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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Salaire et crise : le salaire politique
Les ouvriers contre l’état, p. 69-79.
Article mis en ligne le 11 juin 2013
dernière modification le 10 juin 2013

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La nécessité capitaliste d’être maître du développement et des composantes de celui-ci, donc la nécessité de battre continuellement en brèche le "pouvoir ouvrier" est une contradiction antagonique que le capital, à partir des années 30, avait su garder à l’intérieur de lui-même, mais il devient politi­quement nécessaire de renverser le rapport entre crise et développement, jusqu’à présent intérieur aux cycles, pour en faire un rapport qui échappe au terrain dans lequel le modèle keynésien voulait le contenir. C’est pourquoi nous posons la primauté de l’afïrontement entre le salaire et la crise : le sa­laire est le visage de la classe ouvrière qui accepte la lutte là où le social-réformisme du capital l’avait ouverte sous forme d’une initiative patronale au niveau européen, pour ne laisser au capital que la crise, la crise comme caractérisation de son pouvoir et de sa présence. Il ne s’agit donc plus du cycle lutte-crise-recomposition capitaliste à un niveau supérieur, selon des lois désormais classiques, mais de la crise comme unique condition, et combien précaire, de permanence capitaliste et de résistance anti­ouvrière. Crise dans son acception la plus complète, comprise donc comme "... diminution réelle de la production, du travail vivant ...", comme rupture de l’équilibre entre plus-value et salaire. Mais sur­tout crise politique, caractérisée par la perte du contrôle sur la classe ouvrière et sur son autonomie, quand les stimulants de la politique du travail, les conflits programmés entre Etat et syndicats, ne parviennent plus à canaliser les besoins matériels de la classe dans une adhésion quelconque aux impératifs du développement, et au travail présenté comme unique et réelle liberté.
Les luttes salariales dans les années 60 ont été un moment spécifique de l’initiative de classe, un moment de recomposition politique qui s’est traduit et réalisé dans l’attaque de masse contre la gestion syndicale et réglementée des conflits.
Ce double aspect de l’offensive ouvrière sur les salaires - attaque sur le plan de l’équilibre des coûts et recomposition politique - se retrouve clairement dans la situation actuelle.
Après Keynes, l’idée lancée par Schumpeter de la crise comme partie prenante du cycle de dé­veloppement a eu pour signification très concrète, que la classe a été appelée à se battre sur ce terrain, et que l’objectif immédiat fut de renverser cette fonction de la crise cyclique (la soi-disant crise pure­ment économique, telle que la voient encore certains exégètes de la distinction entre "économique" et "politique") pour la transformer en attaque contre la productivité du travail, en volonté de dé­charger sur le capital le maximum des coûts socialement nécessaires au fonctionnement de la politique du plan.
En mettant ainsi à jour toute l’étrangeté ouvrière envers les nécessités du bon fonctionnement de la société du capital, l’autonomie ouvrière s’est vérifiée, développée concrètement par ces luttes salariales et par le refus d’accepter la gestion syndicale des objectifs, cette gestion d’une conflictualité planifiée qui a été le dernier pont établi entre la lutte ouvrière et les nécessités de la planification capitaliste. Offensive sur le terrain du salaire et contre la productivité, diffusion à niveau de masse des objectifs, méfiance puis dépassement de la gestion syndicale : ainsi s’est exprimé le refus ouvrier de se faire toujours sujet du développement, le refus d’être et de rester travail, par cette affirmation concrète des besoins ouvriers mis en avant brutalement et sans respecter les "règles du jeu". Les trente mil­lions d’heures perdues par FIAT du fait de l’absentéisme au travail, sont en réalité trente millions d’heures de présence ouvrière dans le plan, mais d’une présence non négociable, absolue et despoti­que, celle d’une classe qui ne tient compte que d’elle-même et de ses intérêts d’appropriation de richesse sociale et qui cloue ainsi Etat et syndicats aux mythes de la "cogestion responsable" du travail.
Les luttes de la fin des années 60 ont vu la recomposition massive de couches de travail salarié qui sont présentées dans les vieux schémas comme des couches antagoniques, tout au plus capables d’alliances idéologiques. Ce phénomène, qui est une des plus belles victoires des exploités modernes n’a pas sa source dans une mythique "prise de conscience", mais est un fait concret et politique, impliquant un cycle de luttes nouveau avec un dénominateur commun finalement dégagé de l’emprise gestionnaire (ou auto-gestionnaire) qui avait caractérisé toute la phase précédente du mouvement ouvrier.
Le défi que représentaient le consommateur et sa société, lancé par le réformisme capitaliste, s’est rapidement transformé en une défaîte à très court terme face à la réponse concrète de la classe ouvrière de l’après-guerre. Cette classe ouvrière a été la plus méprisée par les codificateurs du bolchévisme, qui parlent d’intégration au moment où les ouvriers, finalement libérés de toute idéologie de "responsa­bilité", attaquent et gagnent sur le terrain même où le capital croyait les engloutir. Les ouvriers ont attaqué en faisant monter les enchères au-delà des bornes du négociable et du syndicalement contrôlable, en affirmant clairement que les besoins ouvriers ne sont pas négociables. Ils ont gagné en imposant une recomposition des objectifs, une recomposition de classe qui n’avait jamais été atteinte précédemment dans les pays européens. Et ceci dans des luttes qui matérialisaient de façon immédiate une autonomie et un refus tout aussi dangereux pour le capital que pour les organisateurs professionnels de la classe.
L’usage ouvrier de l’arme salariale a mis en évidence les contours concrets de l’autonomie ouvrière. A ceux qui s’obstinent à les regarder à travers les brumes de l’idéologie et de la "conscience", nous op­posons la brutalité du salaire et des objectifs matériels comme critère ouvrier de vérification de l’au­tonomie. L’autonomie elle-même devient une nécessité matérielle, sans quoi elle n’existe plus. L’auto­nomie ne s’apprend pas dans les textes sacrés, mais elle est la conséquence concrète de l’expérience de classe sur des objectifs déterminés.
