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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Espoir de révolution
Article mis en ligne le 22 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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I - QUI APPORTERA LA PAIX ?

Lorsque la guerre mondiale éclata en août 1914, bien des philanthropes tournèrent leur regard vers la classe ouvrière social-démocrate. Même ceux qui l’avaient jusque-là injuriée, espéraient à présent en douce qu’elle accomplirait un miracle, qu’elle empocherait le carnage ou bien qu’elle y mettrait rapidement un terme, même si personne n’avait une idée précise sur la manière dont elle devrait s’y prendre.
Et pourtant, elle a flanché lamentablement. Ses congrès internationaux se sont révélés être du théâtre, et ses discours de paix de la charlatanerie. Ses chefs n’avaient cessé de répéter durant des années, en élevant la voix d’une façon menaçante : aucun gouvernement n’osera entamer une guerre contre la volonté des ouvriers sociaux-démocrates qui sont unis par-dessus les frontières par un lien fraternel. Mais quand l’heure sonna, ils ne firent rien, absolument rien de ce qui aurait pu empêcher la guerre.
Aujourd’hui, après trois ans d’effusion de sang, une profonde aspiration à la paix parcourt le monde. Et de nouveau, de nombreux regards se tournent vers la classe ouvrière social-démocrate. C’est très naturel. En effet, une paix durable ne peut provenir réellement que du socialisme. C’est que les racines de la guerre se trouvent dans ces contradictions économiques que le capital engendre sans cesse entre les possédants des différents Etats. Tant que le capital régnera, ces contradictions éclateront périodiquement sous leurs chocs et déchaîneront la furie de la guerre. Seul le socialisme apportera aux peuples des intérêts communs et supprimera ainsi pour toujours les causes de la guerre. Les pacifistes font donc preuve d’un instinct juste en faisant porter leur espoir tout naturellement vers les représentants du socialisme.
Mais l’être humain ne peut pas se laisser guider uniquement par l’instinct et le sentiment. Il est parfaitement juste que seul le socialisme apportera une paix durable et que seule la classe ouvrière peut donner le jour au socialisme. Mais il est également vrai qu’elle ne le fera pas encore maintenant, pendant cette guerre. Que doit-on attendre d’elle après l’épreuve d’août 1914 ? Le secret de sa débâcle résidait dans son manque d’initiative et de maturité. Le monde n’a jamais vu un parti qui se qualifiait de démocratique et qui était pourtant aussi dépourvu de toute démocratie que le parti social-démocrate d’Allemagne. De tout temps-, l’activité du bon social-démocrate consistait à se choisir un tuteur toutes les années électorales et à agir pour l’élection de ce dernier, cependant que le pouvoir de décision pour ce qui concerne la politique du parti restait réservé uniquement aux "chefs" élus. C’est ainsi que le 4 août 1914 apparut publiquement à tout le monde ce que ceux qui étaient informés savaient déjà depuis longtemps : la masse des ouvriers sociaux-démocrates ne savait pas ce qu’elle devait faire et elle ne possédait pas non plus de volonté ferme sur le but à atteindre. Une masse de cette nature n’est pas en état de donner le jour au socialisme, et de même qu’elle n’entra pour ainsi dire pas en ligne de compte il y a trois ans en tant que facteur d’empêchement de la guerre, de même elle n’entre pas plus en ligne de compte aujourd’hui en tant que facteur de paix.
Qu’on n’imagine pas que cet aveu m’ait été chose facile. Ce n’est que lentement et de très mauvais gré que j’ai de m’affermir dans la reconnaissance de ce fait. Car cela implique somme toute le renoncement provisoire à une paix durable. Si la classe ouvrière n’est pas encore mûre pour passer à l’action socialiste, le monde ne peut pas encore jouir d’une paix durable. Mais comme on est tenté de croire ce que l’on souhaite, tout socialiste sincère s’est cramponné, avec toutes les fibres de son cœur, à l’idée que, lors de la première catastrophe mondiale, la classe ouvrière internationale ferait son devoir et établirait le royaume du socialisme.
Celui qui néanmoins ne reconnaissait pas, déjà avant la guerre, le caractère fallacieux de ces espérances, ne doit-il pas ouvrir les yeux devant les expériences de ces trois années ? Qu’est-ce qui a donc changé depuis lors dans le comportement et l’état d’esprit de la classe ouvrière social-démocrate ? Elle n’a jamais été capable de faire le ménage dans sa propre maison et de mettre un terme à l’activité des chefs qui ont perdu sa confiance.
Il n’y a rien de plus absurde de se bourrer le crâne d’illusions. L’on doit regarder les faits en face si l’on veut agir politiquement. C’est pourquoi je ne me mens pas à moi-même, mais je confesse ouvertement : l’espoir selon lequel la classe ouvrière social-démocrate provoquerait la paix est illusoire ; il doit être abandonné.
Est-ce une raison pour que la guerre dure éternellement ? Bien sûr que non ! Ce progrès historique mondial que nous, les socialistes, attendions, à savoir que la paix viendrait grâce à l’action des peuples eux-mêmes, ne se produira pas encore, malheureusement. Mais pourtant la paix se fera un jour. Comment ? Eh bien, selon l’habitude ancienne : ce sont les gouvernements qui, tôt ou tard, concluront la paix.
Cette manière de comprendre les choses est sobre et simple mais elle est essentielle. Car elle enseigne que celui qui veut faire quelque chose pour accélérer la paix doit se donner les moyens d’agir sur les gouvernements. Il doit essayer d’influer sur les gouvernements, étant donné que, pour la guerre actuelle et sa cessation, il n’y a plus rien à attendre de l’influence sur les peuples, laquelle aura cependant de grandes choses à accomplir plus tard.

