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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le capital allemand et l’industrie lourde
Les ouvriers contre l’état, p. 49-51.
Article mis en ligne le 8 juin 2013
dernière modification le 7 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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La position internationale de l’Allemagne, qui restait une grande puissance malgré ses revers mi­litaires, l’intervention de la France et des puissances "démocratiques" dans la vie politique et écono­mique de ce pays, la nature du capitalisme allemand la différencie profondément de l’Italie rurale et de ses structures industrielles archaïques. Les contradictions entre les intérêts du capital italien et la si­tuation allemande resteront vives jusqu’à la guerre. On verra à deux reprises, en 1923 et 1925, Mus­solini intervenir aux côtés des puissances alliées en faveur de la France, contre l’Allemagne : par exemple, il apporte son soutien à l’occupation de la Ruhr.
En Allemagne, la grande crise inflationniste présenta pour le grand capital des avantages sub­stantiels : les salaires ne pesant d’aucun poids sur leurs prix de revient, les industriels allemands re­prirent une place de choix sur le marché mondial. En outre, ils éliminèrent les petits concurrents, ac­quirent pour des miettes une grande partie des valeurs boursières, etc. ... Mais cette situation était trop anarchique et trop peu "saine" pour pouvoir durer longtemps. Il fallait vite passer à une phase de réorganisation et de remise en ordre, planifier le développement, et briser l’autonomie ouvrière : ce fut le rôle du parti social-démocrate qui reçut le pouvoir pour anéantir cette autonomie.
Le 1er Mai 1933 aux grandes cérémonies pour la Fête du Travail, Hitler au pouvoir depuis quel­ques mois, se présente comme le défenseur des ouvriers.
En effet, en 1932, l’Allemagne compte environ 6.000.000 de chômeurs. Son économie n’est pas seulement dangereusement peu saine, mais surtout se trouve en proie aux crises engendrées par le vieux critère du libéralisme économique qui ne tolérait aucune planification, aucune intervention de l’Etat.
Le titre de gloire du national-socialisme qui sera toujours habilement exploité dans la propagande du régime sera d’avoir résorbé le chômage et remis en marche l’économie sur un pied différent. Cette opération fut le fruit d’une initiative du ministre de l’économie, Hyalmar Schacht, qui créa une ex­portation "forcée" (blocage des capitaux étrangers en Allemagne, et possibilité d’achat de marchandise allemande à bon prix pour les créanciers étrangers qui avaient leur argent dans les banques alleman­des) : c’est la politique du Registermark ou Kreditsperrmark.
L’organisation du marché agricole, la mise en oeuvre des plans de 4 ans, la distribution de devi­ses pour l’importation, nous indiquent un trait essentiel de l’économie national-socialiste : il s’agit d’une économie planifiée.
Le régime, bien entendu, n’est pas là pour mettre en discussion l’économie privée, il liquidera, au contraire, par exemple dans les secteurs bancaires, toutes les participations d’Etat. Sa tâche est de réorganiser cette économie, le régime est le plan du capital.
L’industrie est une forme de trust ; une loi du 15 Juillet 1933 permettra à l’Etat de constituer des cartels obligatoires.
En 1935, 90% du capital des sociétés par actions est organisé sous cette forme. La planification du système capitaliste implique bien l’application d’un certain réformisme au libéralisme malade, mais surtout l’accélération de la concentration. En Allemagne, ce fait économique trouve son expression dans le nazisme.
Dirigé par Robert Ley, le Front du Travail allemand devient le syndicat unique : il aura la gestion d’une vaste gamme d’activités et services sociaux (les assurances sociales, les coopératives, les ban­ques de crédit ouvrier etc.). Le but fondamental est toujours le même : associer patrons et ouvriers pour accomplir une oeuvre commune.
D’un côté il fallait priver la classe ouvrière de toute autonomie, de l’autre, il fallait "s’occuper de ses besoins". Ce schéma social-démocrate classique s’articulait dans une série de faits réels, (élimina­tion du chômage, garantie du travail et du salaire, stabilisation des prix, travaux publics, construction des maisons à bas prix etc. ...) accompagnés par des réformes générales ayant trait au rapport entre l’individu et l’entreprise, entre l’individu et l’Etat. La K.D.F. une branche du Front du Travail (dite aussi "le travail dans la joie") organise des représentations théâtrales pour les ouvriers, des vacances à bon marché et des croisières à l’étranger. Le régime multiplie les attentions pour les loisirs des tra­vailleurs. Les sports sont mis à la portée de tous, les oeuvres d’assistance se multiplient. Une d’entre elles, la W.H.W. (secours divers), gère chaque année plusieurs milliards de marks. Sous la direction de l’ingénieur Todt, un vaste plan d’équipement est entrepris et réalisé (construction de routes et de lo­gements, défrichements etc. ...) ; la construction du réseau d’autoroutes occupe 200.000 ouvriers. Les prix et les salaires restent dans l’ensemble stables ; une hausse des prix de gros de 25% de 1933 à 1939 fut enrayée par une réduction des marges bénéficiaires du commerce de détail. Le chômage avait disparu. La classe ouvrière privée de toute autonomie était intégrée de force dans un système "ré­formé" ; la société était devenue une société de producteurs, la démagogie socialisante n’avait plus de limite.
