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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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une prison différente, par jean ferniot (France-Soir, 13 mars 1971)
{Intolérable}, n°2, Décembre 1971, p. 40-41.
Article mis en ligne le 3 avril 2014
dernière modification le 31 mars 2014

par ArchivesAutonomies

La prison, qu’est-ce ? Ayant dit un jour tout le mal que je pensais de ces pourrissoirs, écoles de perfectionnement du vice, M. René Pleven, garde des Sceaux, m’invita à me rendre à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, à 23 kilomètres de Paris.
J’ai fait le voyage mardi. Dans le décor proche de ce qui s’appelait jadis (et qui s’appelle tou­jours du reste) Sainte-Geneviève-des-Bois, aban­donnée aujourd’hui de la bergère et des arbres, et où sur des terrains défoncés par les bulldozers sont posés des immeubles que je pris d’abord pour l’établissement pénitentiaire, je découvris un immense et étrange bâtiment.
N’était la présence de gardiens qui portent au revers de leur vareuse l’étoile dorée de leur administration, n’était l’existence de grilles qu’ont dirait conçues par un spécialiste du "design", Fleury-Mérogis pourrait passer - que les gauchistes n’en tirent pas argument - pour une université, longs couloirs clairs, salles spa­cieuses, larges terrains de jeux. Cent quatre vingts hectares pour quinze cents détenus, dont
un tiers de jeunes.
Je comprends, me disais-je,que M. Pleven m’ait dirigé vers ce lieu choisi. Mieux vaut, pour le prisonnier, une chambre confortable qu’une cellule puante et un bon repas qu’une infecte gamelle. Mais, pourtant, si agréable qu’elle paraisse au visiteur, une prison pour le détenu est une prison.
J’ai commencé à changer d’avis quand, passant à travers les ateliers où les jeunes délinquants apprennent la mécanique automobile, à travers les salles de classe où ils reçoivent une instruc­tion adaptée à leurs capacités, sous la direction d’enseignants et d’éducateurs remarquables, j’ai écouté les hommes qui s’efforcent de faire de Fleury-Mérogis une prison différente des autres (car il y a les autres...).
"Il faut savoir ce que l’on veut. Ici ce que nous voulons, c’est aider ces garçons à vivre.

  • Vous y parvenez ?
  • Nous nous y efforçons. La prison ne nous intéresse pas. Ce qui nous intéresse, c’est ce qui se passera après, au moment du passage de la vie carcérale à la vie libre. Nous voudrions apprendre ici à vivre libres. C’est paradoxal, * n’est-ce pas ?
  • Devez-vous punir ?
  • Rarement. Et nous préférons procéder par privation de récompense que par sanction. Nous ne croyons pas à la valeur éducative de la cellule.
  • Etes-vous aidés ?
  • Certes. Mais notre rôle, il faut le faire comprendre des détenus, et aussi de l’adminis­tration. Je regrette qu’on nous note plus mal lorsqu’un prisonnier saute par-dessus une grille que lorsque nous ratons la rééducation d’un de nos jeunes."

    Peut-être certains de mes lecteurs vont-ils ricaner, hausser les épaules ou s’indigner, dire que "ces voyous ne méritent pas de tels égards" ou que "tout ça c’est du cinéma".
    Ma réaction, à moi, est différente. Si je regrette que toutes les prisons de France ne ressemblent pas à Fleury-Mérogis, je déplore surtout que de tels efforts soient déployés par la société pour rendre à des adolescents la dignité que cette même société s’est employée à leur faire perdre.