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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La décennie 1960-1970
Les ouvriers contre l’état, p. 66-68.
Article mis en ligne le 10 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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On peut suivre les phases qui ont vu la reconstitution d’un terrain de lutte et d’organisation à une dimension internationale. Cette internationalisation des luttes n’est pas la conséquence de l’orga­nisation du capital au niveau européen. C’est l’internationalisation du capital qui est une réponse, une riposte au niveau de la lutte ouvrière dont l’homogénéité à travers toute l’Europe, et au-delà, exclut désormais toute "solution nationale" pour les capitalistes.
Et du même coup cette unification politique, cette unité dans les systèmes capitalistes, a balayé la théorie comme la pratique des voies nationales au socialisme qui, depuis l’époque des fronts popu­laires, représentaient le plus grand obstacle à la reconstitution d’une perspective internationaliste.
L’interdépendance du capital a nivelé la classe ouvrière dans tous les pays, en rendant toujours plus évidente sa nature de "classe sans patrie et sans frontières".
Dans tous les pays européens, au début des années 1960, les gouvernements introduisent la pla­nification concertée entre Etat, patrons et syndicats, l’utilisation de la politique des revenus pour adap­ter les revendication économiques des travailleurs à la croissance ordonnée de la productivité. La notion même d’Europe change : parler d’une division politique en blocs opposés n’a plus aucun sens, car même dans les pays du socialisme réalisé, ce qui devient le but principal de l’Etat, c’est la rentabilité des entreprises, l’efficacité du plan, la rationalité de l’exploitation. Cela n’a plus de sens non plus de voir l’Europe divisée en pays hautement industrialisés et en pays arriérés, car désormais l’exploitation des réserves de main d’oeuvre et les possibilités d’investissement des pays arriérés assurent le développement des pays industrialisés. La notion d’Europe qui en découle est celle d’une Eu­rope dotée de son appendice méditerranéen et africain, aire économique globalement en équilibre au milieu du flux et du reflux du travail vivant qui accompagnent les aléas de la conjoncture.
Alors se posèrent simultanément deux questions : Dès 1964, avant que le mouvement de lutte des étudiants ne commence à briser les structures de développement du "savoir social", le patron col­lectif européen se demandait comment parvenir à s’assurer une production constante de force de travail qualifiée et le recyclage permanent de celle déjà employée. Comment mieux exploiter le travail so­cial ? A celà répondent toutes les initiatives de politique intérieure et extérieure des Etats européens.
Comment parvenir à organiser la révolte du rravail social contre son système d’exploitation ? C’é­tait là le point préalable à toute initiative politique des groupes révolutionnaires.
Comment parvenir à soustraire la classe ouvrière à ses tuteurs, aux contrôleurs de ses mouve­ments, à ceux qui prétendaient représenter ses intérêts économiques et politiques, les syndicats et les partis "révisionnistes" ?
Cependant, la classe ouvrière européenne s’engageait seule sur un chemin qui lui était propre, avec les premières grèves spontanées de masse ou d’usine : et celà aussi bien dans l’Espagne fasciste que dans l’Italie démocratique et démo-chrétienne, l’Angleterre travailliste, ou la France gaulliste.
Le terrain de lutte n’était pas fait pour les avant-gardes présomptueuses : c’était le TERRAIN DES INTERETS ECONOMIQUES, celui DU SALAIRE, le terrain même sur lequel reposait le système de­puis Keynes pour lier politiquement la force de travail.
Le mouvement étudiant, quant à lui, parti d’une prise de conscience idéologique de l’inadapta­tion des vieilles organisations, partis et syndicats, traduisit son refus global des institutions en crise pratique d’organisation, à partir du discours anti-impérialiste. En même temps, les révoltes des Noirs américains donnèrent une direction nouvelle à la perspective internationaliste, précisément pour les pays industrialisés, précisément pour la classe ouvrière. L’esclavage du travail vivant de peau noire est le même que celui des prolétaires destinés à la mobilité, voués à subir les cycles de l’emploi en Eu­rope, à passer d’un patron à l’autre, à la merci de la conjoncture de n’importe quel pays européen, des hauts et des bas des grandes usines européennes. Eux aussi sont obligés de repartir à chaque fois à zéro en allant toujours à l’embauche comme la première fois, dépouillés même des miettes que le patron d’usine concède à ceux qu’il a exploités plus longtemps : dépouillés donc de toute idéologie du travail, de cette idéologie sur laquelle partis et syndicats ont bâti l’acceptation par les ouvriers de leur propre exploitation, qui a permis aux régimes du "socialisme réalisé" de réaliser une parfaite exploitation "au nom des travailleurs". La lutte contre l’esclavage du travail vivant menait à la lutte contre le travail tout court : contre le travail comme coopération sociale.
Le mouvement étudiant est à l’origine d’une autre unification même si la propagande électorale, et la rigidité idéologique des organisations étudiantes ont fait en sorte que dans certains pays, étudiant signifie plus que jamais bourgeois encombrant, ou ennemi de la classe ouvrière : on a vu s’écrouler toutes les théories politiques fondées sur les inventions des sociologues, théories sur les stratifica­tions des couches, discours sur la petite, la moyenne et la grande bourgeoisie. De même que la mécani­sation poussée a fait justice de toutes les balivernes sur les aristocraties ouvrières, le mouvement étu­diant a révélé l’inexistence de toutes les divisions entre travail supérieur ou travail intellectuel et tra­vail simple ou travail manuel.
