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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Classe ouvrière et capital en France : du Front populaire à Vichy
Les ouvriers contre l’état, p. 51-62.
Article mis en ligne le 8 juin 2013

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A la différence des autres pays capitalistes (U.S.A., Allemagne, Angleterre), la crise de 1929 n’a pas eu de conséquence immédiate sur le système économique français. La conjoncture favorable s’est poursuivie jusqu’à la fin de 1931. Aussi les contre-coups politiques de la crise se produisirent-ils avec un retard de quelques années. Par contre-coups politiques, on entend ici en particulier, la crise de ma­turité de la bourgeoisie mondiale, et l’introduction dans le cadre de la science bourgeoise, d’une série de nouveaux principes politiques pour assurer un meilleur fonctionnement du cycle économique du capital et renforcer le contrôle politique sur la force de travail sociale.
Il ne s’agissait pas seulement de l’abandon d’un certain nombre de principes de la science bourgeoise qui passaient pour « classiques », mais d’abord de la modification des rapports de l’Etat et de l’indu­strie, de la politique et de l’économie.
Quelle fut la "voie française" de cette restructuration internationale du capital ?
1. - C’est surtout en termes d’équilibre politique que s’explique la relative stabilité de l’économie française pendant la grande crise. L’initiative de la classe ouvrière ne s’était pas encore bien développée. Une fois déjà, la France était restée dans un relatif isolement par rapport au mouvement de classe in­ternational : dans l’immédiat après-guerre quand le niveau de lutte de classe ouvrière n’avait pas atteint la dimension sociale et organisationnelle qui caractérisa au contraire des pays européens au capitalisme tout aussi avancé que la France (Allemagne par exemple). Les rapports entre organisation et classe ou­vrière, en particulier entre classe ouvrière et social-démocratie, n’avaient donc pas subi de modification radicale. L’organisation du P.C. avait réussi en Allemagne et en Italie, même pour peu de temps, à re­présenter au niveau des institutions le point le plus élevé de la lutte ouvrière. En France, le P.C. n’en était pas encore à créer des modèles de comportement politique révolutionnaire. En règle générale cela permit à la classe politique radical-socialiste, une gestion assez continue du pouvoir. Depuis la fin de la guerre, les gouvernements successifs avaient eu pour base politique la petite et moyenne bourgeoisie. La cohésion politique de cette masse sociale et la stabilité du système avaient toutefois un caractère très provisoire, auquel correspondait l’empirisme des méthodes adoptées par la classe politique radical- socialiste : celle-ci n’avait jamais rien fait pour donner une armature institutionnelle à ce type de "so­ciété social-démocrate" qu’elle prétendait pourtant créer. L’industrie n’avait pas encore découvert son rôle social, ni les syndicats le contrat collectif. Cet équilibre du système révélait en réalité son caractère arriéré : le gouvernement avait encore pour règle fondamentale l’équilibre budgétaire ; l’intervention de l’Etat dans l’économie se limitait à une politique de travaux publics ; la classe capitaliste ne se faisait entendre du gouvernement que par le biais de la corruption individuelle des parlementaires et ministres. C’est la crise de 1929, en étranglant le marché capitaliste mondial, qui devait fournir, à partir de 1932 environ, les conditions matérielles de l’éclatement des contradictions politiques et structurelles du sys­tème. Instinctivement la classe capitaliste française chercha à soustraire artificiellement la France des conditions du marché mondial ; d’où protectionnisme ; défense à outrance de la monnaie, et maintien du niveau des prix sur le marché intérieur par de fortes subventions à l’exportation. Mesures que les gouvernements radical-socialistes appliqueront opiniâtrement, mais qui se révéleront techniquement insuf­fisantes pour rétablir l’équilibre du système. Car le problème n’était pas de choisir les mesures de stabili­sation les plus appropriées. La science du capital vaut tant qu’elle ne rencontre pas une initiative politi­que du côté ouvrier. Ainsi en France, la question n’était pas de choisir entre la dévaluation de la monnaie ou la déflation, mais de prévoir la réaction de la classe ouvrière. Historiquement, le problème posé est donc celui de l’usage politique ouvrier d’un moment de la conjoncture économique. Comme toujours en pareille situation, la porte de sortie pour les capitalistes, c’était des réformes économique et politiques globales. Un nouveau rapport, plus étroit s’instaura entre politique et économie, classe capitaliste et classe gouvernementale, industrie et Etat, et produisit un renouvellement institutionnel.
2. - Au moment où les conséquences de la crise allaient se manifester en France, les autres pays capitalistes avaient déjà trouvé et mis à l’essai ces nouvelles formes institutionnelles : New Deal aux U.S.A., planification en Belgique, nazisme en Allemagne, création de l’industrie d’Etat en Italie. Mais tant qu’une initiative politique de la classe ouvrière n’avait pas contraint le capital français à donner une dimension nouvelle à ses propres structures, ce projet restait sur le plan de l’idéologie bourgeoise, idéologie qui était loin, dans les années 1934/1935, d’être majoritaire.
"Lorsque des pays étrangers cherchaient à sortir de la crise, en faisant appel à l’intervention gouvernementale, ils provoquaient de vigoureuses critiques, que ce fut le New Deal, l’action du docteur Schacht, ou les corporations portugaises" [1].
Au congrès de Lille de la S.F.I.O. début 1934, Georges Lefranc, Pierre Dreyfus et Robert Marjolin présentaient avec de nombreux autres délégués, la motion dite "des planistes", projet d’une nouvelle politique social-démocrate, en même temps que d’une nouvelle règlementation institutionnelle des rap­ports entre économie et politique. Les "planistes" mis en échec, reviendront à la charge quelques mois plus tard, au congrès de Toulouse : cet épisode est important, car il indique ce qui commençait à apparaître dans la classe politique française, et en particulier chez les radicaux-socialistes au gouverne­ment ; l’idée d’une nouvelle dimension des rapports institutionnels du système capitaliste, de la nécessité d’amener tout le système à faire le saut indispensable pour rattraper le niveau plus élevé atteint alors par l’organisation du capital. Bien que la situation du capital français puisse encore se définir comme "arrié­rée" au regard de celle autres pays, les secteurs les plus importants de l’industrie (charbon, acier, chi­mie, électricité) avaient atteint un niveau de développement technologique et organisationnel égal à ce­lui des autres pays. Il s’agissait des secteurs les plus intégrés sur le plan international grâce aux accords de cartel, et c’est à partir d’eux que l’idée a fait tâche d’huile dans d’autres secteurs d’une importance politique fondamentale, tels que l’automobile. Les accords internationaux entre firmes représentaient bien mieux la réalité des rapports d’Etat à Etat, que l’action politico-diplomatique traditionnelle. Ainsi la partie la plus avancée du capital français était déjà totalement disponible pour une restructuration générale du système, par la création de nouveaux rapports économiques avec la force de travail, ou cle nouveaux rapports politiques avec le mouvement ouvrier. Autrement dit : elle était objectivement en mesure d’absorber une poussée de lutte ouvrière et syndicale, même si la situation subjective de la classe capitaliste ne lui permettait pas encore d’imposer une solution contractuelle du conflit au camp bourgeois tout entier. Le recours, même temporaire, au terrorisme fasciste était donc inutile, et on le vit clairement dans les journées de Février 1934.