Dans l’alternance du refus et de l’utilisation du syndicat, nous pouvons lire ce processus maté­riel. Le comportement de classe qui a caractérisé toutes les luttes autonomes a été l’expérimentation ouvrière, qui a mis en évidence la nécessité du dépassement des syndicats, comme condition essentielle du maintien des objectifs. C’est pourquoi nous affirmons toujours le contenu politique d’une stratégie des objectifs, là où d’autres nous parlent obstinément d’"économisme". Dans le rapport de classe actuel, la lutte ouvrière sur les objectifs matériels n’a plus rien à voir avec un quelconque "économisme". Car dans l’objectif salarial, tel qu’on le voit prendre forme, est impliqué l’ensemble des thèmes politiques à l’ordre du jour, de l’autonomie à l’organisation. Et cela passe entièrement dans l’expérience ouvrière majoritaire.
Un élément fondamental de l’autonomie a été mis en évidence par la pratique des luttes salariales. C’est le déplacement de la lutte elle-même, toujours plus en dehors des limites de la médiation syndi­cale, qui a fini par investir globalement la forme même de la lutte syndicale : il est devenu clair que l’important n’était plus la critique de la qualité ou du caractère "de gauche" de certains objectifs syn­dicaux, mais le refus de la gestion syndicale elle-même des objectifs.
Au terme de ce parcours, de cette vérification généralisée et quotidienne, apparaît avec une éviden­ce claire et matérielle, la nécessité de trouver de nouvelles formes d’organisation pour une lutte qui ne peut plus être gérée par le syndicat. Dans ce saut nécessaire, fondé sur l’expérience alternée du refus et de l’usage du syndicat, sur des objectifs de recomposition de classe, arrive à son terme l’agonie des instruments du plan pour le contrôle sur la classe ouvrière. C’est un processus d’expérience de masse, enchaînement des résultats et des nécessités nouvelles. Ce n’est pas un cheminement, même révolution­naire de la "conscience", mais bel et bien lutte de la classe dans toute sa brutalité matérielle et théo­rique.
Face à ce premier et formidable coup porté par l’initiative ouvrière à l’Etat du plan et à son fonctionnement, on a vu se dessiner une première réponse institutionnelle, encore marquée par l’opti­misme réformiste du capital : le renouvellement des structures syndicales, une tentative de payer le moin­dre tribut aux luttes ouvrières en adaptant la structure du contrôle syndical à cette nouvelle réalité, la mise sur pied d’un syndicat "démocratique" avec l’apparition des délégués de chaîne et d’atelier plus « près de la base », et tout le corollaire du fonctionnement de la vie syndicale "renouvelée".
Cette tentative a été particulièrement rapide dans un pays comme l’Italie, où les luttes salariales avaient dès le début pris un caractère politique autonome.
L’utopie capitaliste ne pouvait rechercher de nouvelles sources d’espoir ailleurs que dans la voie du remaniement de ses institutions de contrôle, dans l’hypothèse archaïque de la "participation", qui dans la stratégie du réformisme du capital devient gestion ouvrière du travail. Aucune stratégie du capital par con­tre, aucun plan ne pouvait englober ou assimiler le refus ouvrier de se reconnaître à nouveau dans les intérêts collectifs de la reprise économique et du développement. Ce refus s’est d’abord opposé à la gestion "raisonnable" du possible syndical.
En 62 en Belgique, 63 en France, 64 en Italie, 67 en Allemagne, dans toute l’Europe en 68-69, les luttes ont provoqué une formidable poussée des salaires. Cette pression ouvrière s’est exercée sur le salaire quantitatif, le salaire monétaire, et à l’enseigne de la spontanéité des années 60, les ouvriers n’ont pas perdu leur temps pour "qualifier politiquement" les différents aspects du salaire. Ils ont dépassé d’un seul coup la notion du salaire comme reproduction de la force de travail pour saisir immédiatement le salaire comme coût politique du travail et comme revenu. Dans les pays à capitalisme mûr, cette phase de la lutte a vu les ouvriers utiliser l’arme du salaire en affirmant leur domination sur le processus de production de la plus-value, en exerçant une pression de masse sur et dans le développement. Il faut remarquer qu’il ne s’agit plus de luttes pour le salaire mais sur le salaire, sur le terrain salarial compris comme un moment très concret dans la concurrence ouvriers-capital sur le plan du travail.
Dans ces années de "déraison" ouvrière, toute planification, et toutes prévisions de développe­ment cohérent ont été bouleversées et contredites par les ouvriers européens. En 1970, "le coût du travail" a augmenté au-delà de tous les seuils raisonnables du point de vue capitaliste : de 11 à 13% en Allemagne, de 11 à 12% en Angleterre, de 11 à 15% en Italie, et 8,8% en France. Partout, ceci veut dire diminution de la productivité du travail, diminution proportionnelle des investissements, stagna­tion du volume de la production. C’est le moment des grands remue-ménages monétaires, de la con­traction du taux de l’escompte etc... La politique du plan devient une politique d’inflation permanen­te, d’inflation « séculaire » comme disent certains économistes. On sait que l’inflation n’est pas une réponse toute nouvelle du capital face aux pressions sur le salaire - à partir de la première guerre mondiale, l’inflation a été presque permanente - mais ce qu’il faut saisir ici c’est toute la différence entre une inflation encore considérée comme une espèce d’anomalie dans le cycle de dévelopement et une situation d’inflation rampante, "stabilisée" à un taux annuel de 3 à 4,5%, avec des pointes parfois triples, une inflation qui devient la condition politique du maintien au moins théorique du développement.
Au bout du compte, le résultat de ces luttes est cruel pour les planificateurs du capital : Il est désormais clair qu’on ne peut plus compter sur les ouvriers pour résoudre les problèmes du développement. Le défi placé sur le terrain du salaire, a trouvé la classe ouvrière immédiatement prête à parcourir cette route, et ce selon des rythmes qui ont même brûlé les étapes programmées par les planificateurs. Le rêve capitaliste d’une classe ouvrière liée par ses organisations historiques au fonctionnement du travail, est vite devenu un cauchemar. Au lieu de la défense du poste de travail, chère aux institutions ouv­rières, on a eu l’assaut à la richesse sociale, la volonté de se libérer du travail.
L’Etat capitaliste croyait pouvoir identifier les besoins ouvriers aux revendications de ces institu­tions. Il est arrivé trop tard à comprendre que celles-ci ne représentent plus qu’elles-mêmes. L’idée com­mune à toutes les organisations historiques, du salaire comme reproduction de la force de travail, comme "juste" et "décente" rétribution, qui oblige toutes les luttes ouvrières à n’être plus que des luttes pour le salaire, et les canalise entièrement à l’intérieur des limites du plan, ne retient plus l’offensive ouvrière sur le salaire, pour un revenu détaché de la productivité du travail.
