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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Formes de contrôle sur les mouvements de classe dans l’entre-deux guerres : fascisme et nazisme
Les ouvriers contre l’état, p. 45-49.
Article mis en ligne le 8 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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La Troisième Internationale regroupe les partis ouvriers, qui ne sont plus les outils de l’autono­mie ouvrière, mais qui sont devenus des outils de contrôle de la classe dans le développement, sous la direction de l’Union Soviétique.
Celle-ci, après l’abandon de la NEP, a fermé définitivement le développement du modèle socialiste à toute conflictualité et à toute autonomie ouvrière. Les masques idéologiques qui présentent le fascisme, le New Deal, ou la planification soviétique, comme des éléments par essence antinomiques et sans rap­port entre eux, ne doivent pas voiler le caractère global de l’offensive du capital : l’État adopte une fonc­tion précise ; non plus seulement de médiateur, mais aussi de coordinateur et de planificateur du déve­loppement avec comme partenaire privilégié la classe ouvrière.
Ceci peut se dire de tous les systèmes sociaux de l’entre-deux guerres, qu’on ait affaire à la classe ou­vrière conflictuelle du modèle keynésien, ou bien à une classe ouvrière intégrée, dans le cas du fascisme, au point d’être dissoute politiquement avant d’être exterminée physiquement dans la guerre.
Examinons brièvement le fascisme italien, modèle historique du genre, fascisme "pur", presque exclusivement lié aux problèmes économiques de l’Italie. On y verra apparaître clairement le dessein d’imposer par la force les vieux leitmotive sociaux-démocrates : l’intégration et le réformisme.
"... Les ouvriers ont démontré par la cessation de tout travail et par le sabotage, qu’ils entendent toute la portée révolutionnaire de la grève générale... ".
Cet extrait du journal socialiste "Lutte de classe" est du 30 Septembre 1911, et aussi étonnant qu’il soit, il porte la signature de Mussolini.
On pourrait remplir une bibliothèque sur le personnage, mais nous pouvons nous limiter à suivre sa démarche dans ce qui peut faire comprendre le dessein de réorganisation réformiste particulier à l’Italie. Analyser le fascisme italien signifie comprendre comment Mussolini, qui en est la théoricien po­litique, a tenté et partiellement réalisé, en bon social-réformiste, une politique d’intégration et de sta­bilisation du développement du capital italien.
Chef de la fédération de Forli du parti socialiste italien (unique parti "ouvrier" de l’époque), directeur du journal "Lutte de classe", Mussolini devient au congrès de Juillet 1912 de Reggio Emilia, une des personnalités les plus importantes de ce vieux parti.
L’éditorial du 1er numéro de "Lutte de classe" est de Janvier 1910.
"... Au travail !... Le socialisme n’est pas une affaire de marchands, n’est pas un jeu de politiciens, n’est pas un rêve pour romantiques... Il est peut-être le plus grand drame qui ait agité les collectivités humaines, il est certainement l’espoir le plus cher pour des millions et des millions d’hommes qui souffrent et qui ne veulent plus végéter, mais vivre...".
On voit déjà derrière la démagogie révolutionnaire, l’humanisme, qui cache ce qui suivra après. Poursuivons. Un ordre de la préfecture de Côme de 1911 interdit la publication des textes de Kropotkine, Serrati, Engels, et la brochure suisse "L’homme et la divinité"... de Mussolini (cfr. ACS, Minist. Interno, Dir. generale P.S. Ufficio riservato (1911-1915), b. 15, fascic. 45).
La monarchie italienne, les forces sociales et économiques qui la soutiennent et dont elle est l’ex­pression, n’ont pas compris l’enjeu. La monarchie ne le comprendra jamais et gardera toujours une tolé­rance obligée, une attitude de suffisance vis-à-vis des fascistes et de leur chef. Simple querelle de goût ? Bien sur que non.
Il s’agit là d’une contradiction qui a son origine au coeur même de la situation économique et politique italienne.
Nous pouvons passer sur l’arrestation de Mussolini le 14 Octobre 1911, sur la nature des huit chefs d’inculpation qui lui sont imputés, et sur l’auto-défense au procès qu’il subira en compagnie de son "camarade" P. Nenni (qui sera chef du P.S.I., fera bloc avec le parti communiste de P. Togliatti dans l’après-guerre, et terminera de nos jours vice-premier ministre au gouvernement de centre gauche italien).
Il est cependant utile d’examiner la plate-forme politique exposée le 23 Mars 1919 à Milan par Mussolini lui-même, devant les "fasci" de cette ville.
Tout d’abord deux remarques s’imposent :

  • A cette époque Mussolini est sorti du vieux parti socialiste, d’après lui objectivement conserva­teur et réactionnaire (Gramsci, Terracini, Bordiga et Togliatti sortiront du P.S.I. deux années après, au congrès de Livourne de 1921 en fondant le P.C.I.).
  • La réunion des "fasci" se tient à Milan. Cette conférence déjà fasciste se tient au siège de l’Union Industrielle (Confédération patronale).