En général, le comportement du patronat et du gouvernement des années 1934-1936 - période de la grande reprise et de la généralisation des luttes ouvrières - ne présenta pas de contradiction, ni d’in­certitude ou d’incohérence. De fait, plutôt que la recherche d’une juste politique "anti-cyclique" ou "anti-conjoncturelle", le propos de la bourgeoisie française fut de laisser se développer naturellement les contradictions économiques et sociales, afin de pouvoir tout aussi naturellement établir à brève échéan­ce, un nouvel équilibre économique et politique, sur la base d’un plus haut degré de maturité du capital. En d’autres termes, les éléments les plus conscients de la bourgeoisie capitaliste française se préoccu­paient peu de voir se reconstituer dans l’immédiat les conditions de la reprise économique et du dévelop­pement ; ils s’intéressaient surtout à la perspective d’une nouvelle stabilisation politique du système, susceptible de fournir les conditions de la reprise du cycle à long terme. Encore loin de l’idéologie de la programmation ou du "planisme", le comportement bourgeois était cependant déjà déterminé par une certaine vision du "plan capitaliste", plan qui devenait alors prévision et projet politique. Ce projet comportait aussi l’hypothèse d’un renforcement de la pression économique de la classe ouvrière et de la puissance organisative du syndicat.
3. - Le mouvement ouvrier ne tarda pas à le comprendre. En juillet 1934, P.C.F. et S.F.I.O. conclurent un pacte d’unité d’action. Plus importante est l’unification, peu après, des deux centrales syndicales, socialistes et communistes : C.G.T. et C.G.T.U.
La question quil faut aborder maintenant intéresse le mouvement ouvrier et syndical, et en parti­culier le mouvement communiste.
On ne peut omettre à ce propos, la politique du Komintern. Préparé dans la pratique par de nom­breuses initiatives périphériques, le "retournement tactique" du Komintern fut annoncé officiellement et imposé comme ligne de conduite générale à tous les partis communistes en septembre-octobre 1935, au septième congrès. Cette date marque la formulation théorique du réformisme communiste. C’est là un des problèmes majeurs de l’histoire contemporaine que d’identifier les caractéristiques spécifiques du réformisme communiste, donc ce qui le différencie en pratique du réformisme de la social-démocratie classique de la Seconde Internationale.
La solution se trouve dans l’étude du fonctionnement pratique du réformisme communiste. Le Front Populaire français en est un exemple. Nous pouvons peut-être caractériser ainsi la situation qui fut alors celle du P.C.F. : pour la première fois s’offrait à lui la possibilité d’être le guide politique d’une lutte ouvrière au niveau social, dans une phase déterminée du passage du capital à un degré de socialisation supérieur. Ce n’était pas un moment de "crise révolutionnaire aigüe", ni de lutte de classe comportant aussi un caractère militaire, dans une situation de décomposition complète des struc­tures étatiques et économiques du capitalisme (ce qui fut le cas général dans la période 1917-1923 ; la "formule bolchévique" du parti avait été alors l’interprète d’un niveau spécifique et généralisé de la lutte ouvrière, et le mouvement communiste avait instauré un rapport nouveau, plus correct, entre organisation et classe). Ici le capital devait programmer la stabilisation politique et planifier son déve­loppement, même si programme et plan ne se traduisaient pas encore en formules juridiques et institutionnelles.
La pression économique et politique de la classe ouvrière était "dans certaines limites" prévue et compatible avec le plan du capital. D’autre part, le terrain de la lutte de classe était plus avancé, et donc le mouvement révolutionnaire ne s’identifiait à aucune avant-garde, mais exprimait le niveau de masse.
Un parti de classe se distingue par sa capacité d’être l’interprète et le guide politique des mouve­ments de la classe ouvrière dans une situation donnée. Sous l’impulsion des conditions matérielles nées de la récession économique, le mouvement de lutte de la classe ouvrière française atteint vite un haut degré de généralisation et de diffusion, sortant rapidement de l’usine, pour assumer une dimension sociale. Les travailleurs des services, et en particulier les fonctionnaires de l’Etat et des institutions étatiques, les techniciens et les employés de l’industrie, les enseignants : tout ce vaste secteur de masse sur lequel s’exerçait avec le plus de force le contrôle politique du parti radical-socialiste, se plaça sur le terrain de lutte indiqué et ouvert par la classe ouvrière.
Dans le caractère de socialisation plus élevée et la dimension de masse de la lutte, le capital cou­vait vérifier chez l’adversaire le niveau supérieur qu il avait lui-même atteint. Or, le P.C.F. considérant ces mouvements de la classe ouvrière comme une "pression populaire" générale, assignait à la poussée de classe un rôle typique de "spontanéité".
Le moment politique "prééminent" devint pour le P.C.F. non pas d’établir un rapport correct entre l’organisation de classe et ce mouvement spécifique de classe, mais d’établir un rapport entre le mouvement communiste et la petite et moyenne bourgeoisie. Le P.C.F. devint donc concurrent du parti radical- socialiste dans la lutte pour le contrôle politique de cette masse sociale. Comment le P.C.F. a-t- il pu devenir peu à peu l’organisation politique de la petite et moyenne bourgeoisie ; de cette masse sociale qui en France constitue l’héritage le plus lourd de la révolution ? Inutile de rappeler ici - les historiens et les sociologues l’ont déjà plusieurs fois souligné - le véritable comportement anti­capitaliste bourgeois qui apparaît avec la naissance des monopoles. Le mouvement communiste après 1935 représente de façon institutionnelle ce moment du processus historique : il prend la place tra­ditionnelle du parti radical. Et quiconque connaît un peu l’histoire politique française sait que la France est peut-être le seul pays d’Europe occidentale où le parti radical ait pu obtenir une base de masse. Si le P.C.F. peut cependant revendiquer encore son caractère de classe, cela tient à une action politique qui met en avant le rapport avec l’anti-capitalisme petit-bourgeois. Il était donc parfaitement cohérent que le P.C.F. découvre, dans le Front Populaire, son "rôle national" et sa filiation directe avec les Jacobins de la Révolution.