La mise en oeuvre d’une politique délibérée d’inflation (au-delà de ce que celle-ci a toujours repré­senté) devient la caractéristique permanente de la gestion capitaliste du travail. Raymond Barre, vice Président de la commission de la C.E.E., peut bien s’évertuer à trouver une définition raffinée d’un taux d’inflation qui ne dépasserait pas les limites d’un hypothétique 3% (d’ailleurs constamment dé­passé partout), dans l’espoir de parvenir à un contrôle mobile de l’impact de la pression salariale sur les structures du système productif, tout ceci n’est conçu comme utile à la reprise capitaliste généralisée que parce que ce serait une mesure temporaire, apte à relancer l’adhésion au travail.
Cet espoir capitaliste a été particulièrement balayé par une longue série de luttes dures et ininter­rompues, qui acceptaient de se situer sur le terrain concret du salaire quantitatif pour y battre le plan, et qui pour cela s’attaquaient directement à l’Etat et à ses organes de contrôle salariaux qui visent à assurer la domination capitaliste sur le travail. Lutte contre l’Etat-plan, dépassement du cadre syndical, mas­sification des luttes et des objectifs, recomposition de classe, telles ont été les conclusions politiques de la présence ouvrière en Europe, qui a sorti le mouvement de classe de dogmes et d’objectifs socialistes désormais entièrement fonctionnels à la planification, et compatibles avec l’Etat du capital social.
Les desseins de participation et de gestion ouvrière, qui voulaient mettre la classe ouvrière face à ses "responsabilités" dans le développement, sont mort-nés. Actuellement il n’y a plus que le réformis­me avec toutes ses variantes, qui soit disposé à se pencher sur le sort du plan, et sur le devenir de l’économie nationale. Mais il n’y a pas un seul ouvrier. En quelques années toute "une tradition" de la classe est morte, et sur ses ruines est née une spontanéité "égoïste" qui ignore la généralité du "peu­ple" et de la nation, pour agir exclusivement sur le terrain des nécessités ouvrières. Ces nécessités ont pris de plus en plus le visage de la nécessité du pouvoir. Pouvoir d’abord dans le cycle capitaliste de développement pour expérimenter et construire le terrain du pouvoir ouvrier tout court. Ce pouvoir ou­vrier commence là où finit le chantage du salaire, là où l’obligation "socialiste" du travail comme uni­que "liberté" ouvrière fait place à la dictature des prolétaires sur le travail utile et nécessaire, quand sont battus en brèche les impératifs du développement, globalement compris comme impératifs du capital et non pas de "tous les hommes".
La première phase de la recomposition de la classe ouvrière sur le salaire, sur le "salaire poli­tique", a donné, par la pression déréglée et insupportable de la variable salariale, une crise politique du contrôle capitaliste sur la classe, crise du contrôle sur le travail. Le capital, face à une pression insupportable dans l’usine contre celle-ci, voit la nécessité de transférer cette pression sur le tissu social à l’extérieur de l’usine ; mais on sait que cette problématique n’est pas nouvelle. Et ce manque de nou­veauté dans la réponse capitaliste est bien la marque de l’impasse. Le rêve social-capitaliste de la gestion ouvrière de la fatigue et du sacrifice pour le développement prend fin. En face d’une situation toute nouvelle du rapport de classe, en face du travail abstrait, c’en est fini des hautes voltiges de la science capitaliste. La réponse est périmée, d’une grossièreté rudimentaire, digne d’un musée du paléo­capitalisme.
Comment croire à la reprise économique, à la reprise des cycles de développement quand on n’a dans le meilleur des cas, que des réponses empiriques à opposer à l’initiative ouvrière. Quelle reprise capi­taliste peut-il donc y avoir sans disponibilité ouvrière au sacrifice et au travail ? On ne peut pas non plus accorder foi sérieusement aux sombres desseins d’intégration forcée de la classe ouvrière dans "l’in­térêt général", quand depuis longtemps les deux visages du salaire, coût du travail et revenu, se sont unifiés, et ce, non seulement dans la compréhension ouvrière, mais aussi dans la pratique capitaliste.
Les longs cycles planifiables et gouvernables ne sont plus crédibles pour personne : les réponses de­viennent celles de la contingence et de l’empirisme, et ce n’est que dans l’expédient "au jour le jour" que le capital trouve encore des marges de manoeuvre. Les tentatives de théoriser et de penser la crise ne donnent que l’utopie de l’enrichisement du travail. Le rêve de l’abandon de la chaîne de montage, la sociologie à la petite semaine, des horaires libres, etc...
Pour les responsables économiques de la C.E.E. qui se réunissaient avec des ministres et des représentants syndicaux au Luxembourg en 1970, le problème central, l’axe de la crise était l’impossibi­lité de "gouverner" les ouvriers et de prévoir leur comportement. De hauts responsables monétaires com­me Carli, gouverneur de la Banque d’Italie, constatent qu’il est impossible dans les conditions actuelles d’imaginer l’unification monétaire sans une nécessaire unification politique, qui permette d’intégrer et d’unifier la négociation salariale à l’intérieur de chaque Etat : là encore, le pivot est le contrôle sur les mouvements de la classe ouvrière, le contrôle sur le travail.
Il faut ici mettre en parallèle l’évolution de la résistance ouvrière au contrôle en U.R.S.S. en reconnaissant un mouvement de classe qui matérialise un pont par dessus les mystifications idéologiques du Parti au pouvoir : le pont de la recomposition des luttes de Billancourt à Togliattigrad, de la FIAT de Turin à ses ramifications « décentralisées ». Tous les documents du Parti ou syndicaux qui nous par­viennent font état, à condition de lire entre les lignes, du même problème : il s’agit toujours de la classe ouvrière, de sa productivité et des possibilités de contrôle qu’on a sur elle. Le rapport du comité du parti de l’usine chimique de Shchekino fait état d’entorses continuelles à la discipline du travail et à la discipline "technologique" (c’est-à-dire à la discipline du "temps-machine"). Si les ou­vriers n’ont pas d’enthousiasme au travail, il s’agit de trouver les techniques de contrôle appropriées : suppression de postes de travail en vue d’une rationalisation, augmentation des salaires discriminatoires etc... Dans le cas de cette usine, le parti a remporté une nette victoire sur la classe ouvrière, puisque deux années d’expérience ont permis de faire diminuer les violations de la discipline du travail et "technologique" dans une proportion très satisfaisante : en trois ans, la production a augmenté de 73%, la productivité du travail de 86% et le salaire moyen de 24%. Cette marge de manoeuvre dont le capital dispose en pays de gestion socialiste est d’ailleurs ce que les investissements occidentaux vont chercher en U.R.S.S., puisque le fonctionnement parfait du capital selon Marx lui-même prescrit que la productivité du travail doit s’accroître plus rapidement que les salaires.