II - POURQUOI LES GOUVERNEMENTS TERGIVERSENT-ILS ?

Il est difficile de croire que les gouvernements ne soient pas eux aussi animés du plus profond désir de paix. En dépit de tous les discours qui semblent dire le contraire. Il n’y a que trop de raisons pour que la paix ne soit pas pour eux une nécessité impérieuse. Que l’on pense seulement aux coûts de la guerre qui s’accroissent chaque jour et dont les intérêts sont déjà à l’heure actuelle supérieurs à l’ensemble des dépenses antérieures des Etats. Pourquoi les gouvernements tergiversent-ils ?
Le gouvernement allemand a, en même temps qu’au nom de ses alliés, proposé la paix le 12 décembre 1916. On a discuté pour savoir si c’était là une proposition sérieuse de sa part ou bien s’il voulait seulement tendre un piège diplomatique à ses adversaires. Toutefois, il ne me semble pas douteux que les gouvernements de la partie adverse aient pris cette offre au sérieux. Car, s’ils avaient cru que le gouvernement allemand souhaitait un refus, ils ne l’auraient pas, très certainement, déclinée aussi carrément. C’est comme cela que les diplomates ont coutume de mener leurs relations mutuelles. Même s’ils n’avaient pas voulu du tout, encore à cette époque, se laisser entraîner sérieusement dans la paix, ils auraient cependant, du moins en apparence, engagé des négociations afin de ne pas donner la possibilité au gouvernement allemand de les présenter comme les trouble-fête et de se faire passer comme étant le seul à être disposé à la paix.
Le fait que les gouvernements de la partie adverse aient même refusé à l’époque tout semblant de négociation, démontre à mon avis qu’ils considéraient alors la simple perspective de la paix comme un avantage pour le gouvernement allemand. Ou, à l’inverse, qu’ils espéraient de l’absence durable d’une telle perspective un effondrement du gouvernement allemand. Sur quoi cet espoir pouvait-il reposer ?
Ce qui n’a pas manqué de nous frapper déjà depuis longtemps, nous qui ne sommes pas experts en matière militaire, c’est que, malgré les épouvantables sacrifices consentis par les deux camps, rien d’essentiel n’a bougé dans la situation militaire d’ensemble depuis environ deux ans. Il nous est souvent arrivé de nous demander - ainsi que l’a fait récemment un journal anglais - quelle différence cela ferait donc, pour des négociations de paix, que quelques villages flamands de plus au de moins se trouvent en possession des Allemands ou des Anglais. A quoi bon alors la prolongation de l’épouvante, à quoi bon le sacrifice sans cesse renouvelé de milliers et de dizaines de milliers de vies humaines à la fleur de l’âge, s’il n’existe pas mime la moindre chance de provoquer une modification décisive de la situation militaire ? C’est pourquoi il nous était absolument évident depuis longtemps que la raison de tout cela n’était pas à chercher dans le domaine militaire mais n’importe où ailleurs.
Récemment, le président américain a exprimé sans ambages ce que l’on pouvait déjà en présumer auparavant. Dans son discours du 14 juin 1917 (sur les "intrigues de paix" allemandes), il a dit :