Quant au rapport politique avec la classe ouvrière, nous avons déjà vu comment le P.C.F. as­signa au mouvement de classe un rôle subordonné, du ressort de la "spontanéité". La direction staliniste du parti vit dans les mouvements de classe, une pression spontanée et nécessaire de la base, à employer pour établir un rapport de contrôle politique entre le mouvement communiste et la petite et moyenne bourgeoisie.
La formation du gouvernement Blum "d’unité nationale" fut permise pour une très grande part, par l’attitude identique que la partie la plus avancée du capital français et les organisations du mou­vement ouvrier prirent à l’égard du mouvement ouvrier. Tous deux considérèrent le mouvement de classe lui-même, comme la voie principale pour parvenir à un "rétablissement spontané" du système à un niveau plus élevé.
La C.G.T., dans l’appel adressé au pays le 21/2/1934, affirmait qu’"on ne sortirait du chaos actuel qu’en reprenant confiance dans le travail". Elle faisait ainsi entendre que le rétablissement économique (comme nous l’avons vu, le capital ne pensait même pas à ce moment-là, à un tel rétablis­sement du cycle) passait par une reprise de la productivité du travail, donc par un arrêt et une disci­pline du mouvement de la force de travail. En pratique par un blocage des luttes ouvrières, c’est-à-dire par la négociation.
Quand Blum arrive au pouvoir et quand se forme la coalition du Front Populaire, les choses sont déjà très claires. L’opération prévue, calculée d’avance, se développe dans une atmosphère de fébrilité remarquable. Il faut faire vite. Il faut avant tout donner un coup d’arrêt à la combativité ouvrière. En fait, le 2 Mai 1936, les ouvriers de l’usine Bréguet (Le Havre) occupaient l’établissement, suivis par les ouvriers de Latécoère, de Toulouse et de Bloch à Courbevoie. Très rapidement, l’occupa­tion des usines s’était étendue à tout le pays.
Blum refusa de recourir à la force, mais reconnut comme illégale l’occupation des usines parce qu’elle violait le code Napoléon sur la propriété. Dès le lendemain de la présentation du gouverne­ment Blum au parlement, patrons et syndicats se précipitèrent pour signer l’accord Matignon ; la paisi­ble tranquillité des joueurs d’échecs se mua d’un coup en anxiété et en peur. A la signature des ac­cords, on trouve, outre huit des plus grands dirigeants de la C.G.T., Lambert-Ribot, René Duchemin, président de la Confédération Générale de la Production Française (C.G.P.F.), le président de la chambre de commerce de Paris et le président de l’Union des Industries Métallurgiques et Minières, assistés au moins de quatre ministres et autant de sous-secrétaires du nouveau gouvernement. Léon Jouhaux, secrétaire général de la C.G.T. définit les accords comme "la plus grande victoire du mouve­ment ouvrier français". Outre une augmentation d’environ 12%, le paiement des jours fériés et la contribution à la retraite, le patronat reconnaissait les délégués syndicaux d’usine et admettait le prin­cipe des contrats collectifs.
4. - Bien avant de recevoir un refus politique déclaré, de la classe ouvrière, les "accords Mati­gnon" vont déchaîner un charivari dans les sphères de la classe capitaliste française.
A la signature des accords, nous trouvons précisément les représentants des trusts de la sidérurgie, de la métallurgie, de la chimie et de l’électricité : Seule cette partie du capital français intégrée au maximum au niveau international avait dès auparavant, un rapport très étroit et précis avec le gou­vernement et l’Etat, et pouvait donc établir de nouveaux rapports économiques et contractuels avec la force de travail.
Pour le capital, le problème était donc l’homogénéité politique de la classe patronale, et sa plus gran­de unification derrière le capital le plus avancé. Pour ses rapports avec la classe ouvrière, il était con­scient qu’il fallait un processus plus long. La C.G.P.F. affronte immédiatement ce problème en rem­plaçant à la présidence de la confédération le vieux Duchemin par Gignoux, qui appartenait déjà au "groupe des cerveaux économiques" du premier gouvernement Laval. Il éditait le journal "La Journée Industrielle" (qui, au lieu d’être comme le "Temps" le porte parole de l’industrie lourde, représentait de plus larges couches du patronat). Un des premiers actes du nouveau président fut d’accorder l’en­trée à la direction aux représentants de la petite et moyenne entreprise. En fait, l’attitude du capital français ne fut pas seulement de refuser la politique contractuelle, après en avoir accepté le principe ; le plan politique du capital était beaucoup plus complexe.
5. - A peine constitué le gouvernement Blum, les buts qu’il s’était proposés étaient dépassés. La reprise économique et le rétablissement politique se heurtaient à la mauvaise volonté des ouvriers qui refusaient d’y collaborer. Les occupations d’usines se poursuivent tout le mois de Juin. Le vrai problème pour la classe gouvernementale du Front Populaire était de mettre un terme à l’initiative ou­vrière pour pouvoir jouer un rôle de médiation dans le conflit de classe.
Si l’expérience Blum fit faillite, c’est aussi pour avoir voulu réaliser en même temps deux objectifs inconciliables ; rester fidèle à son programme de réformes et mettre un frein à l’offensive de classe. En réalité, il fallut choisir ; la réforme s’avérait impossible tant que l’initiative révolutionnaire des ouvriers n’était pas politiquement battue. Il n’est pas d’autre « voie social-démocrate » que celle indiquée par Noske en Allemagne en 1919-20.
Les premiers à subir la crise furent les dirigeants du P.C.F. Le 11 Juillet, plus d’un mois après les accords Matignon, le mouvement d’occupation des usines ne donnait aucun signe d’affaiblissement ; et Thorez, le tribun plébéien, ne trouva rien de mieux que de préciser ainsi les rapports entre classe ouvrière et organisation communiste : "Il faut savoir terminer une grève". Autrement dit, il faut bat­tre la spontanéité ouvrière pour mettre un coup d’arrêt aux luttes. C’est alors que le rapport entre orga­nisation et spontanéité, entre parti et classe ouvrière, commença à faire difficulté. L’anti-capitalisme va­gue, bourgeois et ouvrier, est évidemment une formule dépassée. L’idéologie anti-fasciste n’est plus à présent qu’un voile pudique jeté sur un mouvement politique inexistant.