Mais cette victoire des gérants socialistes du développement laisse cependant apparaître le fond du problème : le rapport entre classe ouvrière et Etat du travail socialiste. Les situations sont différentes et l’antagonisme ouvrier assume des formes spécifiques, mais là aussi il s’agit pour l’Etat d’enrayer l’attaque ouvrière contre les institutions du travail, et en définitive contre le travail tout court. Contre l’absentéisme, une des formes particulières de ce refus ouvrier dans une "situation socialiste", il s’agit de rétablir la discipline du travail. Affirmer la "discipline technologique" signifie lutter contre le gas­pillage des pièces ratées, le gaspillage des gestes encore trop "libres" pour les plier entièrement aux exigences de la machine : lutter contre les mille formes que prend l’antagonisme ouvrier dans cette pre­mière phase, c’est lier le rythme d’exploitation du travail vif au rythme des machines et lier à un niveau de production donné, le niveau des salaires. Les institutions de contrôle d’usine, la subor­dination au "temps-machine", la hiérarchisation des salaires fixés sur la productivité et la rentabilité d’entreprise, les diverses techniques de manipulation des salaires (paye de base et salaire variable, primes etc...), voilà l’arsenal destiné à juguler l’autonomie et l’émergence des premières formes de lutte ouv­rière, à lier la force de travail vivante à la productivité déterminée par les machines. On essaie de rejeter en dehors du cycle de développement toute forme d’autonomie ouvrière qui commence à s’expri­mer dans l’exaltation immédiate de la nécessité de travailler moins et moins "bien", avec l’absentéisme et la non-adhésion aux rythmes de la machine.
"L’égoïsme" ouvrier de l’exaltation partisane des intérêts de classe, qui va jusqu’à la prétention de bénéficier des avantages du développement avant même que celui-ci soit relancé, a été maintes fois dénoncé par les organes d’Etat. De l’absentéisme aux tentatives de renverser le rapport travail-pro­duction, la route que parcourt l’ouvrier soviétique est la route de la recomposition internationale sur les positions des ouvriers de l’Europe industrielle. Aujourd’hui, le passage de la passivité à la résis­tance et à la lutte ouverte reste encore à ouvrir, pour obtenir la soudure définitive de l’autonomie contre les impératifs économiques du développement. Ainsi pourra se manifester la présence d’un pouvoir ouvrier antagonique, tout de suite, à l’intérieur même du cycle de développement.
Dans la planification soviétique comme dans le cycle de développement du capital des pays occi­dentaux, la constante reste la même : il s’agit de lier de façon plus ou moins rigide la masse salariale globale au développement de la productivité et aux exigences de l’accumulation. En U.R.S.S., la struc­ture du salaire reste encore de façon générale mesurée par la productivité d’entreprise et rythmée par elle. Il ne s’agit donc pas de la même conception du salaire que celle que l’on trouve par exemple en France, avec la définition du S.M.I.C. : en 1970, l’ancien S.M.I.G. est remplacé par le S.M.I.C., le "salaire minimum interprofessionnel de croissance". L’évolution future du SMIC est liée non seule­ment aux salaires réels et à la masse salariale globale mais aussi et surtout à la productivité moyenne nationale. Le ministre français du travail, Fontanet, déclare à ce propos : "Dans un pays comme le notre, sujet à des accès de fièvre monétaire, se baser purement et simplement sur le salaire réel tendrait inévitablement à amplifier les déséquilibres. La hausse des salaires moyens pousserait à un réajustement du SMIG qui à son tour exercerait une poussée sur les salaires moyens en provoquant une spirale in­flationniste".
De 3,15 F. de l’heure en avril 69, le SMIG passe à 3,36 F. en mars 70. Le premier juillet 70 intervient le premier relèvement du nouveau SMIC qui le porte à 3,50 F. de l’heure au titre de "la participation au développement de la nation". Quand le SMIG devient SMIC, le lien entre salaire et productivité se pose désormais au niveau de la planification d’Etat. Lier le salaire à "la participa­tion au développement de la nation" montre qu’il ne s’agit plus de rétribuer ce travail-ci ou ce tra­vailla, mais le travail compris comme travail social. Avec le SMIC se trouve favorisée toute la politique contractuelle du salaire, la possibilité en définitive de sa négociation permanente. L’opération réalisée avec le SMIC est complémentaire de celle de la mensualisation, qui date de 69, et qui avait vu l’Etat et les syndicats utiliser une revendication ouvrière, partie d’un refus du salaire lié à la productivité, pour en faire finalement un outil entre les mains de l’Etat. Cet outil lui permet de masquer l’usage du sa­laire comme moyen de contrôle, et d’introduire de nouvelles stratifications dans la classe ouvrière. Le sa­laire mensualisé est divisé en trois parties distinctes (salaire "de progrès", "de fonction", et primes) : cette découverte d’un type de salaire flexible va ouvrir à la négociation de la valeur du travail, le chemin que la lutte ouvrière contre la structure du salaire voulait précisément fermer. En effet, un tel salaire est négociable à tous les niveaux de la hiérarchie, qu’il s’agisse de salaire réel ou de salaire garanti. Et surtout, puisque les augmentations à venir peuvent s’appliquer à l’une ou l’autre des trois fractions de ce salaire, non seulement les stratifications à l’intérieur de l’organisation du travail restent intactes, mais elles sont affinées et mieux adaptées au nouvelles exigences de la production.
Le SMIC permet toute une série d’opérations : depuis l’incitation à la concentration industrielle, à cause du poids qui retombe inévitablement sur les petits entreprises restant en-deçà du seuil de pro­ductivité acceptable, jusqu’à une offensive contre la stabilité de la force de travail, afin de favoriser la mobilité ouvrière d’un secteur à l’autre de l’économie. La mise en oeuvre de cette politique en France a été rendue possible par le succès du cinquième plan et la possibilité pour le capital français de lancer le sixième plan, alors que dans d’autres pays européens la lutte ouvrière avait mis fin aux espoirs de plani­fication.
