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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Avant et après le 4 août 1914 : la social-démocratie allemande a-t-elle démissionné ?,
Article mis en ligne le 22 mai 2014
dernière modification le 7 juillet 2014

par ArchivesAutonomies
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REMARQUE PRÉLIMINAIRE À LA 4° ÉDITION

La brochure qui est présentée ici date des premiers mois de la guerre mondiale. Elle parut en janvier 1915 et elle est, juste après la revue Lichtstrahlen - Rayons de lumière, le premier document qui soit parvenu au public de ceux qui, en Allemagne, sont restés fidèles à la cause du socialisme et du communisme, parmi les orgies que l’excitation nationale célébrait à l’époque. C’est pourquoi elle a suscité non seulement en Allemagne, mais également à l’étranger, le plus vif intérêt, et les 10 000 exemplaires des trois premières éditions ont été épuisés en quelques mois.
Etant donné que, depuis la révolution de Novembre 1918, l’intérêt pour cette brochure s’est à nouveau manifesté fortement, nous la republions sans aucune modification.

Avril 1919 Editions des Lichtstrahlen

I - LES RAISONS DU GROUPE PARLEMENTAIRE AU REICHSTAG

Lorsque, le 4 août 1914, le groupe social-démocrate au Reichstag allemand vota à l’unanimité l’autorisation des crédits de guerre, beaucoup furent surpris. Quelles étaient ses raisons ?
Au nom du groupe, son président Hugo Haase fit la déclaration suivante (dans laquelle nous avons mis en évidence par des italiques les passages qui peuvent être considérés comme des raisons) :

"Nous sommes à l’heure de vérité. Les conséquences de la politique impérialiste, qui a provoqué la création d’une zone de course aux armements et qui a aggravé les contradictions entre les nations, se sont abattues sur l’Europe comme un raz de marée. La responsabilité de cette situation est à mettre au compte des champions de cette politique ; quant à nous, nous la refusons. La social-démocratie a combattu cette évolution fatale de toutes ses forces et elle a, y compris jusqu’aux dernières heures, œuvré pour le maintien de la paix par de puissantes manifestations dans tous les pays, et notamment en agissant en accord sincère avec nos frères français. Nos efforts ont été vains.
Nous nous trouvons maintenant confrontés à la réalité d’airain de la guerre. Les horreurs d’invasions ennemies nous menacent. Nous n’avons pas aujourd’hui à nous déterminer pour ou contre la guerre, mais sur la question des moyens nécessaires à la défense du pays.
Nous avons maintenant à penser aux millions de compatriotes qui sont entraînés de force, sans en porter la responsabilité, dans cette fatalité. Ils sont touchés très gravement par les ravages de la guerre. Nos vœux les plus chaleureux accompagnent nos frères appelés sous les drapeaux sans distinction de parti.
Nous pensons aussi aux mères qui doivent donner leurs fils, aux femmes et aux enfants qui sont privés de leur soutien de famille et que menacent non seulement l’angoisse au sujet de leurs bien-aimés mais également la peur de la faim. A tous ceux-là, viendront bientôt se joindre des dizaines de milliers de combattants blessés et mutilés. Nous estimons comme un devoir impérieux d’assister tous ceux-là, d’alléger leur sort, de soulager cette immense détresse.
Pour l’avenir de notre peuple et de sa liberté, beaucoup sinon tout est en jeu dépend de la victoire sur le despotisme russe qui s’est taché du sang des meilleurs éléments de son propre peuple. Il s’agit de repousser ce péril, de sauvegarder la civilisation et l’indépendance de notre propre pays. Dès lors, nous réalisons ce sur quoi nous avons toujours mis l’accent : à l’heure du danger, nous ne laissons pas tomber la patrie. Nous avons en cela le sentiment d’être en harmonie avec l’Internationale qui a en tout temps reconnu le droit de tout peuple à l’indépendance nationale et à l’autodéfense, de même que nous condamnons, en accord avec elle, toute guerre de conquête.
Nous demandons que, dès que le but de la sauvegarde sera atteint et que les adversaires inclineront à la paix, il soit mis fin à la guerre par une paix qui rende possible l’amitié avec les peuples voisins. Nous demandons cela non seulement dans l’intérêt de la solidarité internationale que nous défendons mais aussi dans l’intérêt du peuple allemand.
Nous espérons que l’école barbare des épreuves de la guerre suscitera chez de nouveaux millions de gens le dégoût de la guerre et qu’elle les gagnera à l’idéal du socialisme et de la paix entre les peuples. Guidés par ces principes, nous consentons les crédits demandés."

Les raisons qui sont données ici furent complétées et développées dans une lettre que Philipp Scheidemann, en même temps membre du groupe parlementaire et du comité directeur du parti, adressa le 21 août 1914 au New Yorker Volkszeitung (et qui fut publiée par celui-ci le 19 septembre). Nous lui avons emprunté les phrases suivantes :

"Personne en Allemagne n’a voulu la guerre. Le fait que l’Allemagne ait déclaré la guerre à la Russie, et finalement aussi à la France, ne contredit pas cette affirmation. Si l’Allemagne, qui était informée avec précision sur les préparatifs de ses voisins, avait tergiversé encore un certain temps, alors la Russie serait venue à bout de la mobilisation qu’elle menait secrètement depuis longtemps et elle aurait submergé avec ses cosaques notre pays qui n’était que modérément protégé à l’est. Et alors, pauvres de nous !
C’est sur la Russie que pèse la responsabilité essentielle de la guerre actuelle. Alors que le tsar échangeait des dépêches avec l’empereur d’Allemagne en faisant semblant d’œuvrer pour la paix, il faisait en secret des préparatifs non seulement contre l’Autriche mais aussi contre l’Allemagne.
Que la France, la France républicaine, soit associée jusqu’à la mort et la destruction à l’absolutisme russe, c’est un fait absolument incompréhensible. Et que l’Angleterre, l’Angleterre démocratique, gouvernée de manière parlementaire, lutte côte à côte avec les Russes contre l’Allemagne pour "la cause de la civilisation et de la liberté", c’est une hypocrisie d’une impudence vraiment énorme...
La social-démocratie des grandes puissances européennes a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher la guerre. Ses forces n’y ont pas suffi. Au 1° août 1914, la social-démocratie de chaque pays pris isolément se voyait placée devant l’horrible réalité de la guerre. Que faire ?...
Nous, en Allemagne, nous avions le devoir de nous opposer au tsarisme, nous avions à accomplir la tâche de protéger le pays de la social-démocratie la plus développée de la servitude qui nous menaçait de la part de la Russie... Une Allemagne asservie par le tsar aurait fait reculer pour des décennies le mouvement socialiste du monde entier, et non pas seulement celui de l’Allemagne....
Nous réclamons dans notre programme une armée populaire en lieu et place de l’armée permanente. Pourquoi réclamons-nous une armée populaire ? Parce que nous estimons qu’elle est la meilleure protection contre toute attaque de la patrie. Eh oui ! Nous aussi nous voulons défendre notre patrie. Aurions-nous dû dire, maintenant, à l’heure du danger : bien sûr, nous voulons nous aussi protéger la patrie contre le régime tsariste du knout, mais nous exigeons que cette protection se fasse avec une milice ! Puisque nous n’avons pas encore une milice, nous ne nous servirons pas de l’armée permanente, nous préférons que les cosaques envahissent le pays !!
L’Angleterre joue dans cette guerre un rôle carrément ignoble. Si la France est liée à la Russie par un traité funeste, l’Angleterre, elle, ne l’était pas ! Mais l’Angleterre qui est jalouse du développement économique de notre pays, s’est servie de la violation de la neutralité commise par nécessité par l’Allemagne à l’encontre de la .Belgique, et avouée publiquement et honnêtement par le chancelier d’empire au Reichstag, comme prétexte pour nous déclarer la guerre. Et l’Angleterre a couronné sa conduite abominable en mobilisant même contre nous un pays est-asiatique. Le Japon, dont les fils jouissent chez nous d’une large hospitalité, qui ont enrichi leur savoir chez nous et qui ont acquis leurs connaissances industrielles chez nous, se révèle maintenant comme la nation réellement la plus répugnante et la plus menteuse du monde...".

Si nous réunissons par analogie les raisons qui ont été données dans ces deux manifestations de la même pensée, il s’ensuit la démarche intellectuelle suivante :

  • La social-démocratie des grandes puissances européennes (la social-démocratie allemande y compris) a fait ce qui était en son pouvoir pour empêcher la guerre. Elle était trop faible.
  • Dans ces conditions, elle a eu à déterminer à partir du 1° août non pas si elle pouvait faire encore quelque chose pour empêcher la guerre, mais comment elle devait se conduire dans la guerre qui s’était réellement déclenchée.
  • De plus, il prévalait que personne en Allemagne n’a voulu la guerre, et que sa responsabilité essentielle est à imputer au contraire au gouvernement russe et ensuite au gouvernement anglais.
  • En outre, il prévalait que le pays devait être défendu contre les invasions ennemies ; ensuite que, au cas d’une défaite allemande, le pays aurait été dépecé et serait tombé sous la coupe du tsarisme, ce qui aurait fait reculer pour des décennies tout le mouvement socialiste du monde entier.
  • Enfin, il s’agissait de sauvegarder la civilisation et l’indépendance de la nation allemande.