Dans les années de l’offensive ouvrière de 1934 à 1935, le P.C.F. réduisant le niveau de la classe ouvrière à la spontanéité, avait pu faire confiance au syndicat pour gérer à lui seul les mouvements de la force de travail : à présent, les rapports entre parti, syndicat et classe ouvrière deviennent toujours plus complexes. Le syndicat n’est même plus en mesure de représenter sur le plan des institutions la dimension sociale de la lutte, tandis que le parti doit désormais laisser à découvert sa démission poli­tique face à la lutte ouvrière.
Pour rétablir un rapport d’organisation avec les mouvements de la classe ouvrière, le parti se transva­sa dans le syndicat, et 1937 vit se multiplier les adhésions au syndicat : adhésion politique de masse, dont la justification ne fut absolument pas le renforcement de la puissance contractuelle du syndicat lui-même.
Alors que le P.C.F. révélait de façon manifeste son incapacité à être le guide politique des luttes, il restait une organisation à laquelle les ouvriers pouvaient avoir recours : le syndicat, unique organe en­core utilisable dans la lutte contre le patron. Il s’agit naturellement d’une utilisation politique du syndicat par les ouvriers. Le jeu conflictuel dans la démocratie est dépassé ; une intégration du syndicat comme institution du système est exclue par le refus général que le patronat français oppose à la négociation et par le refus que la classe ouvrière oppose à la politique de prévention des luttes.
Les délégués syndicaux, grande conquête des accords Matignon, qui représentent dans l’usine le mo­ment conflictuel du rapport du travail, sont systématiquement licenciés. Ce sont très souvent d’authen­tiques cadres révolutionnaires d’usine (en majorité communistes), et ils sont éliminés en tant qu’avant- garde politique. Le parti, en tant que tel, n’intervient pas dans les luttes, sinon pour les apaiser ou, au mieux, pour exprimer une vague solidarité. Non seulement il n’est pas un instrument de direction politique, mais il ne réussit parfois même pas à assurer la liaison des expériences de lutte. N’oublions pas que, après les accords politico-militaires réalisés avec l’U.R.S.S. par Laval en 1935, le mouvement communiste aurait dû s’engager à fond dans la création et la consolidation de l’union sacrée pour imposer à toute la France le réarmement contre l’Allemagne, et à renforcer à partir de là, non seule­ment le rapport entre classe ouvrière et le P.C. mais aussi celui entre la classe et l’Etat socialiste. Il n’est donc pas étonnant de voir alors apparaître pour la première fois sur la scène les "groupes", cette mi­norité qui, voulant récupérer le niveau réel de la lutte de classe, se place à gauche du P.C.F. Il était aussi normal qu’ils finissent par sentir lourdement l’influence de Trotsky, alors l’unique cerveau pensant de l’opposition communiste. Influence seulement, car de tels groupes se forment hors de l’orga­nisation proprement trotskiste, alors représentée en France par le mouvement dirigé par Pierre Naville. Daniel Guérin, dans un essai auto-biographique, retrace l’histoire du plus important de ces groupes : celui qui se forme autour de la gauche de la S.F.I.O., et sous la direction formelle de Marceau Pivert - trop intransigeant pour savoir exploiter ses propres jeux tactiques, trop peu intelligent pour créer une alter­native théorique -. Les "Pivertistes" agissent au début comme le type même du groupe d’interven­tion dans la lutte (tracts, contacts d’usine), tout en menant la bataille à l’intérieur de la C.G.T. et de la S.F.I.O. (cercle syndicaliste "Lutte de classes" et "Gauche révolutionnaire").
Ils réussirent ainsi à conquérir l’importante fédération de la Seine, avant leur expulsion du parti et leur regroupement autour de la revue "Les Cahiers Rouges" (1937), pour fonder - après avoir été impitoyablement fustigés par les Trotskistes pour leur "entrisme" - le Parti Socialiste et Paysan en Juillet 1938.
Le groupe "pivertiste" fut le seul à démystifier l’anti-fascisme, en révélant le caractère rigoureu­sement capitaliste du fascisme ; mais il n’a pas réussi à caractériser le moment spécifique du capital fran­çais dans cette période, ni le moment de croissance objective et subjective de la classe ouvrière française. Il eut pour caractère une étroite orthodoxie anti-réformiste, luxembourgiste, et un remarquable acti­visme : il eut le mérite d’ouvrir une tradition en France.
6. - La couche politique française qui affronta l’expérience du Front Populaire, fut prise, on l’a vu, dans une contradiction entre le contrôle du cycle économique et le contrôle des mouvements de classe : elle échoua sur les deux tableaux. Quand la classe ouvrière n’est pas disposée à collaborer, il n’y a pas de mécanisme de réajustement de la conjoncture qui tienne. Un parti social-démocrate ne peut espérer s’en sortir en proposant une politique économique alternative. Les dirigeants de la S.F.I.O. esti­mèrent pourtant que c’était là leur atout caché : au programme déflationniste du gouvernement Laval, ils prétendaient opposer un programme économique fondé sur la dévaluation du Franc, la croissance de la demande intérieure grâce à l’augmentation des revenus salariés, etc.
La couche politique française voulut donc se présenter comme capable de gérer le système dans ses comportements politiques et économiques. Ambition qui n’était certes pas originale : il y avait déjà eu des rooseveltiens et des nazis, des planistes belges et des fascistes. On ne peut donc même pas consi­dérer les rapports entre classe capitaliste et classe politique, entre capital et Etat, comme différents, du point de vue de leur ligne théorique, de ce que le gouvernement de Front Populaire affirmait vouloir instaurer en France aussi. La différence, c’était seulement une classe ouvrière en mouvement, une varia­ble-force de travail telle que la classe politique française devait, pour se maintenir en tant que telle, utiliser les instruments spécifiques à l’Etat : l’armée et la police. Ce qui détermina la classe capitaliste à se montrer rapidement méfiante face aux conflits du gouvernement Blum, n’est pas l’incapacité de Blum à trouver un économiste assez compétent pour inventer les bons systèmes de réajustement du mécanisme général du cycle, mais son incapacité à imposer la discipline à la classe ouvrière. Il s’y employa pour­tant : après les vacances, les ouvriers réoccupèrent les usines, et Blum leur adressa le 29 Septembre, un premier appel, à ne pas l’obliger à user de la force. Comme ceux-ci persistaient, il commença par faire évacuer de force une petite usine parisienne de biscuits, le 7 Octobre.
