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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Deuxième Partie : Introduction
Les ouvriers contre l’état, p. 63-64.
Article mis en ligne le 10 juin 2013
dernière modification le 8 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Classe ouvrière et capital ont parcouru face à face quarante années de luttes ouvrières et de réponses capitalistes : quarante années de développement du capital, et de mûrissement de la classe ouvrière qui ouvre aujourd’hui un nouveau cycle de luttes internationales, entièrement dirigées con­tre la société du capital, c’est-à-dire contre le travail et contre le développement.
Le capital avait détruit la classe ouvrière des années vingt et avait entrepris sa "recomposition" à l’intérieur des rails du développement : ce furent les deux temps complémentaires de la réponse capi­taliste, qui trouvèrent leur systématisation chez Taylor et chez Keynes. Avec Taylor, la machine a dilué progressivement le métier, la spécialisation, et lié à nouveau tout le procès de production sous le contrôle direct du capital.
Mais ce n’est qu’un temps tactique de cette offensive : si la généralisation massive de la production à la chaîne a permis dans les faits la reprise en mains politique par le capitalisme, elle ne pouvait garantir à long terme les plans du capital.
On a vu comment la crise de 1929 vint mettre en évidence le décalage entre la mise en oeuvre de cette tactique nouvelle et la vieille stratégie capitaliste d’attaque contre le niveau du salaire (et contre les syndicats), cette dernière réduisant le salaire au "coût du travail", équivalent dans son principe au coût d’autres facteurs de production, comme les matières premières. L’introduction de la chaîne, l’atomisation du processus productif, et la perte conséquente de contrôle de l’ouvrier sur ce processus, rendaient déjà possible l’ouverture de l’éventail salarial par le moyen des catégories, des primes, et en général de la manipulation constante de la partie variable du salaire, cette partie du salaire qui va au-delà de la simple reproduction de la force de travail, et a pour le capitalisme, vocation de contrôle politique.
Le bond stratégique nécessaire est réalisé dans la systématisation keynesienne : sans classe ouvrière conflictuelle à l’intérieur du système, il n’y a pas de développement du capital possible. Le système key­nésien découvre l’usage de la lutte ouvrière par le développement. Les organisations ouvrières tradi­tionnelles, devenues sans objet du point de vue ouvrier, deviennent des institutions de la planification auxquelles est dévolu le rôle de promouvoir cette lutte ouvrière et de la maintenir à Vintêrieur du développement. L’usage des cycles de développement vient compléter cette stratégie, en rythmer les temps par la dynamique lutte-négociations, crise-recomposition du capital à un niveau plus élevé.
La lutte salariale (maintenue dans des limites compatibles avec le développement, demande inter­ne au système et facteur d’expansion de la consommation) joue un rôle dans cette dynamique [1].
Le système keynésien marque donc l’achèvement d’une "recomposition" de la classe ouvrière, dans et pour le développement. La composante idéologique en sera la mystification de l’intérêt général, couronnement de l’utopie du capital et étranglement de l’intérêt exclusif et partisan de la classe ou­vrière : Le nouvel opium, ce serait ces fameux "fruits de l’expansion" que chacun peut déjà tou­cher. Conséquence non négligeable pour la bourgeoisie parasitaire, ou pour ces fameux entrepreneurs privés qui ont laissé leurs noms au fronton des firmes.
Avec l’organisation scientifique du travail et la révolution keynésienne, le temps est définitivement révolu des capitalistes individuels qui menaient la bataille en ordre dispersé dans leur usine contre "leurs" ouvriers : les nouveaux ouvriers déqualifiés et interchangeables sont les ouvriers de tout le capital. Le système keynésien qui veut "recomposer" la classe ouvrière, atomisée par le taylorisme, au sein d’une mystique de l’intérêt général, avec pour courroie de transmission, le syndicat, demande en retour, une nouvelle structure du capital social. L’Etat n’est plus simplement le "bras armé" de la bourgeoisie, il devient Etat planificateur entrepreneur et organisateur global de la production sociale.
Uniformisation et unification : de son côté, la classe ouvrière née sur la chaîne de montage dé­couvre aussi, progressivement un usage ouvrier de cette chaîne, un usage qui passe par l’insubordina­tion - dans la mesure où les différentes tâches de la production s’intégrent dans un réseau de machi­nes mutuellement de plus en plus dépendantes, il devient facile, en cassant le cycle en un seul point, d’élargir la lutte, et de lui donner un caractère de masse. Grèves bouchons, arrêts du travail limités à une seule catégorie, c’est devenu le pain quotidien du capital qu’effraient moins les grandes dé­monstrations d’unité apparente.
Pour le capitalisme, se présente à nouveau la nécessité désormais plus constante d’annuler une fois de plus la composition politique de la classe ouvrière. Mais cette fois, cette nécessité doit se concrétiser obligatoirement en dehors de l’usine, car dans l’usine tout a été joué pour ôter son pouvoir à la classe ouvrière. Et en dehors de l’usine, le capital doit affronter aussi bien la pression salariale des ouvriers, que la responsabilité de sa gestion, et la force persuasive que celle-ci implique : une fois découverts les besoins sociaux (de l’assurance maladie à la planification urbaine), c’est l’intérêt géné­ral qui est mis en cause par la classe ouvrière, c’est le lien qui existe entre ces besoins et le travail quotidien que doit à tout prix, maintenir le capital - "Le travail rend libre", les loisirs sont le fruit du travail : jamais une société n’en avait été réduite à asseoir l’ensemble de ses buts avoués, sur cet impératif abstrait : le travail.
Or, au même moment l’ouvrier de la chaîne se reconnaît progressivement comme étranger à l’u­sine, comme n’étant plus "le producteur". Il se reconnaît donc aussi comme étranger aux nécessités du développement de la production. Voilà le renversement politique d’une défaite qui ouvre la voie à l’attaque définitive que la classe est en train de porter silencieusement à toute la société du capital fon­dée sur le travail : "Le travail est la chose capitale, la puissance sur les individus, et aussi longtemps que cette puissance existera, il y aura aussi une propriété privée" [2].
Ce renversement voit la classe ouvrière affirmer, dans son autonomie retrouvée, les nécessités égoïstes, qui contredisent toute l’organisation du développement, alors que la collectivité, l’économie nationale, le capital en somme, s’accomodent mieux de la revendication d’une "équitable distribution de la richesse sociale" par l’intermédiaire, bien entendu, de syndicats forts, "mais" responsables.

Notes :

[1Voir le chapitre "Salaire et crise".

[2Marx, Idéologie Allemande.




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