    Il faut y ajouter encore une autre raison qui n’est pas, il est vrai, donnée dans les deux déclarations, mais qui a réellement fait pencher la balance dans les réunions des organes compétents du parti. C’était la conviction que, au cas d’une attitude différente, il serait intervenu sur-le-champ une persécution féroce aussi bien du parti que des syndicats libres, la dissolution des associations et des syndicats, la confiscation des caisses, l’anéantissement des organisations, etc.
    Des caractérisations telles que celle du Japon comme "la nation réellement la plus répugnante et la plus menteuse du monde", ou bien celle selon laquelle l’Angleterre se rendrait coupable "d’une hypocrisie d’une impudence vraiment énorme" ou serait "jalouse du développement économique de notre pays", peuvent être ici négligées à juste titre. En effet, il s’agit ici de comprendre les raisons et les relations. Et de telles caractérisations, que les héros du vieil Homère avaient déjà coutume de se lancer à la tête dans la guerre de Troie, ne servent absolument à rien du tout.

    II - QU’A FAIT LA SOCIAL-DÉMOCRATIE POUR LA PAIX ?

    Comme on le voit, la condition de tout le reste est que la social-démocratie a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher la guerre avant qu’elle n’éclate. Ce n’est pas par hasard si Scheidemann soutient cela avec une telle insistance. Car, en effet, le prolétariat du monde entier s’était attendu à cela de la part de la social-démocratie, et en particulier de la social-démocratie allemande, parce qu’elle en avait pris l’engagement de la manière la plus solennelle. Cela s’était produit au Congrès socialiste international de Bâle du 24 et 25 novembre 1912. Dans le procès-verbal de ce Congrès, on peut lire (à la page 23) que le Manifeste, qui avait été adopté alors, commence par les mots suivants :

    "Si une guerre menace d’éclater, les classes laborieuses et leurs représentations parlementaires dans les pays concernés, prennent l’engagement, soutenues par l’activité unificatrice du Bureau international, de remuer ciel et terre pour empêcher l’éclatement de cette guerre par l’utilisation des moyens qui leur semblent les plus efficaces."

    "Mais la tâche la plus importante au sein de l’action de l’Internationale" - ainsi est-il dit plus loin dans le Manifeste (pages 25, 26 et 27) - revient à la classe ouvrière d’Allemagne, de France et d’Angleterre... Afin d’empêcher la destruction de la prospérité de toutes les nations, laquelle est menacée par toutes les horreurs du massacre, de la famine et de la peste, le prolétariat mettra en œuvre toute son énergie."
    Le président du parti allemand Hugo Haase, qui parlait comme représentant de la délégation allemande et donc de tout le parti allemand, déclarait par-dessus le marché (pages 29 et 30 du procès-verbal) :

    "Au nom de la délégation allemande, je proclame mon approbation au Manifeste... Pour autant que cela dépende de nous, l’avenir (de la classe montante) ne doit pas résulter d’une mer de sang et d’atrocités. C’est pourquoi, par la mise en œuvre des méthodes que permettent nos moyens, nos organisations politiques et syndicales, nous investirons le maximum de notre force pour assurer ce que tous nous voulons garantir, la paix mondiale et notre avenir...".

    Si ces propos et toute cette manifestation de Bâle ne sont pas à considérer comme une pièce de théâtre creuse, alors les engagements qu’ont pris de la manière la plus solennelle possible les partis sociaux-démocrates en particulier d’Angleterre, de France et d’Allemagne, ne le sont pas non plus. Comment ont-ils été tenus lorsque leur heure a sonné ?
    Ce que la social-démocratie en Angleterre et en France a fait, nous ne le savons pas encore. Il faut espérer que nous l’apprendrons un jour. Ce ne doit pas être très significatif si l’on peut conclure à partir de leur activité belliciste fervente qui commença après le déclenchement de la guerre. Mais ce que la social-démocratie allemande a fait est illustré par l’exemple de Berlin.
    L’ultimatum autrichien adressé à la Serbie date du jeudi 23 juillet. Le vendredi matin, on pouvait lire cette information dans tous les journaux berlinois - à l’exception du Vorwärts ! Les sociaux-démocrates du Grand-Berlin, pour autant qu’ils soient informés par le Vorwärts !, ne surent encore rien durant tout le vendredi du danger de guerre imminent. Ils ne l’apprirent que le samedi matin. Entre-temps, les manifestations de rue patriotiques que l’on sait avaient déjà commencé le vendredi soir sur Unter den Linden. Elles se répétèrent le samedi soir et le dimanche à partir de midi. Les sociaux-démocrates furent appelés à des rassemblements pour le mardi suivant. Dans l’intervalle, le préfet de police avait interdit les cortèges de rue. Le mardi, lors des rassemblements sociaux-démocrates, d’autres manifestations furent annoncées pour le dimanche suivant (2 août). Mais, durant ces cinq jours, l’histoire mondiale ne s’arrêta pas. Le jeudi après-midi, l’excitation monta au plus haut parce que le Lokalanzeiger diffusa par des éditions spéciales la nouvelle (encore prématurée) de la mobilisation. Le vendredi, l’état de guerre fut ordonné, et le samedi, l’ordre de mobilisation fut donné et la déclaration de guerre publiée. Toute autre action de masse social-démocrate cessa avec cela.
    Mais pendant ce temps, des négociations eurent lieu durant toute la semaine entre le comité directeur du parti et le chancelier du Reich, négociations dont le contenu et le résultat n’ont pas été rendus publics jusqu’à présent.
    Voilà donc, dans la mesure où l’on prend en considération le Grand-Berlin, ce qu’a été l’activité de la social-démocratie, dont Scheidemann prétend qu’elle aurait fait ce qui était en son pouvoir pour empêcher la guerre.
    Mais aurait-elle pu faire plus ? Elle a toujours écarté clairement et catégoriquement l’idée de gêner éventuellement la mobilisation par une grève générale ; y compris à Bâle. Elle avait restreint expressément le choix des moyens pour empêcher la guerre. Peut-être n’avait-elle pas de moyens à sa disposition ?
    Nous nous contenterons de citer à cette fin ce que les dirigeants faisant autorité de la social-démocratie allemande ont dit il y a deux ans à Bâle sous les acclamations des délégués au complet, citation dans laquelle on peut encore remarquer que les débats de Bâle valaient justement pour la guerre qui a éclaté en août 1914 et que l’on redoutait déjà à cette époque.
    Le président du parti Hugo Haase (p. 13 du procès-verbal) disait :

    "Les grandes manifestations du prolétariat ... doivent apparaître comme un avertissement écrit en lettres de feu aux murs des palais des rois, des ministres et des ambassadeurs, précisément maintenant où la guerre des Balkans fait prendre à cœur à nos gouvernants, s’ils veulent bien apprendre, la leçon selon laquelle une armée, qui ne va pas à la bataille pleine d’enthousiasme et sans réserve pour une grande cause, mais qui y est obligée uniquement par le bras de fer de la discipline militaire, ne remporte pas la victoire. Les gouvernants doivent savoir que le prolétariat international exècre la guerre de toute son âme et qu’ils ne le pousseront jamais à aller au combat avec enthousiasme et à tirer sur ceux qu’il estime, qu’il aime, ses frères prolétaires." (Applaudissements à tout rompre).

    A la fin de ce discours de Haase, le compte rendu note encore une fois : "Applaudissements nourris prolongés."
    Dans le Manifeste qui fut ensuite adopté à l’unanimité par le Congrès, il est dit (page 24) :

    "La peur des classes dominantes devant une révolution prolétarienne qui ferait suite à la guerre mondiale s’est révélée être une garantie essentielle de la paix."

    Et en conclusion (page 27), le Manifeste s’adresse aux prolétaires et aux socialistes de tous les pays avec l’appel suivant :

    "Veillez à ce que les gouvernements aient constamment devant les yeux la volonté de paix vigilante et ardente du prolétariat."

    Et Jean Jaurès, qui parlait ici au nom du Bureau international et donc au nom de l’ensemble de la social-démocratie de tous les partis, a dit (page 27) :

    "Si le crime monstrueux de la guerre mondiale était réellement perpétré, les prolétaires seront unis par le sentiment et la pensée, et les gouvernants doivent savoir qu’ils exigeraient des travailleurs de donner non seulement leur vie mais aussi leur conscience."

    Mais quand, en août 1914, la guerre éclata effectivement, les représentants qualifiés de la social-démocratie allemande, à savoir le groupe parlementaire au Reichstag, le comité directeur du parti et l’immense majorité de leur presse, ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour remplir d’enthousiasme pour la guerre la classe ouvrière allemande.
    C’est avec un profond mépris que, à la fin du Congrès de Bâle (page 41 du compte rendu), August Bebel parla de ces prêtres qui prêcheraient la paix à Noël sans croire eux-mêmes à ce qu’ils diraient :

    "Paix sur la terre et bonheur pour les hommes, voilà ce qui va résonner à nouveau dans les prochaines semaines du haut des centaines de milliers de chaires des églises chrétiennes, et pourtant cela est en vérité la plus grande des hypocrisies. Car ces hommes qui prêcheront ainsi monteront éventuellement en chaire avec un plus grand plaisir encore pour essayer d’exalter le peuple en faveur de cette guerre qui assassine les hommes, qui anéantit les êtres humains et qui détruit tout."

    "Très vrai", note ici le compte rendu, et ceci montre que les participants au Congrès étaient d’accord avec ces propos de Bebel.