En même temps, Auriol, ministre des finances depuis une semaine, annonça la dévaluation du Franc. Les couches les plus faibles de la classe capitaliste réagirent en transférant leurs capitaux à l’é­tranger. La haute finance, quant à elle, investit ses capitaux dans des titres étrangers. Une bonne part des capitaux des épargnants moyens, destinés aux investissements productifs, furent soustraits au réa­justement économique et à la "reprise du développement".
Remarquons que, tout en échouant dans son rôle de bonne administratrice du système économi­que, la social-démocratie assume l’idéologie du développement, comme une composante fondamentale de son programme.
Dès lors, on verra se produire, comme dans l’Italie d’aujourd’hui, l’absurde pantomine d’une so­cial-démocratie qui propose un "développement équilibré" contre le "développement dans le déséqui­libre" du capital.
L’expérience du Front Populaire nous montre aussi comment le rapport entre classe politique tra­ditionnelle et science économique bourgeoise tend à évoluer vers le lieu où se produira la rencontre, entre classe politique et classe capitaliste. Au niveau de la planification, on y vient dans une succession de batailles et d’expériences politiques conduites contre l’initiative de la classe ouvrière. Les moments de cette évolution sont donc des phases de la lutte de classe.
On a voulu expliquer l’échec de l’expérience Blum, outre sa prétendue "incompétence" en éco­nomie, par l’insuffisance des instruments juridiques et institutionnels qui auraient permis d’affirmer le rôle médiateur et régulateur de l’Etat (par exemple la possibilité de contrôler entièrement les mouve­ments de capitaux, ou celle de disposer d’un minimum d’instruments de programmation). En réalité une couche politique obtient ces instruments dans la mesure où elle réussit à les mériter dans la ges­tion des intérêts de classe. Le capital avancé (les trusts) et le mouvement ouvrier et radical avaient tous deux misé sur une solution spontanée qui se serait traduite dans un arrangement politique et économique : ils n’avaient pas songé à donner les instruments juridico-institutionnels éventuels à un gouvernement médiateur des conflits de classe. Les propositions dans ce sens, avancées par les planis­tes au sein de la S.F.I.O. et par les corporatistes au sein de la couche capitaliste pro-fasciste, avaient été dans les deux cas minoritaires. D’où la façon empirique et provisoire dont la capital le plus avancé établit ses rapports avec le gouvernement de Front Populaire, comptant résoudre le conflit de classe par des accords syndicaux au niveau de la production (donc en intégrant dans le système les secteurs de classe les plus avancés), en donnant au gouvernement radical-ouvrier, le contrôle des mouvements des couches productives marginales, dans l’attente d’un rétablissement à plus longue échéance.
Le Front Populaire apparaît donc comme un des moments du plan capitaliste, sans en être le moment de conclusion définitif.
Mais le fait qui donna au capital le plus avancé une conscience particulière de son propre plan, ce fut le refus opposé dans l’usine à l’intégration par les secteurs de classe les plus avançés, et la liaison politique simultanée de cette lutte ouvrière aux mouvements des milieux productifs. Et juste­ment la communication politique entre les luttes ouvrières et celles des travailleurs des services publics, des fonctionnaires d’Etat, et enfin - fait vraiment déterminant - des couches rurales, est une des caractéristiques de la poussée de classe générale en Mai et Septembre 1936. Ce mouvement de niveau social détruisait la vision mystificatrice du "peuple" contre la "classe", et faisait tomber l’illusion de pouvoir isoler par des concessions économiques le prolétariat industriel du reste de la masse sociale en mouvement.
De l’échec de ce gouvernement radical et "ouvrier", le capital français tira une première leçon : pour battre politiquement la classe ouvrière, la classe capitaliste devait assumer elle-même la fonction de classe politique, et ne plus croire que l’industrie nouvait continuer à remplir son rôle "particulier" dans le système social. Classe ouvrière et capital s’affrontaient directement, alors que Blum était enfer­mé dans les problèmes mis à l’ordre du jour par la guerre civile espagnole, et que le P.C.F. cherchait à échapper à ses difficiles rapports avec la classe ouvrière par des hymnes à la résistance contre Franco et une reprise de toute la stratégie anti-fasciste.
Le début des répressions contre les ouvriers qui occupaient les usines (Septembre-Octobre 1936) al­lait de pair avec l’introduction graduelle de la semaine de 40 Heures votée par le parlement en Juin 1936, mais qui n’entra dans les faits qu’au début du printemps 1937.
Après l’échec des concessions économiques, ce fut la dernière concession juridique du capital, dans sa tentative d’absorber la poussée de classe.
Simultanément, par des subsides aux agriculteurs et la constitution des Offices du Blé, on tentait de freiner le mouvement dans les campagnes. L’hiver 1936-1937 vit effectivement un reflux des luttes et une certaine reprise économique. Il s’agissait d’une situation provisoire : on pourrait dire que les diffé­rents partis en jeu s’arrêtaient pour réfléchir sur l’expérience passée.
7. - La classe au gouvernement commença par jeter par-dessus bord son propre programme éco­nomique et choisir les mesures adaptées pour rétablir la confiance du monde des affaires et des épar­gnants moyens. En effet, une des premières choses qui explosent dans les mains d’une social-démocratie au pouvoir dans une phase de dépression, c’est précisément son programme économique. Autrement dit, le gouvernement Blum, malmené par la classe ouvrière, progressivement isolé de la petite et moyenne bourgeoisie, revenait aux pratiques des gouvernements précédents, qui tendaient à redresser le cycle éco­nomique à brève échéance- Tandis que le plan du grand capital était de battre d’abord la classe ou­vrière pour rétablir ensuite le développement du mécanisme économique.
Le P.C.F. continuait d’une part à faire de la guerre civile espagnole une diversion aux problè­mes de lutte de la classe ouvrière française, et d’autre part renversait son action dans l’organisation syndicale.