Il ne faut pas confondre comportement de classe, et situation par rapport au procès du travail productif, sur l’organisation duquel le capital règne en maître. L’artisan faisant un travail entièrement productif peut ne pas avoir un comportement de classe, alors que le technicien peut avoir un compor­tement de classe même quand son travail est principalement improductif. On peut se référer pour celà aux nombreuses luttes qui se sont développées à travers l’Europe parmi les techniciens. La rationa­lisation et la "massification" du travail improductif dans la recherche se sont accompagnées du déve­loppement chez les techniciens qui y sont employés, du sentiment aigü de faire un travail "inutile, idiot et pesant" qui rencontre parfaitement le refus ouvrier du travail.
Les étudiants se sont découverts prolétaires, force de travail en formation et marchandise à fa­briquer pour un marché déjà constitué, anneaux d’une chaîne unique qui lie le chômeur à l’ingénieur.
Avec le mois de mai français, un autre pas en avant a été franchi. Ce qui a manifesté de façon évidente l’importance objective des luttes étudiantes, c’est la rupture politique qu’elles ont provoquée dans le système des pays capitalistes avancés : elles ont cassé la périodicité cyclique des luttes ouvrières, la programmation capitaliste des luttes qui faisaient se suivre les contrats comme se suivent les saisons. En même temps, mai 1968 démontrait l’autonomie de la classe ouvrière, sa capacité de masse, même en l’absence d’une "organisation révolutionnaire", à profiter des tensions qui surgissent en dehors du milieu du travail pour régler ses comptes avec les patrons individuels et leur reprrésentant collectif l’Etat.
Le mois de mai a permis à la classe ouvrière de se débarrasser d’une décennie de tactique dé­fensive syndicale, pour pouvoir enfin proposer des actions offensives qui ne soient pas celles d’une minorité "d’avant-garde", mais celles d’une masse compacte et plus homogène.
Après le mois de mai, il faut considérer les luttes que mènent les ouvriers en dehors des méthodes, des contenus et de la programmation syndicale, comme étroitement liées aux luttes contre l’organisa­tion du "savoir social" (c’est-à-dire aux luttes contre les institutions scolaires). Il faut aussi considérer le travail d’organisation de l’autonomie ouvrière non pas comme le fait d’une élite, mais comme un ter­rain de masse qui passe avant tout par les ouvriers déqualifiés, qui appartiennent pour la plupart à la classe ouvrière internationale : immigrés d’abord, et autochtones.
Il faut enfin voir toute la lutte contre "l’école de classe" comme une lutte contre l’organisation sociale de la productivité du travail, et donc contre l’exploitation "démocratique" ; voir la lutte anti­institutionnelle comme lutte effective contre la coopération, contre la participation ouvrière au système, laquelle revient toujours à accepter les règles du jeu et à subordonner ses propres exigences matériel­les aux cycles économiques, aux devoirs du citoyen à l’Etat et à "l’intérêt général".
Ce n’est que lorsqu’on a commencé a pouvoir parler d’objectifs de luttte unifiés, qu’on a vu faire tâche d’huile les premières formes d’autonomie ouvrièr eorganisée et qu’on s’est aperçu que les ouvriers français, belges, anglais, américains et italiens, bougeaient avec les mêmes méthodes de lutte et sur le même terrain d’affrontement.
La critique des théories avant-gardistes que nous faisons, part en premier lieu des modifications qui sont intervenues à l’intérieur de la composition de la classe ouvrière, sachant que la figure sociale du producteur direct n’est plus celle de l’ancien ouvrier qualifié, repérable dans une technologie spéci­fique du travail ou dans une tâche spécifique, mais au contraire celle de l’ouvrier masse, de l’ouvrier à la chaîne, déqualifié, entièrement dépourvu d’intérêt pour son travail ou même d’orgueil professionnel, et qui ne nourrit aucune illusion de gérer la production ou bien d’en obtenir "l’humanisation".
Deuxième point d’ancrage de cette critique des théories avant-gardistes : le temps de "l’intelligen­tsia" est révolu, parce qu’est révolue l’organisation de la production sociale et de l’instruction qui la portait. Les tâches révolutionnaires d’aujourd’hui imposent la recomposition des deux mouvements de masse (celui des étudiants et scolarisés, et celui des ouvriers) dans la circulation d’une même thémati­que politique où le refus du travail commence pratiquement à attaquer tous les anneaux de l’esclavage imposé par le système sur le travail social : depuis la hiérarchie sur les lieux de travail, jusqu’aux méca­nismes de rémunération, en passant par l’organisation institutionnelle du contrôle social.
Dans les luttes ouvrières aussi bien que dans les luttes étudiantes, ce qui a été un véritable fac­teur d’organisation, c’est le terrain des objectifs de lutte bien plus que les principes idéologiques.
Aujourd’hui en France, après le niveau de masse atteint dans les luttes de l’après-mai (et devant la rapidité des transformations qui en résultent, faisant en sorte qu’il n’y aura bientôt plus d’ouvrier des plus petites usines, qui à propos des problèmes essentiels ne se comporte pas comme l’ouvrier à la chaîne de Renault), une intervention politique coordonnée est à l’ordre du jour.




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