"Les despotes militaires, sous lesquels l’Allemagne saigne, voient très clairement jusqu’à quel point le destin les a conduits° S’ils reculent, ou bien s’ils sont contrainte à la retraite d’un seul mètre, leur pouvoir se brisera en morceaux à l’intérieur du pays et à l’étranger. A l’heure actuelle, ils pensent plus à leur pouvoir à l’intérieur du pays qu’à leur pouvoir à l’étranger. Une peur profonde s’est infiltrée dans leurs cœurs... S’ils peuvent parvenir maintenant à la paix, avec l’immense avantage qu’ils ont encore entre leurs mains, ils seront alors justifiés devant le peuple allemand...S’ILS N’Y PARVIENNENT PAS, LEUR PEUPLE LES RENVERSERA."

Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent ! Le président Wilson, qui exprime ici certainement l’opinion des gouvernements qui sont ses alliés, ne désire pas à l’heure actuelle discuter de la paix, il veut poursuivre les horribles boucheries, non pas parce qu’il espère un renversement sérieux de la situation militaire, mais parce qu’il ne veut pas admettre que les armées allemandes, au moment où les négociations de paix commenceront, demeurent intactes dans les pays occupés par elles. Et comment se propose-t-il de les en chasser puisque la force des armes n’y suffit manifestement pas ? A L’AIDE D’UNE REVOLUTION ALLEMANDE ! Il fait le calcul suivant : même si l’on ne réussit pas à contraindre les armées allemandes à reculer d’un seul mètre – c’est-à-dire en d’autres termes, même si les Anglais et les Français ne parviennent pas à arracher un succès extrêmement fragile qui ne ressemblerait que de loin à un ébranlement des armées allemandes -, le peuple allemand renversera ses despotes militaires, la révolution éclatera en Allemagne, la force des armées allemandes sera neutralisée de l’intérieur du pays, et ce sera alors chose facile pour les Anglais et les Français que de remporter une victoire totale. La prolongation de l’abomination correspond à cet objectif, et c’est à cette fin que quotidiennement de nouvelles hécatombes de jeunes vies humaines à la fleur de l’âge sont sacrifiées ! En effet, il ne semble naturellement pas impossible, ni pour un camp ni pour l’autre, d’obtenir un aussi faible avantage, inessentiel en soi.
L’espoir de la révolution allemande est donc le pivot autour duquel tout tourne à l’heure actuelle. Il est la véritable raison pour laquelle la paix n’est pas conclue immédiatement aujourd’hui.
Cet espoir est-il légitime ? A-t-il une chance quelconque de se réaliser ?