La façon différente dont est conçu le salaire dans le rapport classe-capital en Union Soviétique mérite qu’on s’y arrête. On y verra le reflet de toutes les déformations de l’idéologie socialiste du travail. En mettant au point leur organisation du travail, les autorités soviétiques avaient dès le départ renversé et déformé idéologiquement la compréhension matérialiste du rapport de production. Marx avait claire­ment montré le ridicule des socialistes qui affirment "avoir besoin du capital mais pas du capitaliste" et qui voient le capital comme "...pure et simple chose, et non pas comme rapport de production...". Ce n’en est pas moins cette conception illusoire du capital qui caractérise tout le développement soviéti­que. Conception "parfaitemente socialiste" mais malheureusement aussi prémarxiste. Appréhendé comme une pure et simple chose, le capital exclut le rapport de production, et par conséquent ignore l’hosti­lité ouvrière au processus de consommation de la force de travail. Après l’élimination du personnage du capitaliste singulier, cette démarche permettra de mystifier le rapport de production et d’évacuer toute autonomie ouvrière. La conflictualité ouvrière est ainsi rejetée à l’extérieur de la coopération technique et politique nécessaire au développement. En somme, l’affaire a été réglée sur le plan juridique, quant à la définition formelle de la propriété, comme couronnement de la prise du pouvoir d’Etat : elle devait donc être également considérée comme réglée au niveau du processus de travail. Ainsi la nouvelle définition juridique et formelle du rapport entre celui qui vend sa force de travail et celui qui l’achète devait constituer la preuve de la disparition du capital, puisque celui-ci était considéré comme simple chose.
D’après la définition la plus élémentaire, une économie est socialiste si les moyens de production fondamentaux relèvent de la propriété sociale et non de la propriété privée, si par conséquent le rapport entre les hommes dans le processus économique se fonde sur la coopération dans l’usage des moyens de production, et si la part du produit qui revient aux individus et aux groupes est déterminée par le travail ou par des critères sociaux, et non plus par la propriété privée des moyens de production. Le contenu simpliste de l’idéologie socialiste tient dans cet expédient grossier de l’identification entre exploitation et privilège de la propriété. L’ombre de la plus-value disparaît d’un coup pour se transformer juridiquement en mécanisme économique, en règle technique. Le capital se reproduit mais les ouvriers ne le savent pas : voilà l’expédient socialiste. Tout étant réglé juridiquement dans la superstructure, le processus de travail, l’accumulation, la valorisation ne seraient plus que de sim­ples nécessités objectives et techniques. En dépit de ce que Marx a pu dire, il ne faut plus parler de capital. Les socialistes se sont depuis toujours évertué à trouver des définitions nouvelles pour le capital. On peut donner tous les noms que l’on veut au capital on peut même arriver, en y mettant toute l’habileté d’un cardinal jésuite, à définir comme non capitaliste, l’organisation du travail qui vise à pro­duire une valeur supérieure à son coût : arriver à priver les ouvriers de leur plus matérielle propriété, celle qui est liée à leur nature même d’ouvriers, c’est-à-dire leur hostilité au fait de se faire consommer en tant que tels dans le rapport de production. On peut ainsi prétendre les empêcher d’exprimer la conflictualité politique qui durera tant que durera le travail, et rêver de réaliser tout celà dans le bonheur de la coopération. Mais derrière l’idéologie et les mystifications d’un socialisme qui croit encore que la division est un fait inhérent à la façon de gérer le travail et non au travail lui-même, bien que Marx ait depuis longtemps dévoilé "les mystères du mécanisme", on trouve toujours ce simple fait matériel qu’il y a d’un côté la force de travail et de l’autre la disponibilité à l’utiliser : travail, production de valeur et de richesse, en échange du droit à vivre ; la lutte sur le salaire, la lutte contre le travail restent donc intactes.
Contrairement aux cerveaux du capital de l’Europe industrielle, les socialistes n’ont pas compris les postulats élémentaires de Marx sur le travail : ils ont prétendu construire le développement avec la seule force de travail sans la classe ouvrière. C’était un impératif idéologique normal pour la patrie des ouvriers que de nier le rôle de la présence conflictuelle de la classe. Les plans quinquennaux se sont réalisés tant bien que mal sur une mixture très compliquée d’idéologie et de faits concrets. Cet empi­risme a amené le mécanisme soviétique à posséder une logique interne qui lui est propre. Tout y coexiste, la plus-value, l’interdépendance entre travail vif, machine et matières premières, comme règles à respecter, exigences économiques et techniques. Ce mécanisme spécifique s’est constitué de Stakhanov à Liberman.
Le salaire soviétique, lié à la productivité d’une entreprise, d’un groupe de travail, constitue en quelque sorte le parfait salaire socialiste, puisqu’après avoir éliminé la figure historique du capitaliste, il s’agit d’éliminer aussi celle de l’ouvrier paresseux, qui ne produirait pas comme les autres.
Plus le salaire sera près du travail, non généralisé, massifié, mais parcellisé selon le rendement de chaque groupe d’entreprise, plus il sera dans la logique socialiste, un salaire juste véritable rem­boursement du travail ouvrier. Et à ceux qui feront remarquer que cette structure salariale décompose et hiérarchise au maximum la force de travail, on répondra que dans une société de travailleurs cette considération n’a plus cours, car chacun reçoit justement selon son travail. Il n’y a pas de classes, mais des valeurs de travail différenciées.
En partant du salaire, nous arrivons tout droit à la "valeur du travail", à la prétendue spécificité du travail qui pourrait être évalué à son juste prix, à toute la panoplie des médisances socialistes qui se con­dense d’ailleurs ici. Tout d’abord, bien qu’il soit facile à comprendre en soi, il nous faudra enlever tout espoir utopique et infantile d’une gestion équitable du travail ouvrier, fondé sur l’appropriation ouvrière du produit. Si à l’origine du travail industriel et donc du développement, le petit entrepreneur anglais avait partagé entre les ouvriers le fruit du sur-travail, il n’aurait jamais pu accumuler les fonds nécessaires pour développer et agrandir l’usine, et nous n’en serions pas là non plus. La réalité est qu’il n’y a pas de travail entièrement remboursable pour celui qui l’a accompli : ce serait un travail absurde, un non-travail, ou alors autre chose que ce que les idéologues du mouvement ouvrier s’obstinent à voir comme nécessité impérissable.