    III - QUI EST RESPONSABLE DE LA GUERRE ?

    Cependant, les promesses qui avaient été faites à Bâle ne concernaient qu’une guerre d’agression, mais cette guerre-ci est pour l’Allemagne une guerre défensive, l’Allemagne a été attaquée par surprise par ses ennemis, "la faute essentielle en revient à la Russie", affirme Scheidemann.
    Dans les longues décennies qui précédèrent la guerre, nous avons entendu autre chose sur les mobiles de l’évolution historique de la part de la social-démocratie. Et même la Neue Zeit, l’organe scientifique de la social-démocratie allemande, n’a pour des gens qui, comme Scheidemann, cherchent les causes de la guerre dans la méchanceté de certains individus, que raillerie et dérision. Dans son n° 2 (du 16 octobre 1914, page 35), Gustav Eckstein écrit à propos de quelques professeurs et écrivains bourgeois :

    "Ils semblent s’abandonner à la représentation communément admise selon laquelle la vie bourgeoise de l’Europe centrale, qui s’est écoulée depuis 43 ans de manière apparemment si calme et si paisible, aurait pu continuer à s’écouler aussi paisiblement encore pendant des siècles si un infâme méchant quelconque, un prince ou un peuple, n’avait troublé ce calme agréable, et il s’agirait maintenant de découvrir, à la manière d’un Sherlock Holmes, le malfaiteur responsable."

    En réalité, il suffit de réfléchir un peu pour reconnaître que cette appréciation concorde avec ce que la social-démocratie a enseigné depuis des décennies, et qu’il est absurde de chercher la faute chez des individus particuliers. Chacun sait que c’est l’empereur allemand qui a déclaré la guerre d’abord à la Russie, et ensuite à la France. Pourquoi l’a-t-il déclarée ? Parce que le gouvernement russe mobilisait l’ensemble de ses forces armées aussi bien contre la frontière autrichienne que contre la frontière allemande. Aucun être raisonnable ne peut en faire le reproche à l’empereur allemand ou à ses conseils responsables. La sécurité de l’Empire allemand n’était-elle pas réellement menacée par l’état de guerre de toute l’armée russe, et le gouvernement allemand n’était-il pas par conséquent obligé d’exploiter l’avantage que lui permettait une mise en place de l’armée allemande plus rapide par rapport à la mobilisation plus lente des énormes masses militaires russes ? Qui aurait agi autrement au même poste ? Ces hommes n’ont commis aucune faute, mais au contraire ils ont fait tout simplement leur devoir.
    Et donc, la faute reposerait-elle sur le gouvernement russe ? Pourquoi a-t-il mobilisé contre l’Allemagne, en menaçant ainsi la sécurité de celle-ci ? Si l’on pose la question de cette façon, elle inclut déjà l’aveu que la mobilisation russe contre l’Autriche était justifiée. Mais si l’on admet cela, on doit alors admettre autre chose : le gouvernement russe savait tout de même que les dirigeants allemands étaient décidés à aider le gouvernement autrichien dans la mesure où la Russie se mêlerait de son conflit avec la Serbie. Et il savait en outre que sa mobilisation est beaucoup plus longue que la mobilisation allemande. Et donc si la mobilisation russe contre l’Autriche est justifiée, alors celle contre l’Allemagne s’ensuivait d’elle-même. Les hommes qui l’ont ordonnée n’ont commis aucune faute, mais au contraire ils ont fait leur devoir.
    Mais devaient-ils mobiliser contre l’Autriche ? Là-dessus, ils répondront : c’est bien l’Autriche qui a mobilisé en premier lieu contre la Russie ; il nous fallait garantir nos frontières. Et nous pouvons continuer ainsi de suite et chercher la faute chez le gouvernement autrichien. Qu’avait-il besoin de mettre son armée sur le pied de guerre à l’encontre de la Russie alors qu’il se querellait avec la Serbie ? - Naturellement, il le devait car ce n’était pas un secret depuis des décennies que le gouvernement russe se mêlerait de son règlement de comptes avec la Serbie.
    Serait-ce donc là, à nouveau chez le gouvernement russe, que gît le lièvre qui a commencé ? Ne pouvait-il pas abandonner la Serbie à son destin, à savoir à la juste punition pour l’assassinat de Sarajevo ? - Il n’est ni nécessaire ni possible ici d’aborder l’ensemble des questions balkaniques qui montrent à partir de quelles nécessités profondément ancrées le gouvernement russe devait s’unir au destin de la Serbie. Avec la mobilisation contre l’Autriche, il a fait ce qui correspondait à sa charge.
    Finalement, il nous resterait encore une fois le gouvernement autrichien. Ne pouvait-il pas éviter le conflit avec la Serbie puisque l’on savait effectivement depuis de nombreuses années que ce conflit déchaînerait la guerre mondiale ? [1]. - Eh bien non, il ne le pouvait pas. Qu’on lise le Livre blanc allemand et l’on sera vite convaincu que l’Etat austro-hongrois était menacé dans son existence par la propagande grand-serbe. D’assister interminablement de manière passive à cela aurait été, pour les hommes d’Etat autrichiens, un grossier manquement à leur devoir. Et les Serbes ? Leur reprochera-t-on de chercher à arriver à un Etat national indépendant à partir de la division et de la dispersion en trois ou quatre Etats étrangers ? Il faut alors faire le même reproche aux Allemands de 1866 et de 1870.
    Par conséquent, où que l’on regarde, nous ne tombons nulle part sur des méchants qui "manigancent" l’assassinat des peuples, mais seulement sur des fonctionnaires qui remplissent les devoirs de leur charge. Il n’en est pas autrement à l’Ouest. L’Allemagne ne pouvait pas mobiliser uniquement contre la Russie, mais, étant donné l’alliance franco-russe, elle devait faire la même chose en même temps contre la France. En cela, c’est exactement la même situation qui se présentait à la France vis-à-vis de l’Allemagne que celle qui se présentait à l’Allemagne vis-à-vis de la Russie. Ce ne sont pas des personnes qui sont responsables du déclenchement de la guerre, mais les relations politiques générales.

    IV - LES RAISONS DES DIPLOMATES

    Mais alors l’affirmation de Scheidemann, selon laquelle la responsabilité essentielle de la guerre reviendrait à la Russie, est encore de surcroît en contradiction avec ce que le parti social-démocrate disait immédiatement avant le déclenchement de la guerre, et avec ce que des plumes bourgeoises qualifiées ont publié jusqu’à aujourd’hui. Dans le Journal d’informations berlinois cité, qui est édité par la direction de la social-démocratie de Berlin, il est question d’une petite mais influente clique qui, à l’intérieur des bornes frontières noires et jaunes (c’est-à-dire donc en Autriche), attise le feu de la guerre et fait monter l’excitation surtout contre la Serbie. Dans la semaine où la déclaration de guerre se profilait, le Vorwärts ! insistait jour après jour sur le fait que c’était le gouvernement autrichien qui avait cherché querelle à la Serbie, et qu’il était du devoir du gouvernement allemand d’arrêter le bras de son allié autrichien ; s’il ne le faisait pas, alors il, c’est-à-dire le gouvernement allemand, serait responsable des conséquences. Bien sûr, Scheidemann n’est pas rédacteur du Vorwärts ! mais puisque, durant cette même période, il y eut des négociations régulières entre le comité directeur du parti et le gouvernement, l’on est en droit de tenir pour sûr que le Vorwärts ! n’a pas écrit à l’époque sur cette affaire un seul mot avec lequel le comité directeur du parti n’ait pas été d’accord. Et le comité directeur du Land du Wurtemberg écrivait également dans un tract qui était destiné à la diffusion le 2 août : "Le parti autrichien de la guerre voulait la guerre". Et lorsque la première guerre balkanique avait éclaté il y a de cela deux ans et que, déjà à l’époque, le monde entier redoutait l’intervention autrichienne, le président du parti, Hugo Haase, au nom de la délégation allemande, disait au Congrès international de Bâle (p. 30 du procès-verbal) :

    "En accord avec nos frères d’Autriche-Hongrie, nous considérons comme le devoir du gouvernement allemand de lancer au gouvernement austro-hongrois un "halte !" résolu sur la voie qu’il a empruntée."

    Naturellement, cela ne règle encore en rien la question de savoir si c’étaient le Vorwärts !, le comité directeur du parti et le comité directeur du Land du Wurtemberg, qui avaient raison avant le 3 août, ou si c’était Scheidemann après le 3 août. Mais ce qui est certain, c’est que les représentants de la social-démocratie allemande, à partir du 3 août (le jour où le groupe parlementaire au Reichstag a pris ses décisions dans des réunions à huis clos), ont proclamé le contraire de ce qu’ils considéraient comme juste avant le 3 août.
    Qu’en est-il réellement des raisons qui provoquèrent à cet instant-là le déclenchement de la guerre ? : elles sont faciles à discerner si l’on s’en tient aux écrits d’experts des partis bourgeois. Le spécialiste de politique mondiale bien connu Paul Rohrbach a publié en octobre un pamphlet intitulé : "Pour quelle raison la guerre allemande". Il y décrit comment, depuis 1909, aussi bien la Russie que la France se sont armées à une cadence accélérée, et comment, en 1912, l’alliance franco-russe a pris un caractère militaire prononcé. Puis il continue :

    "Nos grands projets militaires et l’impôt de défense furent la réponse à cette situation. L’attaque de l’Allemagne et de l’Autriche était projetée par les intendances militaires française et russe, comme on est en droit de le supposer, pour le début ou la première moitié de 1916. Nous étions renseignés sur ce point... Selon toute probabilité, nous n’étions pas en mesure d’échapper à cette attaque. Nous pouvions nous armer, mais nous ne changions rien en cela au fait que, étant donné que nos adversaires continuaient à s’équiper, le plateau de la balance penchait en leur faveur plus fortement que nous n’étions en mesure de l’équilibrer par nos préparatifs. La France, il est vrai, possédait encore un fusil qui était inférieur au nôtre, mais il s’en fallait d’un rien qu’elle n’introduise une arme à chargement multiple qui aurait peut-être plus que remédié à ce défaut. L’artillerie française n’avait pas encore de lourds canons de campagne, mais elle pourrait avoir les mêmes que nous d’ici 1916. Une grande partie des places fortes françaises n’était pas encore modernisée, mais elles étaient sur le point de l’être. La mise sur pied d’immenses unités militaires de paix n’était pas encore complètement accomplie en Russie, mais, à chaque trimestre, les Russes se rapprochaient de ce but."