1937 est l’année de la "communisation" de la C.G.T., de l’exclusion progressive du courant so­cialiste par le courant communiste. On a voulu n’y voir rien d’autre que la "frénésie de pouvoir", la "vocation aux charges" et le "machiavélisme" communiste. C’était en réalité un processus bien plus complexe : le mouvement communiste tentait de rétablir un rapport d’organisation politique avec la classe ouvrière. Processus qui révélait en même temps le degré de politisation des ouvriers et la diffi­culté pour l’organisation communiste d’en contrôler politiquement les mouvements. La contradiction en­tre une stratégie réformiste et une action pratique, quotidienne, qui ne pouvait pas ignorer le niveau de classe réel, conduisait le P.C.F. à une impasse, et le condamnait à l’immobilisme politique, malgré un grand effort d’activisme.
D’autre part, aucune des minorités existantes ne parvint à organiser la spontanéité.
Les éléments les plus avancés de la classe capitaliste commençaient cependant à présenter des symp­tômes de plus grande conscience de leur rôle de classe : au printemps 1937 apparaît la revue des "Nou­veaux Cahiers", rédigée par un groupe qui comprenait Detoeuf, Isambert, De Tarde, Bernard, Henri Davezac.
"Leur formation, leur tendance et leur position en faisaient plutôt des administrateurs que des patrons", observe Ehrmann [2]. Voilà donc le premier groupe de technocrates déclarés, qui, liés per­sonnellement aux trusts, commencent à préfigurer une société où la classe capitaliste devient classe gérante du système économique et social dans son ensemble. Partisans du rôle institutionnel des syn­dicats et du mécanisme de la conflictualité, ils pensaient pouvoir résoudre les conflits au niveau direct de la production, c’est-à-dire sur le plan industriel. Ils défendaient l’unité de l’Europe, c’est-à-dire, la coordination des plans capitalistes nationaux. Ils admiraient Rathenau, mais étaient anti-nazis. Bref, ils étaient le personnel politique nécessaire au saut de maturité du grand capital vers une reprise pro­grammée du développement à longue échéance.
Si les "Nouveaux Cahiers" ne devinrent pas le groupe dirigeant du mouvement patronal, la cause en fut l’esprit obtus - c’est le cas de le dire - de Renault et des secteurs les plus arriérés (les indu­stries moyennes et légères) qui voyaient dans le fascisme un modèle à suivre. Il était assez logique en­fin, qu’au groupe des "Nouveaux Cahiers" s’associent des syndicalistes non communistes. Germain Mar­tin, déjà ministre des finances dans différents gouvernements, alors président du Comité de Prévoyance et d’Action Sociale de la C.G.P.F., dirigeait une autre tendance du mouvement patronal : son petit jour­nal, "l’Elan Social", incitât les patrons à une grève patronale et à la constitution de syndicats jaunes. A l’époque de Munich, il soutint avec énergie la politique "d’apaisement" à l’égard de Hitler.
Si les éléments avancés qui contrôlaient la C.G.P.F. laissaient subsister des tendances aussi diver­gentes dans la classe capitaliste, ce n’était pas par ingéniosité, par souci d’avoir un éventail de solu­tions, mais parce que la phase de transition du capital français à un degré de maturité supérieure, de­mandait le maximum d’homogénéité politique dans la classe capitaliste elle-même. Un système de pro­grammation tel que celui de Vichy demandait une unification et homogénéisation subjectives de la classe capitaliste.
C’est pourquoi, bien que les trusts eussent pu modifier tranquillement les rapports économiques et juridiques avec la force de travail, la C.G.P.F. invita ses propres membres à refuser les accords col­lectifs, et elle-même, après l’épisode Matignon, ne les signa pas.
Après le printemps 1937, la montée des luttes ouvrières reprit, et porta la situation économique à un point de crise tel que les résultats de la reprise productive de l’automne-hiver précédent furent anéantis. Le refus déclaré des ouvriers avait mis fin à l’expérience Blum. Puisque le gouvernement de Front Populaire abandonnait désormais la politique de déflation, il n’y avait aucune raison à ne pas confier la même politique (celle qui tendait à "redonner confiance au monde des agents écono­miques") à des hommes moins antipathiques au milieu financier.
Les remaniements des gouvernements qui se succèdent à partir de Juin 1937 montrent que la classe capitaliste avait désormais renoncé à reprendre le contrôle des mouvements de la classe ouvrière par une rencontre avec le milieu politique radicalo-socialio-communiste, et se préoccupait avant tout de recons­tituer sa propre unité, en sollicitant des mesures empiriques qui, si elles ne suffisaient pas à réajuster le mécanisme économique, servaient au moins à calmer les agents économiques.
La S.F.I.O. et le P.C.F. comprenaient qu’ils ne pouvaient venir à bout de la poussée de classe par les réformes (en Mars 1937, la France avait atteint le plein emploi) et que, s’ils revenaient au gouverne­ment, ils ne pourraient s’y maintenir qu’en se comportant comme Noske.
En effet, l’occasion n’en manqua pas. Durant toute cette période de "lutte ouvrière permanente", le P.C.F. avait intensifié son action contre la spontanéité en l’identifiant avec l’hérésie trotskiste. Vers la fin de l’année, le mouvement de lutte devint toujours plus intense. A Noël, la grève des travailleurs des services municipaux laisse Paris sans eau, sans gaz et sans transports. Le gouvernement tente de casser le mouvement par la force, puis fait approuver à toute vitesse, le 28 Janvier 1938, une loi qui punit ceux qui poursuivent la grève après un arbitrage.
Une fois éliminée la négociation collective, la période de l’expérience Blum et les mois qui suivi­rent virent une utilisation systématique de l’arbitrage. Les accords d’arbitrage refusés, il ne restait qu’à instituer juridiquement un mécanisme de repression de la spontanéité et de reconnaissance de la fonction médiatrice des pouvoirs publics. Le 13 Mars 1938, Blum est encore au pouvoir, désormais sans pro­gramme économique, mais avec le seul projet de casser le mouvement de lutte. Le 24 Mars, Citroën et Renault sont en grève. Le P.C.F. appuie le gouvernement et accuse explicitement les trotskistes et les "pivertistes" d’avoir organisé les grèves. Le 28 Mars, l’organe de la S.F.I.O. ordonne aux groupes socialistes d’usine, les "Amicales Socialistes", de casser la grève et de n’adhérer à aucun mouvement qui ne soit reconnu par la C.G.T. et le "gouvernement du peuple". En même temps la C.G.T. accepte l’arbitrage qui porte la semaine de travail de 40 à 45 heures, par nécessité de guerre. Le 19 Avril, la grève s’arrête, mais il y a déjà 10 jours que Blum n’est plus au gouvernement.