Mais si le juste salaire n’est qu’une pitrerie tout juste bonne à convaincre le révolutionnaire hu­maniste et à satisfaire son esprit de justice, derrière le salaire socialiste équitablement évalué d’après le travail de chacun, il y a un contenu bien plus dangereux car immédiatement utilisable contre la classe ouvrière : le concept de la valeur du travail. Qu’est-ce qui nous permet d’évaluer le prix et donc le salaire de chacun ? En mesurant la valeur avec la valeur, nous n’arriverons qu’à une tautologie, comme dirait Marx.
S’il existe un point d’extrême danger pour les luttes ouvrières, c’est bien de prendre la voie socia­liste de la "juste évaluation" de chaque travail : car là, nous revenons en-deçà de notre point de départ capitaliste.
Dans un cycle de développement capitaliste, où il apparaît de plus en plus clairement que si le salaire doit à tout prix être lié à la productivité, celle-ci tend à être comprise comme productivité moyenne nationale, et non pas comme celle de chaque travail en soi ; à partir de ce niveau d’accep­tation capitaliste du travail comme travail social, s’ouvre et s’est ouvert pour la classe ouvrière un énorme espace politique d’intervention, pour la recomposition, et la massification d’objectifs qui se retournent contre le plan du développement : augmentations égales pour tous, tous les objec­tifs sur les salaires et les horaires résumés par le salaire politique, c’est-à-dire en fin de compte, la possibilité de renverser le travail abstrait contre le développement du capital, dans un salaire dégagé de la productivité. Dans ce cycle où les luttes ouvrières ont montré la voie d’une première recomposition généralisée sur des objectifs horizontaux, nous trouvons les habitués du socia­lisme officiel sagement alignés bien en arrière, non seulement des objectifs ouvriers mais aussi de la pratique du capital social, sur la défense de la valeur du travail. Ce que le capital développé a été capable d’assimiler, ce que la classe a très bien compris et utilisé, seuls les planificateurs socialistes, les syndicalistes et les politiciens de la tradition ouvrière ne l’ont pas compris. Ils sont restés seuls, en compagnie d’une science capitaliste de mauvaise foi, à croire qu’ils pouvaient mesurer "la valeur du tra­vail" ce qui les oblige à chercher un juste prix pour chaque activité dans laquelle se consomme la force de travail. Pour tous ces gens, les ouvriers dans le processus de travail "font" des voitures ou bien des gâteaux, des chaussures ou des brosses à dents... Mais pour qui regarde le rapport productif bien en face, comme le font la classe et le capital, et pas de biais, comme c’est le cas pour les idéologues, il est désormais clair que le travail vivant consommé dans le processus productif ne "fait" ni de voitures, ni des gâteaux, ni des chaussures, ni des brosses à dents, mais fait du travail. Le travail social dans sa généralité, dans sa mobilité extrême, chaque marchandise spécifique n’étant que le produit du travail social global, est aussi marchandise générique dans la compréhension de l’ouvrier qui le voit comme richesse sociale dans son ensemble, richesse sociale et aussi somme d’appétits à satisfaire, et non plus comme travail déterminé. Et comment pourrait-il en être différemment quand chaque ou­vrier peut passer et passe d’une chaîne à l’autre, d’un secteur à l’autre du travail social ? Aussi le salaire constitue-t-il aujourd’hui le prix politique pour le fonctionnement de la société du travail, et pour l’ad­hésion à celle-ci.
Du point de vue du Capital ceci se traduit comme on a vu, par un remaniement de la structure du salaire, pour assumer la découverte ouvrière de cette nouvelle dimension du travail. D’un point de vue ouvrier, ceci se traduit par l’abandon des schémas syndicaux, et de toute la panoplie des instru­ments de contrôle (idéologie socialiste comprise) susceptibles de revendiquer un salaire mesuré selon la "valeur du travail" pour entamer directement la lutte contre le travail, en l’assumant en tant que telle : de la grève non programmée à l’absentéisme, des transgressions de la "discipline technologique" à la grève sauvage, jusqu’à l’appropriation de la richesse sociale. A travail abstrait, salaire con­cret, donc salaire garanti, au-delà de la productivité, en dehors des préoccupations de l’expansion, préoc­cupations devenues propriété exclusive des dirigeants patronaux et syndicaux.
Nous sommes au coeur du problème, et les voies qui nous y ont amené sont entièrement politi­ques. Ainsi nous croyons avoir étayé l’hypothèse initiale : lutte sur le salaire, conçu comme terrain théo­rique et pratique pour démanteler la structure du capital planifié, et non pas lutte pour le salaire, ce démon économiste que les états-majors de la politique exorcisent en eux-mêmes, en croyant ainsi re­médier à l’irrémédiable misère de leurs objectifs socialistes. Par souci de précision, nous situons ce parcours au sein des pays capitalistes à développement achevé, les pays que Marx définit encore plus cruellement : "... de vieille civilisation où le capital domine entièrement le processus de production...".
Ce matérialisme qui pourrait apparaître mécaniste, ou pire, faisant l’apologie du productivisme, se fait dialectique, et là nous trouvons la racine pratique de la critique de l’objectif socialiste : "... Pa­rallèlement à l’accumulation continuelle de capital, il s’opère une modification croissante dans la compo­sition du Capital. La portion du capital total qui consiste en capital fixe, machines, matières premiè­res, moyens de production de toutes les sortes possibles, s’accroît plus rapidement, comparativement à l’autre portion du capital qui est employé en salaire, c’est-à-dire à l’achat du travail..." (Marx : Salaire, prix et profit ; Pékin 1966).
Voilà où nous en sommes avec le salaire dans les pays de vieille civilisation. Voilà où nous en sommes avec le travail. Le capital qui exprime un fonctionnement social qui fait de tout travail un travail salarié, n’est plus en rapport avec les réelles nécessités des ouvriers, il évolue désormais dans la solitude de son plein épanouissement.