    C’est là que survint l’assassinat de Sarajevo et "d’un seul coup, l’Autriche-Hongrie fut placée devant la question : être ou ne pas être ? Et de ce fait, c’était cette politique sans autre alternative qui s’offrait aussi à l’Allemagne". Le gouvernement russe avait certes essayé auparavant de détourner l’Allemagne de son alliance avec l’Autriche en lui proposant l’annexion de l’Autriche allemande. Mais cela n’aurait guère duré longtemps. Quelques années plus tard, la Russie, renforcée par la désintégration de l’Autriche, se serait jetée sur nous avec le concours de la France et de l’Angleterre.

    "Lorsque, par conséquent, l’Autriche, après le forfait serbe, nous adressa la question de savoir si nous serions fermement à ses côtés dès qu’elle se déciderait à passer à une attaque sans merci au lieu de commettre le suicide qui était exigé d’elle, notre réponse ne pouvait pas faire de doute. Mais en donnant cette réponse, nous devions être conscients, et nous étions conscients, que nous choisissions, non pas peut-être la guerre immédiate, mais bien la proche éventualité de la guerre. En vérité, notre choix, comme celui de l’Autriche-Hongrie, n’était pas entre la guerre et la paix, mais entre la guerre aujourd’hui et la guerre dans un ou deux ans : sauf qu’elle serait devenue ensuite pour nous infiniment plus périlleuse."

    Tous les spécialistes bourgeois de politique internationale ont jugé la situation exactement comme Rohrbach. Et en particulier, elle a été jugée telle par les autorités dirigeantes de l’armée aussi. A titre de preuve, il suffit de citer la brochure bien connue du lieutenant-colonel Frobenius : "L’heure de vérité de l’Empire allemand". Elle fit grande sensation au printemps de 1914 parce que le Kronprinz a exprimé télégraphiquement son approbation à son auteur. La brochure est l’œuvre soigneusement approfondie et très méticuleuse d’un connaisseur exceptionnellement bon des relations militaires. Elle montre que la Russie aussi bien que la France étaient très peu prêtes à la guerre à l’été de 1914, mais qu’en revanche elles travaillaient avec force pour l’être au plus tard au printemps de 1916. Nous ne pouvons malheureusement pas fournir ici de longs extraits de cet écrit très instructif et nous devons renvoyer à la lecture de cette œuvre elle-même. Nous ne rapporterons que les passages suivants concernant la France :

    (p. 72 à 74). "Etant donné que la classe de 1890, qui était dans sa deuxième année de service, se refusait à rester encore une année de plus sous les drapeaux ..., on prit la décision de la libérer à l’automne de 1913 et d’incorporer en même temps les conscrits de deux classes, c’est-à-dire de celles de 1892 et 1893. En conséquence, ce sont maintenant (printemps 1914) deux classes qui doivent être formées en même temps par celle qui sert déjà depuis un an, une circonstance qui interdirait pour ainsi dire à l’armée française de s’embarquer dans une guerre maintenant."

    Par contre, durant l’automne 1914, une autre classe, celle de 1894, serait appelée sans que la classe de 1891 ait été libérée.

    "La conséquence sera que l’on pourra avoir non seulement trois, mais même quatre classes dans l’armée permanente pour l’année prochaine (1915), c’est-à-dire un effectif plus grand qu’il n’est nécessaire pour l’état de guerre."

    La même situation se reproduirait également en 1916, mais non plus ensuite. "Puisque, jusqu’à présent, la France n’a pas atteint le but d’un armement extrêmement puissant, et qu’elle n’a pas été capable d’entraîner la Russie et l’Angleterre pour lancer une attaque contre l’Allemagne, elle devra probablement renoncer pour l’instant à la guerre de revanche, si elle ne veut pas se ruiner elle-même économiquement. L’état que la France s’est créé par ce service de trois ans sans exception sous les drapeaux, n’est rien d’autre qu’une disponibilité durable pour la guerre." Mais elle ne pourrait pas le supporter longtemps :

    "C’est pourquoi la conséquence des mesures militaires de la France est qu’elle doit absolument faire pression pour que la guerre contre l’Allemagne débute en 1915 ou en 1916."

    De ces raisonnements, et de beaucoup d’autres semblables, il s’ensuit que les autorités déterminantes en Allemagne attendaient avec certitude une attaque de la Russie et de la France d’ici un à deux ans. Si l’on garde cela devant les yeux et si l’on prend ensuite en main le Livre blanc allemand, il n’y a absolument aucun doute.
    Le 23 juillet, le gouvernement autrichien posa aux Serbes une série d’exigences qui empiétaient sur l’indépendance du gouvernement serbe. Le gouvernement serbe a consenti à plusieurs de ces exigences profondément radicales, par exemple à la dissolution d’une ligue qui faisait de l’agitation contre l’Autriche-Hongrie ; au remaniement de l’enseignement public ; à la mise en congé de certains officiers et fonctionnaires. Il a refusé d’autres exigences. Il lui était ainsi réclamé "de réprimer toute publication qui poussait à la haine et au mépris à l’égard de la monarchie (austro-hongroise)". Le gouvernement serbe répliqua que, pour ce faire, il lui faudrait d’abord modifier la loi serbe sur la presse et la constitution serbe ; il se déclarait prêt à proposer à son parlement les modifications nécessaires. Il lui était réclamé de laisser collaborer des fonctionnaires autrichiens à la répression du mouvement anti-autrichien en Serbie. Le gouvernement serbe se déclarait prêt "à accepter toute collaboration qui serait conforme aussi bien aux principes du droit des peuples et de la procédure criminelle qu’aux relations amicales de voisinage". Il lui était réclamé de laisser des fonctionnaires autrichiens participer en Serbie à l’enquête policière contre ceux qui avaient pris part à la conspiration du 28 juin. Le gouvernement serbe a refusé cette exigence. Mais il s’est déclaré prêt, pour autant que le gouvernement autrichien ne serait pas satisfait par sa réponse, à laisser la décision au Tribunal d’arbitrage international de La Haye ou à une Conférence des grandes puissances.
    Qui irait se méprendre sur le fait que le gouvernement autrichien ne s’attendait absolument pas à l’acceptation de ses exigences, et que, à l’inverse, le gouvernement serbe cherchait à éviter, avec toute la souplesse possible, la guerre que naguère il n’avait pas souhaitée ? Imaginons un peu que le gouvernement anglais ait demandé au gouvernement allemand de réprimer toute propagande dirigée contre l’Angleterre, ou bien qu’il ait par hasard exigé que des fonctionnaires anglais participent en Allemagne à des actions policières officielles contre des citoyens allemands ! Aurait-il pu raisonnablement compter sur la réalisation de ses exigences ? Non, car lorsqu’un homme d’Etat pose de telles exigences, il sait qu’elles seront refusées. Et si, dans ce cas, il menace de la guerre, c’est qu’il avait l’intention de la faire. Mais le gouvernement allemand déclare maintenant - dans le Livre blanc allemand - qu’il avait assuré son allié "qu’une action, que celui-ci considérerait comme nécessaire pour mettre fin en Serbie au mouvement dirigé contre l’existence de la monarchie, rencontrerait son approbation", et qu’il "était parfaitement conscient qu’une éventuelle conduite belliqueuse de l’Autriche-Hongrie à l’encontre de la Serbie pourrait amener la Russie à faire son entrée en scène et nous impliquer aussi, conformément à notre devoir d’allié, dans une guerre".
    Si l’on fait la somme de tout cela, nous avons la réunion de tous les faits qui sont nécessaires à l’analyse de ce point.
    Mais il serait cependant tout à fait faux de faire quelque reproche que ce soit aux gouvernements allemand et autrichien pour leur comportement. Ils étaient persuadés que leurs ennemis les attaqueraient d’ici un ou deux ans ; ils étaient persuadés que la guerre était très inopportune pour leurs ennemis maintenant ; ils étaient persuadés que leurs propres armées étaient mieux prêtes à la guerre maintenant qu’à l’avenir - aussi ont-ils fait ce qui était de leur devoir. La distinction communément admise entre guerre d’agression et guerre de défense est ici précisément caduque. Chacun savait que la guerre surviendrait tôt ou tard, et donc chacun était dans une position de défense. La meilleure parade c’est l’attaque, et l’on ne peut refuser aux gouvernements aussi bien allemands qu’autrichien l’attestation qu’ils ont brillamment mené l’attaque pour se défendre.

