabilitation du travail d’usine, et tentent de revaloriser la condition ouvrière. Parallèlement, l’idéologie de l’autogestion, de l’auto-contrôle ouvrier, réapparaissent, et ne font plus peur aux patrons d’avant-garde.
C’est un fait que doit reconnaître le capital : la présence antagoniste des ouvriers au coeur même du procès productif est indispensable à la valorisation du capital. Sans ce levain, cette négation interne que le capital tente toujours de reconduire à l’intérieur de lui-même [3], la pâte capitaliste, le capital comme travail objectivé ne lève plus, et donc ne se reproduit plus - ce qui veut dire qu’il ne se con­serve même plus.
C’est en assumant tous les risques que comporte cette contradiction fondamentale que le capital s’est bâti comme cycle de développement, comme contrôle politique de la croissance quantitative de la classe ouvrière.
C’est en partant de cette contradiction, et non de celle qui existe entre les rapports de propriété des moyens de production et le développement des forces productives, comme le répètent obstinément les marxistes sociaux-démocrates, que le mouvement ouvrier doit reconstruire sa stratégie politique. Il lui faut revoir d’un oeil nouveau les notion de travail productif/travail improductif, l’articulation gé­nérale de la société, et du même coup, le contenu de la politique, telle que nous la traînons, et qui est l’héritage, de plus en plus lourd, de la Troisième Internationale : le frontisme etc...

Notes :

[1Grundrisse, édition citée. Ed. française Anthropos, Paris 1968, t. I, p. 255-6.

[2Alquati, Note sur la force de travail à l’Olivetti, n. 1 de l’année 1965 de Classe Operaia.

[3Grundrisse, t. I, p. 245.




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