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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La "valeur du travail"
Les ouvriers contre l’état, p. 65-66.
Article mis en ligne le 10 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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La parcellarisation des opérations productives, la dissolution progressive du métier par les ma­chines, et en général la part accrue du travail mort dans la production ont été la caractéristique de l’attaque capitaliste. Mais quand on assiste dans le concret de la production à l’expulsion du travail vif du cycle de production réel, expulsion physique véritable ou expulsion sous forme de réduction du travail vivant à la fonction de contrôle, information et assistance à la machine, quand le travail prend toujours plus figure de travail abstrait, désincarné, quand tout se résume à 8 ou 9 heures de présence par jour, il devient difficile de parler de valeur du travail, de qualification ou même requalification. Et il devient surtout toujours plus difficile d’en parler aux ouvriers.
La reprise par la classe ouvrière du terrain salarial choisi par les patrons au début du siècle, la reprise aussi de l’attaque contre la qualification - mais une attaque conçue cette fois-ci comme exi­gence du droit au revenu, au salaire détaché de la productivité - a entrainé la lutte par tous les mo­yens, contre la valeur du travail, de ce travail abstrait que la compréhension ouvrière peut désormais saisir dans toute sa clarté et dans toute sa nudité. C’est cela le sentiment précis qu’a l’ouvrier qui lutte en dehors du syndicat : s’il lutte en dehors du syndicat, c’est parce qu’il lutte en dehors du développe­ment, parce qu’il manifeste ainsi sa propre étrangeté, son désintérêt aussi bien pour le processus pro­ductif que pour les nécessités du développement.
Interpréter autrement les luttes sur le salaire signifie être dans l’impossibilité d’expliquer la don­née fondamentale de ces luttes : l’autonomie. Si les ouvriers luttaient sur les salaires sans mettre en ques­tion le développement, sans vouloir casser la valeur du travail et les catégories, ils l’auraient fait dans la cage dorée des syndicats. Et ici personne ne doit nourrir d’illusion vélléïtaires : A l’intérieur de la négociation syndicale pour des objectifs compatibles avec le développement, les ouvriers savent par expérience qu’il est possible de gagner. Mais c’est justement parce que les luttes sont contre ce type de "victoires temporaires" et ne doivent plus être encore une fois l’élément moteur du dévelop­pement capitaliste, parce que les ouvriers ont reconnu qu’ils avaient des intérêts à part, bien à eux, que l’insubordination autonome et partisane des ouvriers saute à la gorge de la société capitaliste.
Reconnaître le travail comme travail abstrait, attaquer la valeur du travail : voilà le fil conducteur de la recomposition de classe dans les luttes, et cette classe atomisée et dispersée dans le processus pro­ductif. L’ouvrier est devenu étranger à tout type de développement de la production, et sa libération ne peut plus être effectuée à l’intérieur du développement, ni donc à l’intérieur du travail, à l’inté­rieur de ce même processus qui a annulé toutes ses possibilités de contrôle sur la production.
Aujourd’hui, dans les conditions actuelles de la production, parler de valeur du travail, et de libération dans le travail coincide avec les besoins les plus urgents et fondamentaux du capital, et est une pure absurdité, du point de vue ouvrier.
"On comprend maintenant l’immense importance que possède dans la pratique ce changement de forme qui fait apparaître le rétribution de la force de travail comme salaire du travail, le prix de la force comme prix de la fonction. Cette forme qui n’exprime que les fausses apparences du travail salarié, rend invisible le rapport réel entre capital et travail, et en montre précisément le contraire ; c’est d’elle que dérivent toutes les notions juridiques du salarié et du capitaliste, toutes les mystifications de la production capitaliste, toutes les illusions libérales et tous les faux fuyants apologétiques de l’économie vulgaire" [1].
Marx dit aussi : "La conception de la valeur du travail restera commune à toute critique du ca­pitalisme qui perdra de vue les rapports de classe".
Cette attaque contre le salaire conçu comme contremarque de la valeur du travail, comme juste ré­tribution, n’est plus une prophétie éloignée ; l’état du capital a exposé cet objectif en première ligne, c’est désormais lui qui résume tous les autres.
Parler de valeur du travail et ne pas voir dans celui-ci l’ennemi véritable de celui qui est obligé de l’accomplir dans les usines tous les jours de sa vie, penser qu’il pourrait se libérer par la substitu­tion idéologique de l’état patron à un autre en connexion avec une nouvelle division du travail, signifie perpétuer le développement du capital et l’asservissement de ceux qui ne se nomment plus qu’à re­gret "travailleurs".
Celà revient à vouloir abolir la couche sociale des capitalistes, pour conserver le capital, donc con­server les impératifs de reproduction et d’accumulation propres au développement du capital, c’est-à-dire le développement et la reproduction de marchandises, le travail tout court, avec le salaire comme "prix" plus ou moins "équitable" du travail [2].
Parler alors de la fin des classes, de la libération ouvrière, etc. devient pure et simple absurdité. Et les exemples concrets ne manquent pas : voir à ce propos les expériences des pays du socialisme réalisé.

Notes :

[1Marx, Capital, Livre I, t. 2, p. 211.

[2Marx : "Avec la production par masses énormes, disparaît dans le produit tout rapport aux besoins immédiats du pro­ducteur, et donc aux valeurs d’usage immédiates. Le produit est produit seulement comme porteur de valeur, et sa valeur d’u­sage est seulement une condition ad hoc".




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