Voici quelques extraits du discours de Mussolini à cette conférence :
" ... En ce qui concerne le socialisme, son programme et sa tactique, chacun peut discuter, mais le P.S.I. officiel a été nettement réactionnaire, absolument conservateur. Le P.S.I. n’est pas le parti capable de se mettre à la tête d’une action de renouvellement et de reconstruction. C’est nous qui, en faisant le procès à la vie politique de ces dernières années, devons mettre le P.S.I. officiel devant ses responsabilités... Si la bourgeoisie croit trouver en nous des paratonnerres elle se trompe. Nous devons aller à la rencontre du monde du travail. Il faut donc accepter les exigences des classes travailleuses, les huit heures de travail, les six heures pour les mineurs et les ouvriers qui travaillent la nuit, la caisse de retraite, la caisse pour l’invalidité et la vieillesse, les contrôles sur les industries. Nous appuyons ces revendications parce que nous voulons habituer la classe ouvrière à la capacité directive des entreprises et aussi pour convaincre les ouvriers qu’il n’est pas facile de faire marcher une industrie ou un commerce.
Si la doctrine syndicaliste soutient qu’on pourra extraire des masses, les dirigeants capables d’assumer la direction du travail, nous ne pouvons nous mettre en travers, surtout si ce mouvement tient compte de deux réalités, la réalité de la production et celle de la nation... ".
Quelques points d’action politique et sociale énoncés dans le même discours par Mussolini :
"... Substitution à la vieille classe politique et dirigeante de la direction des “fasci”, suffrage universel étendu aux femmes, abolition du Sénat et constitution de la République ...".
Entre la fin de 1918 et Avril 1919, la C.G.D.L. (Confederazione generale del lavoro) avait élaboré un programme dont voici quelques points essentiels :

  • convocation d’une constituante par élection des catégories professionnelles,
  • abolition du Sénat,
  • instauration de la république,
  • suffrage universel sans distinction de sexe.