    V - LES FONDEMENTS DU SOCIALISME

    En temps de trêve sociale, il est hors de question d’aller là contre. On ne peut que rappeler tout à fait modestement qu’il est impossible que cette évolution des choses ait surpris la social-démocratie. Elle avait parfaitement prédit cette évolution et elle savait déjà, lorsqu’elle faisait ses promesses à Bâle, que les choses en iraient ainsi et pas autrement.
    Comment la social-démocratie pouvait-elle si bien prophétiser ?
    Il est nécessaire ici d’aborder en toute objectivité les fondements du socialisme, bien que cela devienne vraisemblablement un peu fastidieux. Il faut espérer que quelqu’un qui doit faire de si grands sacrifices pour la patrie et le socialisme, ne reculera pas devant le petit sacrifice de quelques minutes ennuyeuses.
    La doctrine du socialisme repose sur deux piliers porteurs : le matérialisme historique et la théorie de la valeur. Si l’on veut résumer très brièvement le sens et le contenu du matérialisme historique, il énonce que le devenir historique de l’humanité dépend de son développement économique. Par conséquent, pour comprendre l’histoire du présent, nous devons connaître l’économie du présent. Celle-ci nous est rendue accessible grâce à la théorie de la valeur. Son contenu est, d’une façon concise et précise, le suivant : toute la valeur et la richesse disponibles sont créées par le travail humain ; sans travail fourni par les hommes, il n’y a pas de valeur [2]. Toute valeur créée par le travail se partage ensuite en deux parties : les ouvriers reçoivent la première en tant que salaire et les propriétaires du capital gardent la seconde en tant que plus-value.
    Nous ne voulons pas, bien entendu, discuter ici de la question de savoir si cette doctrine est juste ; nous voulons seulement montrer que et comment le socialisme repose sur elle. On peut considérer cette doctrine comme erronée, et nous ne pouvons pas demander à quelqu’un pour qui sa justesse ne semble pas démontrée, de se reconnaître en elle. Mais celui qui la combat n’est pas socialiste. L’objectif de ces lignes est uniquement de montrer cela.
    Etant donné qu’il existe en effet une certaine somme de valeur donnée que les capitalistes et les ouvriers doivent se partager, il s’ensuit que : plus une part est grande, plus l’autre est petite. Toute augmentation de la part des ouvriers ne peut jamais être prise ailleurs que sur la part des capitalistes. C’est tout. Et de même, inversement. Par suite, en s’efforçant de faire augmenter leurs salaires, les ouvriers tendent à faire diminuer les profits du capital, et quand les capitalistes cherchent à augmenter leurs profits, ils font en sorte de réduire la rémunération du travail. Cet état de choses n’est pas toujours évident au premier coup d’œil. Lorsque les capitalistes cherchent à obtenir l’augmentation du profit par la hausse des prix, ils viennent la prendre directement chez les consommateurs parmi lesquels il y a aussi beaucoup de capitalistes. Un examen plus approfondi des rapports économiques est nécessaire pour discerner que ce ne sont que des moyens détournés qui ne changent rien au fait que tout profit, en dernière analyse, est tiré du travail humain.
    Maintenant, le socialisme s’est fixé comme but de libérer les ouvriers. Libérer de quoi ? De l’exploitation. - En quoi consiste l’exploitation ? Précisément dans le fait que la valeur créée uniquement par le travail humain devient du profit pour une part considérable. C’est ce fait purement objectif qui est désigné scientifiquement par le terme d’exploitation. Il n’y a là aucun reproche personnel et, par conséquent aussi, aucune provocation à l’encontre de la personne des capitalistes. Au contraire, le socialisme est très loin de rendre personnellement responsables les capitalistes de cette situation dont il veut libérer les ouvriers. Mais il enseigne que les inconvénients que subissent les peuples de l’époque actuelle proviennent de l’exploitation (dans l’acception scientifique du mot). C’est pourquoi il aspire à supprimer l’exploitation, c’est-à-dire à transformer toute la manière selon laquelle l’économie actuelle fonctionne en une autre manière de fonctionner.
    Certaines raisons contraignent les capitalistes à être prudents quant à une augmentation constante de leur plus-value. (Ne serait-ce que parce que, sinon, comme nous allons le voir, elle décroîtrait pour finir par disparaître nécessairement). Pour l’augmenter, il existe deux possibilités que nous allons expliquer grâce à un exemple. Imaginons que l’on travaille généralement 10 heures par jour. La valeur que les ouvriers reçoivent comme salaire serait produite en 8 heures. Il reste donc 2 heures pour la production de la plus-value. Si l’on comprime le salaire des ouvriers de telle sorte qu’ils ne reçoivent plus que le produit de 7 heures, la plus-value augmente du produit d’une heure. Mais ce moyen ne peut pas satisfaire les besoins du capital sur le long terme parce que le salaire ne peut pas être comprimé trop fort. Il doit demeurer assez haut pour que les ouvriers puissent vivre. - Un autre moyen agit plus durablement.
    Dans l’exemple ci-dessus, nous avons supposé que la subsistance de l’ensemble des ouvriers - ou sa valeur - était produite en 8 heures par jour. Si maintenant on réussit à augmenter le rendement du travail de telle sorte que les mêmes objets courants soient produits en 7 heures par jour, les ouvriers pourront alors recevoir, après comme avant, un salaire suffisant ; mais sa valeur sera diminuée et la plus-value sera augmentée du produit d’une heure.
    C’est par ce chemin que le capital est passé principalement. Il signifie hausse de la productivité, progrès de la technique. Sur ce chemin-là, le capital ne se heurte à aucune limite. Rien n’empêche d’augmenter sans cesse la productivité du travail de telle sorte que la subsistance de la masse soit produite avec toujours moins de travail et qu’il reste toujours plus de valeur pour la plus-value.
    Mais il apparaît aussitôt une contradiction interne. La hausse de productivité, le progrès de la technique, que le capital pratique continuellement pour des raisons si essentielles, signifient qu’il y a besoin de moins en moins de travail humain pour fabriquer des masses de produits de plus en plus grandes. Des ouvriers deviennent donc superflus. Le nombre des ouvriers occupés diminue. Même lorsque ce nombre croît encore de manière absolue, le capital qui les occupe croît encore plus vite. Il diminue donc de manière relative par rapport au capital employé.
    Mais la valeur, et par conséquent la plus-value, ne sont produites que par le travail humain vivant, et non par les machines et les outils. En utilisant donc le seul moyen qui puisse augmenter de façon permanente le profit, le capital atténue la seule source d’où coule son profit. Le profit augmente mais le taux de profit (c’est-à-dire le rapport du profit au capital employé) baisse. Les capitalistes le savent parfaitement bien, et cela les pousse à un accroissement de plus en plus rapide de la technique.
    Et puis, une autre contradiction se présente encore. La productivité qui croît de manière incessante fournit une masse de marchandises de plus en plus énorme, en particulier celles qui correspondent aux besoins des ouvriers, car il y a si peu de gens riches que leurs .besoins ne jouent aucun rôle. Si les capitalistes veulent jouir du profit, il faut auparavant que ces masses de marchandises soient vendues. Les ouvriers doivent les acheter. Mais les ouvriers ne le peuvent pas. Dès le départ, leur salaire ne constituait qu’une partie de la valeur des marchandises qu’ils produisent. Ils ne peuvent donc pas acheter la totalité de ces marchandises, et il reste un reliquat qui est invendable. Et cette disproportion croit justement à cause de l’augmentation de la productivité. En effet, le nombre de chômeurs s’accroît, et les ouvriers qui ont un emploi reçoivent également une part de plus en plus faible de la valeur des marchandises qu’ils produisent. C’était précisément le but du progrès technique que d’accroître l’autre part, la plus-value. Par conséquent, si l’on a bien compris : le salaire, que les ouvriers ayant un emploi obtiennent, peut augmenter ; mais le montant de la valeur des marchandises qui dépasse le salaire augmente encore plus vite. Des masses de marchandises de plus en plus énormes restent invendables. C’est la cause ultime des crises et des débâcles.
    Un moyen radical pour lutter contre cette situation serait possible : à savoir une augmentation des salaires telle que les ouvriers puissent acheter en totalité les masses de marchandises qui restent disponibles. Mais cela signifierait une baisse correspondante du profit, et donc cela contrecarrerait précisément le but que le capital poursuit.
    Devant ce problème embarrassant, le capital ne sait pas faire autre chose que d’essayer de vendre à l’étranger les marchandises dont il ne peut se défaire sur le marché intérieur, ou bien aussi de transférer partiellement la production à l’étranger. C’est à cela que sert la politique coloniale de tous les Etats capitalistes pour laquelle il est non seulement nécessaire d’acquérir des colonies dans des pays sauvages mais aussi d’investir en Turquie, en Perse, en Chine, etc.. Etant donné que les capitalistes de toutes les nations sont contraints au même expansionnisme, apparaissent des contradictions entre elles qui peuvent les conduire à des conflits armés. Elles se sont clairement aperçues de cela depuis longtemps, d’où leur tendance à garantir leurs entreprises capitalistes extérieures par des équipements en armes : la politique de grande puissance.
    Cette théorie économique du socialisme nous apprend à comprendre l’organisation sociale des Etats et à saisir, à partir d’elle, leur activité politique, c’est-à-dire leur histoire. Des structures économiques aussi semblables qui existent les unes à côté des autres comme Etats indépendants, doivent tôt ou tard entrer en conflit. C’est sur la base de cette théorie que la social-démocratie a donc prédit depuis de nombreuses années la venue de la guerre mondiale. Que, du reste, la guerre entre les Etats éclate à cause des contradictions entre leurs capitalistes, et qu’elle soit menée pour leur part du marché mondial, cela est aussi constaté par les experts en politique mondiale des partis bourgeois. Nous citerons à titre de preuve les passages suivants tirés d’une brochure parue récemment : La guerre économique mondiale, d’Arthur Dix (p. 4-5) :