Le Nazisme comme forme institutionnelle permit au capital allemand de se réorganiser à l’échelle nationale. Il remodela la société pour en faire une société de producteurs hiérarchisés. L’idéologie ra­ciste ne recouvre rien d’autre que cette hiérarchisation du travail, qui devait s’étendre au-delà des con­fins de l’Allemagne dans un projet de "nouvel ordre européen", où les êtres inférieurs seraient les ou­vriers moins qualifiés et moins payés : de la chair humaine. Le capital avait réussi à faire disparaître la classe ouvrière en tant que classe politique, en noyant les intérêts particuliers et exclusifs de celle- ci dans l’intérêt collectif de la nation.
Ce type de projet d’intégration se heurtait au capital mondial qui était en train d’opérer une réunification internationale keynésienne. Le réforrrisme national-socialiste restait prisonnier d’un archaï­sme qui s’avérait contradictoire avec la réponse anti-ouvrière de l’Etat Keynésien : la planification natio­nal-socialiste considère encore la paix sociale et la disparition politique de la classe ouvrière comme la condition sine qua non de la reprise du développement. Au contraire le modèle keynésien adopté par les puissances dites démocratiques, considère la présence d’une classe ouvrière bien délimitée politi­quement comme le MOTEUR et la SOURCE du DEVELOPPEMENT : sans classe ouvrière, sans con­flictualité, pas de développement.
Les interprétations politiques divergentes que donna le mouvement communiste international, à propos du fascisme, ont leur clé dans cette découverte keynésienne, dans ce projet pratique de recom­position du capital, et surtout dans son application différenciée suivant les pays capitalistes. Pour dé­truire l’obstacle nazi on vit se réaliser l’alliance entre le réformisme "démocratique" du capital et le réformisme ouvrier, bref la liquidation de la Troisième Internationale et l’avènement des Fronts Popu­laires. Les débats du 6ème congrès de l’Internationale sont marqués par des tentatives de définitions théoriques de ce problème. Les bolchéviks n’y parviendront jamais. Staline, Zinoviev et Trotsky don­nèrent des définitions divergentes qu’il vaut la peine de considérer : Trotsky voyait la social-démocra­tie comme l’aile gauche de la bourgeoisie et le fascisme comme aile droite. Ses arguments étaient di­rigés contre Staline (et Zinoviev) qui, selon lui avaient obligé la direction de l’Internationale à "...rayer d’un trait toute différence politique entre fascisme et social-démocratie ..." (Trotsky : Critique du pro­gramme de l’Internationale).
Staline donna sa réponse dans la Pravda du 20 septembre 1924 : "...il est faux que le fascisme ne soit qu’une organisation de combat de la bourgeoisie. Le fascisme n’est pas seulement une catégo­rie militaire et technique... La socialdémocratie est objectivement l’aile modérée du fascisme...".
Le débat basé sur ces deux postulats théoriques opposés, finit par reporter toute la probléma­tique sur un terrain idéologique qui n’avait pour référence que la chronologie politique des événements. L’analyse marxiste des différentes nécessités que trouve en face d’elle la recomposition du capital mon­dial, le bouleversement des structures et techniques productives auquel celui-ci se prépare, la significa­tion toute nouvelle que donne la science du capital à la grande poussés offensive de la classe ou­vrière : tout cela est remplacé dans l’Internationale par l’analyse doctrinaire des partis politiques, par la référence à l’histoire bolchévique, par la critique ou l’approbation de telle ou telle autre position spéci­fique. Les planificateurs bolchéviques ne pouvaient d’ailleurs comprendre les différences profondes entre la réponse anti-ouvrière keynésienne et celle de la planification fasciste, dans la mesure ou eux-mêmes avaient évacué tout rôle de Vautonomie ouvrière et de la conflictualité ouvrière dans le développement sovietique.
Le marxisme s’était figé et métamorphosé en histoire du bolchévisme. Dès lors, le fond du pro­blème échappa toujours aux définitions données par l’Internationale. Cette institution transmit son tra­vers idéologique à toutes les organisations ouvrières traditionnelles.
Dans la société réorganisée par le réformisme keynésien, on voyait disparaître le postulat stati­que qui voulait offrir la garantie de l’emploi, du salaire en échange de la paix sociale et l’abandon par les ouvriers de toute autonomie.
Mais l’Internationale appuyée sur un régime qui avait fondé la planification socialiste sur une paix sociale éternelle, était bien mal placée pour comprendre cette révolution du capital et saisir les différences d’organisation du travail et de mécanismes institutionnels qui fondaient ces deux réformismes. En la ma­tière, l’oeil de Moscou était aveugle et l’Internationale, juge et partie.
Voilà pourquoi elle fut incapable de jouer, pendant qu’il en était encore temps, sur les contradic­tions.

Ouvrages de base : G. Perticone, Storia del Socialismo, Roma 1945, ISTAT serie VIII ; R. de Felice, Mussolini il rivoluzionario, Einaudi, Torino ; F. Catalano, Potere economico e fascismo, Lerici, Milano 1964 ; W. Shirer, Le Illème Reich des origines à la chute, Paris 1961.




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