Beaucoup d’éléments de cette conférence de 1919 de Mussolini doivent être examinés avec la plus grande attention.
Ce qui frappe dès l’abord, c’est que pour l’Union Industrielle de Milan de l’époque, la plate-forme mussolinienne (qui reprend presque entièrement les revendications de la C.G.I.L.) ne constitue pas un scandale. Bien au contraire, en offrant aux "fasci" le lieu où se réunir, le grand capital italien entend annoncer la couleur, surtout vis-à-vis du petit capital de l’époque (chimie, électricité, manufactures an­nexes etc. ...).
Le deuxième élément intéressant est cette affirmation de Mussolini, que la bourgeoisie ne doit pas s’attendre à trouver un paratonnerre dans son mouvement.
Il ne s’agit pas seulement de se protéger des luttes ouvrières par des promesses démagogiques. Mais bien au contraire, cette plate-forme, qui contient déjà tous les éléments des théories sociales dé­mocrates de la collaboration de classe et du réformisme, doit se réaliser dans les faits.
Les réformes (tenir compte des instances, les postulats de la classe ouvrière, comme dit Musso­lini) sont un impératif, et non un expédient idéologique à oublier une fois la tempête passée. Il s’agit là pour le grand capital, non seulement de se défendre à court terme en faisant appel à une catégorie militaire et technique, mais de réorganiser tout le système économique italien, devenu archaique face aux perspectives et aux nécessités nouvelles. Il s’agit de passer à l’offensive patronale. Elle se fera dans l’usine et à l’extérieur de celle-ci. Elle se vérifiera au niveau des indices de production et du pro­fit. Les contradictions présentes au sein du capitalisme sont assez claires : si les forces liées à la vieille monarchie ne comprendront jamais l’opération en cours, l’Union Industrielle, par contre, sentira très bien le vent.
Une grande partie de la plate-forme réformiste annoncée par Mussolini à Milan le 23 Mars 1919, sera réalisée et imposée au moyen de la repression par le capital italien, par le fascisme : la caisse de retraite vieillesse, l’assurance-maladie, une politique scolaire intensifiée, les réformes concernant l’en­fance et la jeunesse et la bonification d’une grande partie du territoire national.
En même temps, le dessein intégrationniste se développait dans les corporations et dans le "con­trôle" des industries.
Nous avons vu la nécessité capitaliste de réorganiser les structures productives et économiques dans une perspective à long terme, qui ne sera faite complètement qu’à partir de l’après-guerre : cela si­gnifie d’abord que si le fascisme réalise une série d’aménagements concernant surtout l’Etat (les caisses, de prévoyance, l’instruction et la bonification etc.) au niveau de l’économie il permettra au capital de préparer les bases du développement futur. On sait que la modification des critères productifs et en général la construction d’une économie mieux adaptée aux perspectives productives nouvelles ne peut s’inventer, et surtout ne peut se faire que sur le dos des travailleurs. Il ne s’agit pas d’ailleurs d’un trait propre au fascisme, car tout programme fondé sur la valeur du travail possède ces caractéristiques. La politique économique de l’époque fasciste présente trois phases dont la dernière fut interrompue par la grande crise du capitalisme mondial et par la guerre.
La première phase (sous la direction de De Stefani avec la collaboration des libéraux et des ca­tholiques) est la phase "dure" qui doit permettre le développement de l’accumulation, base de tout processus de reproduction.
Dans cette phase, les axes économiques sont en gros les suivants : révision fiscale pour réduire les impôts sur les capitaux, réduction généralisée des salaires et des traitements des fonctionnaires, utilisations de l’Etat pour assurer des hauts profits, donc mesures de protectionnisme, épargne forcée, accélé­ration des commandes de l’Etat pour augmenter la demande etc. Ce type d’accumulation permet aux capitalistes de réaliser un taux très élevé de profit, dans des conditions de relative stagnation. Ce qui veut dire que dans cette phase, les groupes capitalistes augmentent les profits, sans être obligés d’aug­menter la production (la production dans cette période n’augmente que de 0,8% contre 3,8% entre 1900 et 1915).
Dans cette phase de stagnation de la production, la concentration économique et financière acquiert une intensité extraordinaire, supérieure à celle de tous les autres pays à capitalisme avancé de l’Europe (enquête du "Ministero délia Costituente"). Ce sera une des bases du "miracle économique" de l’après-guerre.
La deuxième phase, sous la direction de Volpi, est caractérisée par un dynamisme accru, essentiel­lement du capital financier. L’Italie peut amorcer le décollage économique que les structures archaïques et précapitalistes de l’époque précédente lui interdisaient. Des prêts du groupe Morgan permettront la formation de holdings à participation italienne. Ce processus est facilité par des concessions fiscales. De cette époque date la concentration importante qui donnera naissance au groupe Montecatini, l’une des affaires les plus importantes d’Europe, aujourd’hui.
Si la première phase avait permis la déflation, la deuxième permettra au capital financier de se réorganiser et de se renforcer.
La troisième phase, qui se heurte à la crise générale du système capitaliste à l’échelle mondiale et à la guerre, n’a pu être menée jusqu’à son terme.
Cependant des mutations avaient été réalisées : elles seront la base économique de l’après-guerre et du pouvoir "démocratique" qui est instauré.
Tous les rapports existant entre les groupes dominants de l’Italie préfasciste, avaient été boule­versés ; les groupes industriels avaient augmenté leur force au détriment des propriétaires fonciers : un processus d’interpénétration entre les industriels et les agrariens s’est alors dessiné. C’est dans ce cadre que se sont constitués les groupes monopolistes qui auront la direction sur la reprise économique et l’expansion de l’après-guerre.
Voici quelques indices économiques sur le produit brut dans les différentes branches d’activité, qui nous feront mieux comprendre le sens des modifications économiques intervenues en Italie dans la période 1920/1939.
Période 1916-1920 (préfasciste)
Pourcentage pour :

Ces chiffres démontrent la chute constante de la part de la production agricole et la lente remon­tée des indices industriels et de ceux du secteur tertiaire. Ce processus ne s’arrêtera qu’avec la guer­re. L’industrie retombera en-dessous du niveau de l’époque préfasciste (22,9) et l’agriculture remon­tera à 54,6. Mais cet arrêt n’est que temporaire, comme on peut le voir en regardant les indices de l’immédiat après-guerre. Cela prouve que derrière ce qu’on appelle le fascisme, il n’y a pas simplement la répression militaire des luttes ouvrières mais un plan complet de restructuration du capital.
L’évolution du fascisme italien n’échappera pas a l’Internationale communiste. A l’ouverture du IVème Congrès qui eut lieu le 5 Novembre 1922 à Pétrograd, l’Internationale adressait au prolétariat italien un manifeste. Retenons-en un passage qui concrétise les tentatives au niveau de l’institution ouvrière de donner une définition du "phénomène" fasciste :
"... A côté d’éléments qui restent politiquement indécis, comme les étudiants contre-révolutionnaires, les officiers démobilisés, les fascistes ont aussi des forces ouvrières, des prolétaires agricoles et une partie des paysans...".
Et voici pour finir, un passage du discours prononcé par Zinoviev, à l’avant-dernière séance du congrès, le 4 Décembre à Moscou :
"... Un des chefs des syndicats fascistes, Rossoni, a dit : nous avons gagné, mais la révolution (!) n’est pas accomplie, notre révolution doit être accomplie pour pouvoir reconstruire l’harmonie de la nation au nom du travail, en appréciant la valeur du syndicalisme (!). Le juste profit doit être réparti entre les industries et les ouvriers. Voici l’ideologie de ces messieurs fascistes... qui en vérité n’est pas tellement éloignée, contrairement à ce qu’on pourrait croire, de la socialdémocratie. Au fond l’idéologie est la même, sous une autre forme...".




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