    "La Russie se trouvait engagée dans une réforme agraire de grande envergure qui lui faisait espérer une élévation importante des rapports de sa production agricole. Il lui fallait obtenir de force des débouchés pour ce surplus de produits agricoles... A cela s’ajoutait le développement de l’industrie en Russie occidentale, pour laquelle elle manquait d’un accès libre au marché mondial ouvert par-delà la porte de sortie naturelle de l’embouchure de la Vistule. Pour obtenir de force aussi cet accès, il y avait en Russie un objectif déclaré de chercher à atteindre une position dans la politique mondiale...
    ... L’Angleterre n’enviait pas seulement sa part de puissance mondiale à l’Empire allemand..., elle enviait avant toutes choses sa part de marché mondial à l’Allemagne ! Pour l’Angleterre, la grande guerre de 1914 est, de manière tout à fait déclarée, une guerre économique mondiale... Le vieil entrepositaire de l’Europe ne voulait pas admettre que, dans le cœur véritable de ce continent, se développait une économie nationale qui réussissait si puissamment à s’introduire dans l’économie mondiale...".

    Si donc la guerre est faite pour assurer aux capitalistes de l’un ou l’autre pays l’expansion sur le marché mondial, elle ne changera évidemment rien au système économique capitaliste existant. Au contraire, elle procurera justement aux capitalistes de l’un ou l’autre pays l’espace et la possibilité nécessaires au maintien de leur système économique.
    Nous répétons encore une fois : cette théorie est peut-être fausse. Nous l’avons seulement présentée ici et non démontrée. Et personne n’est obligé de l’accepter comme juste sans démonstration. Mais c’est la théorie du socialisme. Celui qui caractérise la préservation des possibilités d’expansion du capital comme étant de l’intérêt même des travailleurs, suppose qu’il n’y a pas d’exploitation des travailleurs. Il a peut-être raison. mais si les travailleurs ne sont pas exploités, ils n’ont pas alors besoin d’être libérés de l’exploitation. Par suite, le socialisme est erroné et l’activité des partis sociaux-démocrates est par conséquent inutile.

    VI - DES RAISONS DE CIRCONSTANCE

    L’on voit parfaitement ici comment la pâle théorie peut fourvoyer un "homme de cabinet", aussi érudit soit-il, assis à son bureau vert ! Cet homme s’en tire parce que les conséquences de sa théorie l’exigent, il perd complètement de vue les situations concrètes ! Si donc le groupe parlementaire social-démocrate avait refusé les crédits de guerre afin de respecter ses principes, si la presse social-démocrate s’était conduite conformément à cette théorie, qu’en aurait été la conséquence inévitable ? La dissolution des ligues électorales et des syndicats, l’interdiction des journaux, la loi martiale à l’encontre de tous les chefs quelque peu connus, et peut-être même des députés. Mais que serait-il ensuite advenu de la social-démocratie ? L’anéantissement complet aurait été son sort.
    Ainsi que nous l’avons déjà mentionné, c’est cet argument qui a fait précisément pencher la balance. Le 28 septembre 1914, lors d’une conférence des rédacteurs sociaux-démocrates, le trésorier du comité directeur du parti, Otto Braun, expliquait qu’il y avait 20 millions de marks de capital dans les entreprises commerciales du parti, et qu’environ 11 000 employés y étaient occupés. Lorsque, à la même époque, le Vorwärts fut interdit et que les instances compétentes délibérèrent sur ce qu’il convenait de faire, le mot d’ordre fut le suivant : c’est un capital d’un million de marks qui est en jeu. Ainsi prit-on la décision d’obtenir l’autorisation de la reparution du Vorwärts avec l’assurance notoire qu’il ne traiterait pas le sujet de la lutte des classes durant la guerre.
    Qu’y a-t-il à ajouter à cela ? - Rien, si ce n’est que l’on doit ensuite avouer de manière honnête et conséquente que l’on a enseigné auparavant quelque chose de faux et que la social-démocratie a démissionné. Rien, si ce n’est qu’une cause est perdue à partir du moment où ses adeptes ont peur de se sacrifier pour elle. Que, au moment du danger, la question puisse somme toute surgir de savoir s’il nous faut sacrifier nos organisations, nos caisses, et nos existences si c’est nécessaire, à notre idéal, cela signifie la faillite complète de la social-démocratie ! Jamais une cause ne s’est développée sans sacrifices. Où en serait le christianisme, où en serait la patrie, comment le socialisme serait-il parvenu à son importance actuelle, si des milliers et des dizaines de milliers de personnes ne s’étaient pas sacrifiées pour eux ! Pourtant, tout ce qui devait être dit à ce sujet a été dit au Congrès de Bâle - et, à nouveau, sous les acclamations de l’ensemble des délégués -. Il nous suffit de citer.
    Le discours, que Jean Jaurès tint par délégation du Bureau international, se terminait par ces mots (p. 27) :

    "Ce n’est pas à la légère, non, mais du plus profond de notre être, que nous déclarons : nous sommes prêts au sacrifice." (mouvements de grande envergure et applaudissements nourris et prolongés.)

    Et que les phrases suivantes, extraites du discours de Klara Zetkin, qui, accueillie par de vifs applaudissements, parla au nom des femmes socialistes de tous les pays, nous soient remises en mémoire :

    (p. 35) "A nous (les femmes et les mères socialistes), il nous est échu la force d’accepter des sacrifices beaucoup plus pénibles que ceux du don de notre propre sang. C’est pourquoi nous pouvons voir les nôtres combattre et tomber quand il s’agit de la cause de la liberté. Pour cette lutte, nous allons veiller à ce que les femmes des masses soient remplies de l’esprit de ces mères antiques formidables qui tendaient le bouclier à leurs fils avec ces mots : avec lui ou sur lui ! [3]. Notre plus grand souci doit être le développement moral de notre sexe féminin grandissant qui préserve nos fils d’être contraints au fratricide pour des intérêts capitalistes et dynastiques, pour les buts contraires à la civilisation du profit, du besoin de domination, de l’ambition d’une minorité, mais qui en même temps, les renforce et les fasse mûrir pour qu’ils investissent, selon une volonté libre et consciente, toute leur existence dans la lutte pour la liberté."

    Là aussi, le compte rendu note : "Applaudissements à tout rompre". Mais lorsque, en août 1914, l’heure fatidique sonna, c’est la considération des 20 millions de marks de placements dans les entreprises du parti qui décida pour le groupe parlementaire au Reichstag, pour le comité directeur du parti et pour la plus grande partie de la presse du parti - et non pour Klara Zetkin, comme on se doit de l’ajouter afin d’éviter toute erreur.
    Eh bien non ! Ce n’était pas la considération du méprisable Mammon, mais c’était le souci de préserver les organisations qui, plus tard, après la guerre, reprendront le combat pour la liberté à l’ancienne manière.
    A l’ancienne manière ? Comme en août 1914 ?

    "Je m’enfuis pour lutter encore plus ensuite ;
    S’écria Fix, le type même des gens courageux.
    Cela signifiait (je le traduis ainsi) :
    Je m’enfuis pour fuir encore plus ensuite !"

    C’est ainsi que Lessing a déjà caractérisé d’avance cette attitude il y a environ 150 ans. Ce à quoi ont servi entre-temps les organisations social-démocrates, c’est-à-dire jusqu’à ce que la lutte ultérieure pour la liberté arrive, nous le trouvons donné avec clarté par le professeur conservateur Hans Delbrück. Il écrit dans ses Annales prussiennes (septembre 1914, p. 562-563) :

    "Toute l’emphase de phrases hostiles à l’Etat a été chassée (par la social-démocratie, le 4 août 1914) ; le prolétaire international se révéla être un simple masque de combat ; il fut arraché d’un seul coup et il apparut le visage loyal de l’ouvrier allemand qui ne souhaite rien d’autre que de lutter aux côtés de ses compatriotes quand la patrie l’appelle...
    ... Il ne suffit pas de remercier les sociaux-démocrates d’avoir remisé leur programme de parti et de marcher avec les autres sous le drapeau national, mais l’on doit également comprendre clairement quel mérite ils ont acquis directement grâce à leurs organisations. Si nous imaginons que nous n’avons pas ces grandes associations ouvrières avec nous mais que ces millions de gens s’opposent, même uniquement en tant qu’individus, à l’Etat, il est alors très vraisemblable que beaucoup d’entre eux se trouveraient parmi ceux qui, n’étant pas entraînés par le mouvement général, auraient opposé une résistance passive ou même active à l’appel sous les drapeaux. Avant 1870, les mobilisations n’ont souvent pu être menées à bonne fin que par la force en de nombreux endroits. C’est ce qui est arrivé ça et là en 1813 : cette fois-ci, pas même la plus petite chose de la sorte ne s’est produite. C’est que, aujourd’hui, en Allemagne, pour ainsi dire tout le monde est organisé et suit son organisation. Etant donné que ces forces sociales ont coopéré à l’autorité de l’Etat, il s’est constitué cette force immense que nous avons vu se déployer devant nos yeux dans cette mobilisation."