D’un côté, ce niveau de la composition organique du Capital est supérieur à la part réservée à l’achat de travail, de l’autre, la société entière des salariés est obligé d’en passer par le salaire. Non plus parce qu’il est nécessaire d’accroître la part fixe du Capital, au bénéfice des possibilités produc­tives de toute la société car cette part fixe a déjà atteint un niveau supérieur à l’autre (celle destinée à l’achat du travail) ; mais parce qu’il est nécessaire d’affirmer selon les normes de l’achat du travail, la nécessité politique de "faire travailler", l’obligation de travailler est la condition politique de la perma­nence d’un modèle de fonctionnement social donné. Le salaire, le voilà encore comme prix politique négocié, assumé au niveau des organes de planification, pour la perpétuation du Capital devenu lui aussi idéologie en tant que cristallisation d’un mode productif et distributif dépassé, qui n’est plus lié maté­riellement au rapport réel de production, mais qui est pure et simple façade administrative cachant la nécessité de faire travailler pour éviter la fin du système.
Les luttes salariales se situent sur ce terrain stratégique, à partir de la constatation toute maté­rielle de la fin de la nécessité du travail, mais encore à l’intérieur des structures sociales qui étaient nées et avaient tiré leur justification de cette nécessité. Encore dépourvues de moyens organisatifs pour abattre ces structures, les luttes ont résumé la volonté temporaire et immédiate de faire payer le prix maximum pour entretenir cette mystification.
Il s’agit justement de battre tout économisme syndical ou autre, en imposant d’autres considéra­tions. Les ouvriers européens n’ont pas attendu que quelques militants dévoués leur expliquent le con­tenu qualificatif de la lutte de classe pour jeter, avec Marx, à la tête des planificateurs et des per­manents syndicaux, cette considération : "... Si vous envisagez la lutte pour des augmentations de sa­laire indépendamment de toutes ces circonstances et en ne considérant que les variations de salaire, si vous négligez toutes les autres variations dont elles découlent, vous partez d’une prémisse fausse pour aboutir à une conclusion fausse...". Par renversement nous pouvons également dédier cette considéra­tion à certains révolutionnaires riches en misère idéologique hantés par le spectre d’un économisme qui n’est en réalité que le reflet idéologique de leur pauvreté d’analyse.
Nous avons pris pour thème la démolition du plan comme démolition du rapport productivité-sa­laire- travail, et des bases de l’accumulation actuelle. Et pour cela nous avons vu la rupture de l’inté­gration syndicale comme prémisse nécessaire pour arriver à cette première victoire ouvrière que consti­tue l’ouverture permanente des luttes sur ce terrain, nous avons assumé le rapport salaire-organisation, comme un rapport éminemment politique, plutôt que de parler d’organisation des consciences ou des minorités touchées par la grâce. Nous avons parlé de lutte massifiée et de recomposition politique de la classe contre l’état du Capital. C’est là notre "ouvriérisme", ce mot magique sorti des archives que beaucoup s’empresseront d’exorciser. Nous ne nous occuperons pas d’exorcisme, car nous avons appris que si tout celà pouvait être un danger à l’époque révolue où la classe ouvrière était minoritaire, au­jourd’hui nous regardons ailleurs, nous tournons la tête vers les "... belles formes du rapport de pro­duction capitaliste moderne ..." et vers le "... contenu explosif de la force productive ouvrière..." pour comprendre que quand "la classe ouvrière refuse politiquement de se faire peuple, elle ne se ren­ferme pas, mais au contraire elle s’ouvre la voie la plus directe vers la révolution" [1].
Nous avons également assumé le déséquilibre salaire-productivité comme un fait politique et nous avons voulu l’utiliser politiquement. Voilà notre "économisme", là encore nous ne voulons rien exor­ciser, car nous avons dès le départ, voulu consciemment refuser l’idéologie "... sous-estimer cet élé­ment pour n’offrir aucune voie d’issue vers la psychologie du comportement, ou bien, pour être plus précis, pour ne pas nous embourber, même avec un seul pied, dans le terrain équivoque de la conscien­ce de classe ..." (Tronti) et ceci parce que nous savons que l’idéologie signifie la volonté bourgeoise de faire apparaître d’une certaine façon le rapport capitaliste aux ouvriers. Le processus de recompo­sition de classe qui fait tomber les divisions, ce même processus qui se déroule sous nos yeux, à con­dition de savoir le lire, n’est pas fait de conscience, mais processus réel ; processus politique qui s’est opéré dans toutes les têtes, à chaque fois qu’il fallait attaquer un nouvel objectif, surmonter une division : pratique de classe matérialiste et quotidienne.
Maintenant en face de ce que Marx appelle la "grande industrie", la spontanéité est apparue aux ouvriers partout en Europe, au cours des dix dernières années, comme l’unique moyen immédia­tement utilisable pour rompre la cage du syndicat et défendre les objectifs. Aujourd’hui la nécessité ouvrière c’est l’organisation et la tâche immédiate n’est pas d’aller chercher la défense ou l’amélio­ration des intruments organisatifs traditionnels : les syndicats, ou même les comités de base, mais d’en créer de nouveaux, en se situant à la hauteur des ambitions praticables aujourd’hui. Pour celà il ne peut exister aucune théorie de l’organisation possible sans la prémisse nécessaire de la critique du mo­dèle socialiste de développement (tout comme la critique de l’économie politique a été la prémisse de la définition de Marx de la classe ouvrière). Tout autre discours sur l’organisation risque de devenir, et est déjà devenu au sein des organisations gauchistes, "conscientialisme" ou "avant-gardisme" sans ré­sultat.
Revenons pour conclure sur le salaire et sur la définition du salaire politique. Dans un salaire ga­ranti qui subirait des augmentations de caractère technique, des augmentation automatiques (comme par exemple dans le cas du SMIC en France) apparaissent des contradictions qui portent atteinte en quel­que sorte au "prestige" syndical. Ici, on est, bien entendu, encore à l’intérieur du salaire du plan, d’un salaire socialisé qui ne possède aucune caractéristique ouvrière et qui traduit les préoccupations du capital social, sa tentative de recomposer les déséquilibres "criants" sans laisser entièrement aux mains des syndicats toute l’initiative sur ce terrain. Syndicat comme articulation du plan mais aussi comme structure douteuse, à contrôler dans la mesure où elle peut parfois subir plutôt que discipliner, les pressions de la base. Sur cette contradiction du cerveau capitaliste les économistes de service ont beau­coup écrit. Il est clair en effet, qu’en cas d’ajustements de salaire qui seraient automatiques, le syndicat n’a plus de raison d’être. L’affrontement direct entre Etat-plan et les ouvriers apparaît alors au grand jour, sans aucune médiation. La fonction du syndicat comme détenant le monopole de la négociation devient inutile. Le syndicat comme monopole de la force de travail des économistes américains pré-keynésien est devenu syndicat-négociateur, détenant le monopole de la pression ouvrière de l’intérieur du système. Les directions syndicales sont conscientes du danger politique que représentent les objec­tifs salariaux. En effet, nous avons connu l’hostilité de la C.G.T. quand dans l’après-guerre le patronat français, en vue d’attirer la force de travail dans certains secteurs, éleva unilatéralement les salaires, sans passer par la négociation syndicale.