8. - Comment faut-il comprendre le choix conscient du milieu capitaliste français pour l’ordre vichyssois ? L’entrée au gouvernement de Paul Reynaud, après le pacte de Munich, marque la restauration de la logique du profit capitaliste. La classe gouvernementale choisit en fin de compte le réarmement, tout en prévoyant déjà la capitulation. Ceci peut apparaître contradictoire : en réalité c’est un mouve­ment tactique et stratégique très cohérent de la part du capital pour détruire l’initiative politique ouvrière, et pour restructurer le système à un niveau qui corresponde à la maturité atteinte.
Avec Reynaud (Octobre 1938), prend fin l’époque du Front Populaire. On a déjà vu comment les différents partis en présence se sont mis en place à ce stade de la conjoncture politique ; il faut voir comment ils en sortirent.
a) : La classe capitaliste française acquiert une homogénéité politique plus forte, qui lui permet de se poser comme gérante du système dans son ensemble en donnant à l’Etat et à la classe politique gou­vernementale un rôle, non plus empirique et provisoire, mais strictement fonctionnel, adapté à la crois­sance du capital.
b) : Le mouvement communiste et le syndicat sont obligés à maintenir au contraire un rapport em­pirique et provisoire avec la classe ouvrière, qui les conduira nécessairement à l’immobilisme politique.
c) : La social-démocratie n’est plus capable de suivre une « voie autonome » de développement du système, elle peut tout au plus se présenter comme classe politique de rechange à la classe bourgeoise traditionnelle.
d) : La classe ouvrière commence enfin à abandonner les formes de lutte ouverte et à les insérer directe­ment dans le processus de travail. Elle en vient facilement à des formes de passivité et de toute façon au refus de l’organisation, même syndicale : fin 1938, le taux de syndicalisation et même le nombre d’in­scrits à la C.G.T. tombe.
En bref, à la sortie du Front Populaire, seuls les patrons possédaient un plan politique.
P.C.F. et S.F.I.O. restent paralysés face à la politique de Reynaud, qui mène la politique de ré­armement qu’ils avaient toujours réclamée. En réalité, ce dernier prit des mesures de rétablissement éco­nomique fondées sur la politique de réarmement, autant pour imposer à la classe ouvrière la discipline de l’économie de guerre que pour faire fonctionner à nouveau le mécanisme d’extraction de la plus-value absolue.
Ainsi il obtint tactiquement la pleine homogénéité politique du front patronal, indispensable à ces modifications profondes de structure du système que le capital projetait de réaliser (et qu’il réalisera ef­fectivement avec l’ordre de Vichy).
La réponse ouvrière, malgré l’immobilisme des partis du mouvement ouvrier, est à nouveau la lutte ouverte. Les usines Renault et les mines d’Anzin entrent en grève. Le syndicat hésite quinze jours durant à déclarer la grève générale revendiquée par la base et les groupes. Le gouvernement envoie des troupes dans les centres industriels, et menace de sanction les grévistes. La grève générale, enfin déclarée le 30 Novembre, échoue. Tandis que le patronat a retrouvé l’usage capitaliste du gouvernement, la classe ouvrière a perdu l’usage ouvrier de l’organisation. Refus politique des échéances syndicales, passivité, recherche d’un nouveau terrain de lutte à l’intérieur de l’usine, contribuent à la défaite de la grève du 30 Novembre 1938.
Cette grève fut la révélation dramatique de la rupture du rapport entre organisation et classe au cours du Front Populaire, et donna à la classe capitaliste le sentiment d’avoir dépassé la phase critique du conflit. A tel point que certains secteurs du patronat, dans l’euphorie du succès dirent que désor­mais tout était prêt pour inaugurer un système corporatif.
La caractéristique de Vichy est au contraire de ne pas reprendre le modèle corporatif. Avec Vichy, le capital français s’adapte au niveau du capitalisme international de l’entre-deux-guerres. En particulier, il institutionnalise sa propre assise politique et organisationnelle de façon un peu plus moderne, sans doute, car il est arrivé à cette phase après avoir battu politiquement l’initiative de la classe ouvrière dans ses structures les plus avancées.
Ce qu’on voudrait contribuer à effacer c’est cette opinion courante selon laquelle les Français au­raient "fait de nécessité vertu", auraient donc fait de la défaite l’utilisation la moins nuisible possible et la moins déshonorante. Et on voudrait même effacer l’opinion selon laquelle la période de capitula­tion de la France et la période de collaboration qui suivit, prouveraient la diffusion de l’idéologie hi­tlérienne dans la classe capitaliste.
En réalité, le capital français "choisit" la défaite militaire. Bien que la production française aug­mente à partir de 1938, il ne faut pas oublier que la France, contrairement aux autres pays, avait à la veille de la guerre une production qui ne dépassait guère en volume, celui de 1914. Elle était donc vraiment inapte au service militaire, dans une guerre telle que celle qui se préparait. D’autre part, ce n’est pas en voyant l’attitude de la classe dirigeante française à l’égard de "l’ennemi" comme dictée evclusivement par l’espoir de voir le mouvement de la classe ouvrière étouffé par l’occupant, qu’on ar­rive à une vision réelle et complète de l’essence politique du régime de Vichy.
Vichy présente beaucoup de contradictions apparentes (on estime généralement qu’elles démontrent son "mimétisme" politique). En réalité ce régime est caractérisé par une profonde logique interne.
Lorsque la guerre éclate, le baron Petit, président de la fédération nationale de l’industrie auto­mobile, prend la tête de la C.G.P.F. et s’adjoint Aimé Bernard, qui sera une des plus importantes person­nalités technocratiques du régime de Vichy.
Cependant la classe au gouvernement, en la personne du ministre de l’armement, Raoul Dautry, déjà président de la S.N.C.F., pense qu’il est temps de faire signer la paix sociale entre patrons et syn­dicats. Les patrons refusèrent cet acte pourtant tout à fait formel. Malgré quoi Jouhaux, secrétaire géné­ral de la C.G.T. et Lambert-Ribot (principaux signataires des accords Matignon) souscrivent une sorte de "paix personnelle", où l’on souhaite "la fin des égoismes de la lutte de classe". Un traité de paix effectif entre patrons et syndicats est signé en Mai 1940, alors que l’armistice de Compiègne est en cours de réalisation.