    VII - SOCIAL-DÉMOCRATIE ET PATRIOTISME

    Et pourtant - affirme la déclaration du groupe parlementaire du 4 août - nous réalisons seulement ce sur quoi nous avons toujours mis l’accent. Nous sommes-nous jamais exposés au reproche d’être des apatrides ? N’avons-nous pas toujours affirmé que nous sommes au moins d’aussi bons patriotes que les partis bourgeois ?
    En réalité, c’est ce que nous avons fait. Seulement, nous avons toujours fait à ce sujet une distinction soigneuse entre notre patriotisme et celui du capital. En 1907, il est paru un écrit de Karl Kautsky sur Patriotisme et social-démocratie qui est encore digne d’être lu même aujourd’hui. Nous relevons aux pages 9 et 10 :

    "Comme chaque classe, la classe capitaliste pose aussi ses intérêts comme étant identiques à ceux de la nation toute entière. Mais son intérêt repose sur la plus-value. Plus la plus-value des capitalistes d’une nation croît et plus cette nation elle-même - selon leur point de vue - prospère. Le patriotisme signifie pour eux la défense des intérêts de la plus-value que les exploiteurs de leur nation empochent."

    Ce n’était pas bien sûr tout à fait le même patriotisme dont la social-démocratie se réclamait. - Et Kautsky continue (dans le même passage) :

    "Mais la plus-value, c’est-à-dire le profit, l’intérêt, la rente foncière, est d’autant plus élevé que les salaires sont faibles, que le temps de travail est long, que les forces de travail chères et capables de résistance sont remplacées par des forces de travail bon marché et dociles, femmes, enfants ou étrangers arriérés. La paupérisation de la masse du peuple ... l’abaissement physique et intellectuel de la masse du peuple, ne sont pas toujours le résultat, mais sont toujours le but, des efforts de la classe capitaliste. De livrer la nation à la déchéance, cela fait partie du patriotisme de la classe capitaliste."

    Etait-ce là le patriotisme auquel nous pensions ? - Kautsky décrit ensuite comment l’aspiration à la hausse de la plus-value conduit les capitalistes à l’expansion par-delà les frontières de leur propre pays, à la politique du marché mondial et de grande puissance, comment les capitalistes des différentes nations se heurtent de manière agressive les uns aux autres, et comment ensuite leur patriotisme atteint son point culminant :

    (p. 11) "Ce patriotisme-là ne signifie pas pour eux le dévouement à la patrie, le sacrifice de leur vie et de leurs biens pour la patrie, mais l’exploitation de la patrie qui doit engager la vie et les biens de ses masses populaires pour garantir le profit de ses capitalistes à l’étranger. La patrie n’est pas là pour le peuple, mais ce sont au contraire les masses populaires qui sont là pour la patrie, et celle-ci est là pour les grands exploiteurs : voilà quelle est la quintessence du patriotisme capitaliste."

    Etait-ce réellement ce patriotisme- auquel pensait la social-démocratie lorsqu’elle se disait auparavant patriotique ? - Et Kautsky de devenir de plus en plus précis. A la page 11, il parle de la façon dont la masse populaire est forcée…

    "de réduire encore plus son existence de toute façon déjà misérable pour payer les frais d’une armée énorme qui doit servir soi-disant à la défense de la patrie, mais qui ne sert en réalité, dans les conditions actuelles, à rien d’autre qu’à la défense du profit",

    pour ensuite affirmer à la page 12 :

    "C’est pourquoi le patriotisme capitaliste signifie non seulement une aggravation croissante des contradictions entre nations, une augmentation du danger de guerre mondiale ..., il signifie aussi de plus en plus de travail en vue de la ruine de sa propre nation."

    Voilà ce qu’était - selon l’énoncé des sociaux-démocrates - le patriotisme de leurs adversaires. Qu’était le leur ? Cela est très bien exprimé par l’un de ceux qui s’enthousiasment aujourd’hui le plus bruyamment pour l’exaltation guerrière.
    Lorsque, le 4 août 1914, le chancelier du Reich tint son discours patriotique, il fut accompagné par un tonnerre de bravos et d’applaudissements de nombreux députés. L’un des plus fervents parmi eux fut le social-démocrate Eduard David. Ce même Eduard David a prononcé, le 4 mars 1907 au Reichstag, les paroles suivantes à propos du patriotisme social-démocrate :

    "Le patriotisme, c’est pour nous : l’intervention énergique en vue de l’élévation des masses populaires, effectivement du bas vers le haut. De cette façon, on élève l’ensemble ; et de cette façon, on ne rend pas les riches encore plus riches et on ne laisse pas s’enfoncer encore plus profondément ceux qui sont en bas. Notre deuxième exigence nationale est que notre peuple soit guidé vers la culture. Si vous nous désignez comme anti-nationaux, je demande alors : qui vous a donné le patriotisme en apanage exclusif ? La social-démocratie a plus fait pour la prospérité et le renom de la patrie allemande que les partis de droite. Nous réclamons donc comme première exigence nationale : l’élévation matérielle des larges masses du peuple à la ville et à la campagne, du bas vers le haut. C’est là le guide de notre politique économique nationale, c’est là notre politique nationale. Et la deuxième exigence nationale s’énonce : formation pour tout le peuple. Qui connaît en effet dans le peuple nos penseurs et nos poètes nationaux ? Qui peut les lire, qui a du temps pour le faire ? Les grandes créations de notre science, de notre art, ont-elles pénétré dans le peuple ? Non, elles sont aujourd’hui uniquement la propriété d’une petite classe privilégiée. 90 % du peuple en sont exclus. C’est pourquoi nous réclamons la formation pour tous ! Et le troisième point également important de la prospérité nationale, et aussi pour notre crédit à l’extérieur, c’est l’exigence que notre peuple soit majeur. C’est, pour la nation des penseurs et des poètes, une situation humiliante que le peuple n’ait rien à dire à propos de son histoire. Nous réclamons la complète cogestion du peuple, un système démocratique où la volonté du peuple, et rien de supérieur, est la loi. Je considère ce programme national qui est le nôtre comme plus grand et plus beau que le vôtre."

    Ce que la social-démocratie comprenait autrefois sous le terme de patriotisme a été exprimé également de manière très pertinente par un anonyme en 1908. B. E. Teranus écrivait, dans son livre Les pousseurs de hourras (p. 178) :

    "Dans un certain sens, nous avons aussi notre patriotisme : nous aimons la culture de chez nous, la langue de chez nous, les trésors de la littérature de chez nous, et nous les aimerons d’autant plus que la culture intellectuelle nous sera rendue accessible... Le patriotisme officiel est un patriotisme politico-belliqueux, et il s’appuie sur la morgue nationale, sur l’outrecuidance chauvine et sur le mépris des autres nationalités. Son objet est une unité de droit public à chaque fois accidentelle. Un tel patriotisme nous apparaît absurde et risible. Ainsi, nous avons par exemple aujourd’hui un patriotisme allemand d’Empire, alors que nous ne connaissions, avant 1870, que des patriotismes prussien, bavarois, saxon, et environ une trentaine d’autres encore... Quant à nous, nous ne prenons pas part à ce patriotisme ridicule qui change d’objet du jour au lendemain, et qui réprouve aujourd’hui ce qu’il vénérait hier...
    "... Nous méprisons un patriotisme qui veut faire la guerre à d’autres peuples pour leur voler une partie de leur pays ou de leurs possessions coloniales, et nous appelons un tel patriotisme une barbarie...
    "... Pour nous, le véritable patriote est celui qui veut faire participer même ses compatriotes les plus pauvres à l’essor économique et à la culture croissante, et qui aspire à ce qu’il échoit aussi à ceux qui sont nés dans les plus basses classes leur droit d’être humain, leur droit au plaisir et au bonheur."

    VIII - NATION ET CLASSE

    seul ennemi de sa propre nation : à savoir la paupérisation et l’exploitation des masses populaires, dont la cause était la manière capitaliste de produire. C’est pourquoi, elle a enseigné jusqu’au 4 août qu’il s’agissait de combattre seulement et uniquement la manière capitaliste de produire, et pour cela, la coopération internationale des prolétaires de tous les Etats capitalistes était indispensable. Celui qui, au contraire, proclamait que ceux qui font partie de la même nation sont tout d’abord et avant tout solidaires, que donc les ouvriers allemands seraient unis aux capitalistes allemands par un lien plus fort que celui qui les unirait aux ouvriers des autres pays -, celui-là était qualifié à quelque chose près, par la social-démocratie allemande, d’escroc qui cherche à duper les ouvriers allemands sur leurs véritables intérêts afin de les utiliser comme attelage de renfort pour les intérêts de leurs ennemis, les capitalistes allemands. Ecoutons à nouveau Karl Kautsky.
    Dans sa brochure Patriotisme et social-démocratie, il affirme (p. 8) que :

    "La montée et le renforcement du prolétariat de chaque nation sont liés de la manière la plus étroite à l’ascension des prolétaires des autres nations... La démocratie petite-bourgeoise a aussi le souhait d’un état pacifique général, mais seul le prolétariat ressent le besoin d’une coopération sincère entre toutes les nations pour le bien-être commun, pour la civilisation commune. Et seul le prolétariat ressent le devoir qui en découle de se tenir de manière secourable aux côtés des opprimés et des exploités de toutes les nations dans leur combat contre l’oppression et l’exploitation. Il ressent même ce devoir là où les oppresseurs et les exploiteurs appartiennent à sa propre nation et où les victimes appartiennent à une autre. Il se sent lié de la façon la plus étroite à ces dernières, et il s’oppose de manière hostile aux premiers."