Nous sommes partis d’une thématique salariale encore entièrement aux mains de l’initiative capita­liste, d’un salaire qui se définit donc comme "social" pour mieux montrer comment le rapport salaire-organisation apparaît, dans le pratique, rapport politique. Récupérer l’autonomie de classe signifie abat­tre le monopole syndical de la négociation. Bloquer les manoeuvres de la politique des revenus signifie arracher la force politique du salaire des mains du capital, lui donner une connotation exclusivement ouvrière. Renverser le salaire social comme fonctionnement de la classe dans le plan, en salaire poli­tique, comme initiative ouvrière contre le plan. Salaire politique qui n’est ni un programme contre la pauvreté, ni un minimum pour les chômeurs, mais revenu pour tous, pour ceux qui travaillent comme pour ceux qui ne travaillent pas, pour les ouvriers d’un secteur en expansion comme pour ceux d’un sec­teur en dépression, d’une zone géographique active ou bien d’une zone condamnée à l’émigration, pour la force de travail en formation comme pour celle qui n’a pas encore été vendue ; le droit au revenu, quand il est la conquête autonome de la classe, organisée sur cet objectif, élimine le syndicat désor­mais exclu du plan de la lutte ouvrière alors qu’il a encore sa place dans le plan du capital. Cela signifie récupérer concrètement l’autonomie, et ainsi ouvrir une lutte sans trêve contre le plan, d’une manière qui ne peut plus être programmée par le capital ; cela signifie donc utiliser le coût du développe­ment entièrement contre le développement.
Salaire politique non pas pour abandonner l’usine, mais pour ouvrir des luttes nouvelles, afin de se garantir de toutes les possibilités de chantage, salaire politique contre l’usage de la division chô­meurs-travailleurs, salaire politique contre l’usage capitaliste du sous-développement, salaire politique comme coût ouvrier à imposer au développement, coût d’autant plus élevé que la force dont on dis­pose est grande ; coût monétaire et coût politique de la recomposition de classe. Salaire détaché de la productivité, droit au revenu, mais dans un projet qui ne s’arrête pas aux portes de l’usine, qui par­court tout le tissu social : de la maison aux transports, jusqu’à l’ensemble de la richesse sociale.
Mais ici s’arrête l’usage du salaire politique comme arme. Il s’arrête à la crise, au blocage du plan, à la fin du développement. C’est la prologue d’une nouvelle nécessité ouvrière : l’organisation.
L’organisation pour récolter les fruits de la lutte, pour consolider la recomposition de classe ; organisation nécessaire pour souder la lutte contre le travail dans l’usine et l’appropriation de la ri­chesse sociale dans la ville.
Le mot d’ordre de salaire politique ne nous amène pas plus loin que dans l’antichambre de la destruction du salaire, et à partir de là, tout reste à faire. L’organisation qui est à l’ordre du jour reste au-delà de la spontanéité des années 60 ; mais nous avons appris que ce sera une organisation commu­niste.
Si nous voulons cerner la signification entièrement politique que nous avons voulu donner à cette mise en lumière de la thématique salariale, nous devons retrouver dans tout son caractère profondément matériel le "fil rouge" qui parcourt les luttes des années 60 : le besoin essentiel de la classe ouvrière, l’organisation.
Dans les luttes sur le salaire, contre la valeur du travail, la classe ouvrière vérifie, dans l’âpreté de ses expériences directe, sa composition. Dans l’usage des objectifs matériels, elle se recompose en dépassant les stratifications précédentes.
C’est sur un tel terrain que l’ouvrier-masse a su prendre en mains et renverser contre celui-ci, le défi du capital. Aujourd’hui, la nécessité d’organisation se situe dans l’ensemble des conditions actuel­les du rapport de classe, conditions que les ouvriers et les prolétaires ont appris à connaître sur leur propre peau.
Dans le feu de ces luttes, de ces expériences de masse, la classe ouvrière a rendu caducs tous les schémas d’organisation préfabriqués de la "Vulgärpolitik" du mouvement ouvrier. Aux niveaux les plus avancés de ces luttes, le travail abstrait a désormais devant lui le communisme comme programme.
Dans les luttes autonomes contre le travail et l’Etat-plan, la classe à vécu et expérimenté, en leur donnant substance, les éléments fondamentaux de l’organisation pratique du programme. C’est ainsi que l’organisation retrouve tous ses contours matériels comme nécessité à l’ordre du jour.
Il s’agit de battre l’initiative du capital à niveau européen, de renverser la capacité du capital de jouer sur l’alternative stagnation-développement, sa volonté de fragmenter et stratifier à nouveau une classe ouvrière qui s’est trouvé des thèmes unifiants. Pour empêcher que le capital ne parvienne à redonner structure à son pouvoir, il faut se donner les possibilités matérielles de gérer d’un point de vue ouvrier le processus d’unification prolétarienne en acte au niveau européen.
Maintenant, la classe ouvrière doit anticiper sur la volonté capitaliste. Permettre une croissance des niveaux d’organisation sur ce projet, dans le relief matériel des objectifs qui sont propres à la classe ouvrière, aura ce sens que, finalement, le "problème" de l’organisation pourra sortir du brouillard des affaires de conscience pour devenir projet ouvrier, donc processus matériel en acte.
Quand le capital trouve dans la dimension européenne un terrain permettant l’exercice du contrôle sur la classe ouvrière de chaque pays, le renversement de cette nécessité capitaliste en projet d’unifi­cation prolétarienne, signifie l’organisation du processus de croissance de l’insurrection et de l’agonie du capital.

Notes :

[1Mario Tronti, Classe ouvrière et capital - prochainement traduit en France.




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