Il peut donc sembler que le capital français se prépare à instaurer un système corporatif. Ce ne fut pas le cas. Le fait est que le personnel technocratique, nécessaire au système de Vichy, dut être re­cruté jusque dans le groupe dirigeant de la C.G.T. Et la recrue la plus prometteuse sera René Belin secrétaire général de la C.G.T. et ministre du régime Pétain.
On connaît le mot d’ordre que Pétain lança à la nation en prenant le pouvoir : "travailler comme d’habitude". Au-delà de son intention explicite, ce mot permet de synthétiser très bien Vichy comme un mouvement de continuité dans le développement du capital français. L’activité de la nouvelle classe technocratique de Vichy, commença immédiatement avec la constitution des Comités d’Organisation, organismes institutionnels réels de la programmation. Par programmation on entend avant tout gestion directe du système par la classe capitaliste, intégration du capital avec l’Etat, fusion entre bureaucratie et patronat.
Situation nouvelle, qui se vérifie dans la naissance d’un nouveau type de personnel dirigeant, qui se préparait depuis longtemps et allait acquérir une conscience toujours plus claire de ses tâches. Le critère qui guida le choix des dirigeants de Vichy ne fut pas leur conviction nazie ou fasciste, mais leur opinion sur la nouvelle structure institutionnelle du capital, leur connaissance des nécessités objectives du capital français. Davezac, Detoeuf, et Perrin, du groupe des "Nouveaux Cahiers" avec Léon Daum et Jacques Leute, gros administrateurs des groupes sidérurgiques, sont parmi les principaux conseillers de Pétain. Mais le groupe dirigeant principal était constitué d’hommes comme le ministre de la production industrielle, Jean Bichelonne (le vrai "cerveau économique" de Vichy), Jacques Bernard (de la ban­que Worms, inspecteur des Finances), Maurice Bardet (du groupe des "Nouveaux Cahiers", il repré­sentait l’industrie des machines-outils), François Lehideux (directeur des usines Renault), le ministre de l’intérieur Pierre Pucheu (un des créateurs du cartel international de l’acier) et Gabriel Leroy-Ladurie (il y avait aussi Ernest Lemercier, un des admirateurs propagandistes du système de planification de l’U.R.S.S.).
Le 16 Août 1940, J. Bichelonne fait approuver la loi "sur l’organisation provisoire de la pro­duction industrielle", préparée par lui même, qui introduit les principes de la planification et en fixe les objectifs : on y fait l’inventaire de toutes les ressources productives, matières premières et force de travail disponibles, on y fixe les programmes de fabrication, l’organisation des achats, la répartition des matières premières, etc... Les nazis attaquèrent violemment cette loi, et cela confirme que loin d’être simple application de l’économie de guerre ou une manifestation de la politique de collaboration, cette restructuration générale venait des exigences internes du capital français et était comprise dans son programme politique dès avant le Front Populaire.
Vichy est un fait nouveau, car la classe politique traditionnelle (fasciste ou conservatrice, social- démocrate ou libérale) y était entièrement remplacée par la classe capitaliste du nouveau type. Ehrmann lui-même conclut : "la modernisation du mouvement patronal, qui avait échoué avant la guerre à cause du manque de discipline et de l’insuffisance des ressources financières était maintenant en plein dévelop­pement" (p. 81).
Ce n’est pas un hasard que les corps des Inspecteurs des finances et des Ingénieurs de l’Etat s’inté­grent très bien dans la nouvelle structure de la classe capitaliste. Ces élites technocratiques avaient été crées lors de la première grande période de renforcement politique et institutionnel du capital français, le Second Empire, sous lequel les rapports entre industrie et Etat furent posés sur la base la plus moderne et efficiente du monde capitaliste d’alors.
Mais Vichy est à caractériser comme un moment fondamental du plan capitaliste en raison d’un autre fait : l’instauration de rapports nouveaux entre Etat et capital et la programmation avait signifié partout jusqu’alors, outre une phase de la lutte de classe, une relance générale du système économique et le rétablissement du développement à longue échéance. La période de Vichy fut au contraire une période de stagnation économique et de chute générale de la production. Cela est dû, il est vrai, au fait que les rapports capitalistes de marché international n’existaient presque plus durant la guerre. Mais ce n’est pas ce facteur qui est important. Ce qui compte c’est le fait que le capital français effectuait son saut de maturité même en l’absence d’un développement de l’ensemble du mécanisme économique.
Mis à part les nouveaux rapports noués entre l’Etat et le capital, il ne faut pas oublier que le régime de Vichy et le C.O. éliminèrent complètement de l’organisme industriel français les secteurs les moins avancés du point de vue de la technologie et de l’organisation. Des centaines de petites et moyennes entreprises qui étaient inefficaces furent fermées d’autorité ; d’autres furent modernisées.
Mais bien qu’il ait été attaché une extrême importance à l’efficacité de l’appareil de production, ce furent les résultats politiques qui comptèrent le plus pour le capital français. Il n’avait pas dû realiser, avant Vichy, la rationalisation en raison du refus de coopérer à cette opération qu’il avait rencontré chez la classe ouvrière.
Ce fait avait bloqué le mécanisme économique de développement et mis en crise les structures mêmes du pouvoir politique capitaliste. En fait il suffisait pour le capital que les mouvements de classe fussent étouffés par tous les moyens qu’offrait la situation empirique (législation anti-ouvrière et anti­grève, menace du camp de concentration !) jusqu’au moment où serait possible un minimum de rationa­lisation technologique et organisationnelle. Cela en vue de créer l’instrument de programmation permet­tant un jour de soutenir le choc avec une lutte ouvrière arrivée désormais à un niveau de socialisation extrêmement élevé.
Or un tel mécanisme ne se mit en place qu’à partir des années 54-55, car le résultat final de l’expérience de Vichy fut pour le capital, d’avoir provoqué un abaissement du niveau de lutte ouvrière, lui ôtant son caractère de masse pour le donner aux hommes de la Résistance.
Vichy sur ce plan préfigure le gaullisme ; c’est sur cette hypothèse qu’on devrait reconstruire l’his­toire de la France de 44 à nos jours.

Ce texte a été tiré d’un article de Sergio Bologna paru dans Classe Operaia anno I).

Notes :

[1Ehrmann, La politique du patronat française de 1936 à 1955, Armand Colin 1955.

[2Ouvrage cité, p. 54.




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