    Et plus loin, à la page 12 :

    "Il est possible que la petite-bourgeoisie ... se laisse abuser par la phrase patriotique sur le fait que ce ne seraient pas nos propres capitalistes, mais les nations étrangères, qui menaceraient le peuple. Le prolétariat conscient de ses objectifs de classe sait ce qu’il doit retenir de cette sorte de patriotisme, il sait qu’il est en contradiction irréconciliable avec son propre patriotisme de préservation du bien-être et de la culture pour l’ensemble des masses populaires ; une préservation qui ne sera pas atteinte par les exigences du profit et du militarisme, par le déchaînement de guerres coloniales et la préparation de la guerre mondiale, mais par la lutte contre le capital, le militarisme, la politique d’expansion, par la lutte de classe du prolétariat uni de la manière la plus étroite par la solidarité internationale."

    Karl Kautsky écrit (p. 18) :

    "Etant donné que la classe capitaliste dispose du pouvoir d’Etat, elle l’utilise aussi pour prélever son tribut sur les masses populaires en tant que contribuables. Dans presque tous les pays, elle cherche à couper de l’étranger le territoire de l’Etat par des douanes, douanes qui doivent protéger soi-disant l’industrie et l’agriculture de la concurrence étrangère, mais qui ne visent en réalité à rien d’autre qu’à une hausse artificielle des profits et des rentes foncières. Cependant, les capitalistes ne se contentent pas de cette sorte d’aide de l’Etat, ils aspirent aussi, dans presque tous les grands Etats, à ce que l’Etat conquière pour eux, à ses propres frais et risques, de nouveaux territoires à exploiter dans des pays d’outre-mer, et ainsi, à ce que la possibilité de nouveaux profits élevés s’accroisse pour eux. Mais cette politique ne signifie rien d’autre que l’aggravation des contradictions entre les Etats, l’augmentation des charges et des risques qui en résultent pour les peuples - uniquement à cause de l’augmentation du profit."
    (p. 19-20) "Même si cette situation ne mène pas à la guerre, elle mène cependant à des préparatifs de guerre, à une énorme augmentation des charges militaires, étant donné qu’à la course aux armements sur terre s’ajoute maintenant une course aux armements sur mer qui prend une vitesse de plus en plus folle. Elle mène à ce que les peuples d’Europe soient de plus en plus appauvris, que les Etats perdent toute force financière pour les réformes sociales et l’action culturelle, que la paupérisation menace des couches populaires de plus en plus vastes. Et tout cela à cause d’un objectif qui n’est autre que l’augmentation du profit... Ce sont uniquement et seulement la soif du profit du capital, sa tendance continuelle à l’expansion, qui créent la situation actuelle, lourde de charges et de périls."
    (p. 20) "La contradiction qui règne aujourd’hui sur les relations extérieures des grandes puissances ... n’est que la contradiction entre la soif de profit des classes capitalistes des différentes nations."
    (p. 23) "Nous avons vu que le militarisme actuel ne concerne pas le moins du monde la défense des intérêts essentiels du peuple, mais seulement la défense du profit, non pas la mise en sécurité, l’indépendance et l’inviolabilité de sa propre nation, que personne ne menace, mais seulement la mise en sécurité et l’agrandissement des conquêtes coloniales qui ne servent qu’à favoriser le profit capitaliste. Les contradictions actuelles entre les Etats ne peuvent plus engendrer de guerre à laquelle le patriotisme prolétarien n’aurait pas à résister de la manière la plus résolue."

    IX - RÉSUMÉ

    Si nous résumons brièvement, la doctrine de la social-démocratie allemande était donc la suivante jusqu’au 4 août 1914 :

    Afin d’assurer et d’accroître son profit, le capital utilise le pouvoir d’Etat aussi bien pour l’acquisition de colonies que pour l’asservissement économique de pays tels que la Turquie, la Perse, la Chine, qui n’étaient pas encore, jusque-là, ouverts à l’exploitation capitaliste. Etant donné que, en conséquence, des conflits avec le capital d’autres pays étaient à prévoir, le capital utilisait en outre le pouvoir d’Etat à des préparatifs militaires colossaux sur terre, sur mer, et tout récemment aussi dans l’air. Afin que le prolétariat supporte patiemment les charges énormes que cela lui impose, on lui raconte faussement que tout ceci se produit dans l’intérêt de la patrie, se produit dans l’intérêt du prolétariat lui-même. De cette façon, le temps viendra nécessairement tôt ou tard où un Etat parmi les autres ne pourra plus endurer ces préparatifs continuels. Ensuite, ou bien celui-ci guettera lui-même le moment favorable pour frapper, ou bien les autres - en prévoyant avec certitude que, autrement, ce sera préjudiciable pour eux - lui tomberont dessus, et l’épouvantable carnage mettant aux prises des millions de gens éclatera, la guerre mondiale sera là.

    Tel était le discours de la social-démocratie allemande jusqu’au 4 août 1914. Depuis ce jour-là, elle dit le contraire, et - ce qui est plus grave - elle agit, depuis ce jour-là, en contradiction avec sa doctrine antérieure. Elle annonce aux ouvriers allemands qu’il n’y a plus maintenant de partis ; qu’ils doivent ajourner leur combat contre les capitalistes allemands jusqu’à la fin de la guerre ; qu’ils doivent s’engager avec enthousiasme dans la lutte pour la patrie commune ; et plusieurs feuilles social-démocrates proclament même que la victoire des armes allemandes dépend encore plus des ouvriers que des capitalistes.
    Il est évident qu’une seule des deux choses peut être juste : ou bien la social-démocratie allemande a eu raison avant le 4 août, ou bien après le 4 août.
    Ce qu’elle proclamait avant le 4 août, c’était la doctrine du socialisme. Si cette doctrine est juste, alors la social-démocratie s’est transformée, le jour où cela devint sérieux, en rempart du capital ; alors ceux qui l’ont conduite sur cette voie méritent la même estime qu’un général en chef qui passe à l’ennemi avec son armée au moment de la bataille. Mais si sa conduite actuelle est juste, alors le socialisme est erroné. Alors, le capital allemand n’est pas le seul ennemi qui menace (ainsi que Kautsky le disait en 1907) le peuple allemand. Alors, le capital allemand est plutôt l’ami duquel les ouvriers allemands reçoivent, au moyen du salaire, nourriture, habillement et abri ; alors, les ennemis du capital allemand sont en même temps les ennemis des ouvriers allemands et aucun sacrifice n’est trop grand pour les repousser.
    Mais alors - l’on doit aussi tirer maintenant cette conséquence - alors, tout ce que la social-démocratie allemande a enseigné, et ce à quoi elle a travaillé, pendant cinquante ans, était faux. Alors, c’était un crime de refuser même un seul projet de loi militaire, et alors, Reichsverband a eu raison lorsqu’elle qualifiait la social-démocratie d’apatride pour ce motif. J’exige pour moi un compte net, disait Lassalle. Si le capital allemand est l’ami de l’ouvrier allemand, auquel il est redevable de tout ce qui est bon, comment donc un parti qui veut défendre les intérêts de l’ouvrier peut-il lutter contre le capital allemand ?
    Ainsi, le 4 août 1914 signifie la démission de la social-démocratie allemande.

    Julian BORCHARDT (1915)

Notes :

[1On pourrait compter par douzaines les publications qui prédisaient cela depuis des années. Nous ne renverrons ici qu’au Journal d’informations de la ligue électorale social-démocrate de Berlin qui, déjà le 11 décembre 1912, écrivait : "Derrière la petite Serbie, se tient la Russie. Si donc l’art de maquignons des diplomates n’a pas de résultats, si la folie des gouvernants va jusqu’à déchaîner la bête féroce de la guerre, alors, selon l’assurance de Monsieur von Bethmann-Hollweg, l’Allemagne marchera "avec une défense scintillante" aux côtés de l’Autriche. Mais la France, en raison de la politique d’alliance des classes dominantes d’Europe, est obligée de prêter assistance militaire à la Russie, et l’Angleterre aussi ne voudra pas faire tapisserie au cours de cette danse de guerre générale." L’on savait donc déjà clairement, deux ans auparavant, comment les choses tourneraient dès que le gouvernement autrichien déclarerait la guerre à la Serbie.

[2De nombreux critiques du socialisme prétendent volontiers qu’il ne s’agit là que du travail physique. C’est naturellement faux. Il est absolument impossible de tracer une limite stricte entre un travail "physique" et un travail "intellectuel" ; pour tout travail, nous avons besoin du corps et de l’esprit, Par suite, tout travail crée de la valeur, mais uniquement dans la mesure où il est utile et nécessaire à la société.

[3Cela signifie : je ne veux te revoir que victorieux ou mort. - A Sparte, le guerrier tombé au combat était ramené chez lui sur son bouclier.

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n° 10 - mai 2001




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