III - UN FAUX CALCUL

Ceux qui connaissent la situation politique intérieure en Allemagne s’étonneront sûrement que les gouvernements de l’Entente puissent espérer une révolution allemande.
Il ne s’agit pas là, bien entendu, de ce nous souhaitons ou rejetons ! Mon propre avis sur la question de savoir si l’éclatement de troubles intérieurs en Allemagne serait assez fort pour paralyser la force des armées, s’il serait profitable ou dommageable, n’a aucune influence dans ce domaine. C’est pourquoi je n’en dis pas un mot. La seule chose qui importe, c’est de savoir si l’on peut attendre, après une réflexion froide et objective, l’éclatement de tels désordres. Et là ma conviction est que ceux qui comptent sur quelque chose de ce genre se trompent lourdement.
Voici les motifs de ma conviction. Une classe ouvrière, telle que l’allemande, qui manque aussi complètement de toute autonomie non seulement d’action mais aussi de pensée, ne peut en définitive rien entreprendre par elle-même mais elle attend en toutes choses les signaux de ses chefs. Et voilà ce qu’a écrit le professeur Hans Delbrück sur les chefs sociaux-démocrates, quelques mois avant la guerre : reste à savoir s’ils utiliseront leur puissance pour faire la révolution, au risque de provoquer leur propre ruine, ou bien s’ils préfèreront conclure des compromis suivant les circonstances [1]. Et le mois d’août 1914 a prouvé que Delbrück les avait correctement jugés.
Mais je vais plus loin et je dis : s’il s’était trouvé réellement quelques chefs qui aient appelé à la révolution, les masses populaires ne les auraient pas suivis, étant donné que cet esprit ne les habitait absolument pas. Depuis le 15 avril 1917 pour le moins, chacun devrait comprendre cela. Autrefois, on a pu entendre, en de nombreux lieux, la phrase suivante : "Nous allons maintenant faire la grève jusqu’à ce qu’il y ait la paix". Mais il ne fallait pas 36 heures pour que le feu de paille s’éteigne, et les pires des rouspéteurs étaient satisfaits parce qu’on leur avait promis un peu plus de pain ou de viande.
Je sais que ce que j’écris ici apparaîtra à plus d’un social-démocrate comme une hérésie scandaleuse. Mais cela ne peut m’empêcher de parler et d’agir exactement selon ma conviction. Il serait bien sûr beaucoup plus facile d’écrire de telle sorte que j’aie du succès auprès de tous les camarades. Mais, pour cette circonstance, je partage la conception de Kautsky, qui fait remarquer avec raison : il peut être inconfortable pour sa propre conscience de flatter les camarades à l’encontre de sa conviction afin de recueillir leur approbation [2].
Et qui croit en réalité à une révolution allemande ? J’ai interrogé depuis des mois les camarades les plus divers et je n’en ai pas trouvé un seul qui croie vraiment que les ouvriers allemands feront la révolution. Ils sont tous convaincus du contraire. Mais ils ne veulent pas le dire publiquement afin de ne pas détruire dans le peuple lui-même la foi en la révolution. J’estime que c’est une tactique malhonnête et donc erronée. A quoi cela peut-il bien servir de cultiver artificiellement un état d’esprit révolutionnaire qui n’existe pas en réalité, ou, en d’autres termes, de faire croire à la classe ouvrière qu’elle a une volonté révolutionnaire ? Est-ce que, par hasard, cela serait suffisant pour que la classe ouvrière prenne le pouvoir politique et conclue la paix ? Le croie qui pourra ! Mais à supposer même qu’il en soit ainsi, rien ne serait encore gagné pour autant. Car, juste après la révolution, l’ivresse se dissipera probablement aussitôt, et les masses populaires, qui ne sont pas animées d’une volonté propre, deviendront la proie de n’importe quel aventurier, comme elles l’ont été si souvent dans l’histoire millénaire des révolutions.
La meilleure tactique pour les sociaux-démocrates est toujours de dire ce qu’il en est. Tous ceux qui sont en contact avec les masses ouvrières elles-mêmes, qu’il s’agisse des masses ouvrières en uniforme, dans les fabriques de munitions ou dans la rue, le savent bien : ces masses ouvrières se laissent commander pour tout, et pas seulement pour l’émeute et la révolution. Naturellement, il y a eu et il y aura à l’avenir, ici ou là, de petites manifestations de mécontentement, quelques vitres cassées. Mais ce n’est pas là une révolution qui paralyse l’armée de l’intérieur. C’est pourquoi celui qui met ce facteur dans son calcul est un fou.
Mais si les choses sont bien ainsi, si seul un fou ou un parfait inconscient peut espérer la révolution allemande, alors nous n’avons pas le droit de le taire, alors c’est précisément un devoir de conscience, pour ces sociaux-démocrates dont on ne doute pas des sentiments révolutionnaires dans le monde entier, de parler. Encore une fois, nous insistons : il ne s’agit pas là de la question de savoir si l’on souhaite ou l’on rejette la révolution, de la question de savoir si on déplore cela ou si on s’en félicite, mais seulement de la simple constatation du fait que le peuple allemand ne fera pas de révolution. Et lorsque je vois que l’on prolonge la guerre sur la base de ce faux espoir, j’éprouve bien sûr, quant à moi, l’obligation de crier au gouvernement américain et à ses alliés : Arrêtez ! Vous vous trompez, vous fondez votre calcul sur une erreur. Il n’y aura pas de révolution allemande. Etant donné que c’est uniquement à cause de vous que la guerre continue, vous devriez conclure la paix aujourd’hui plutôt que demain !
Je ressens ce devoir, bien que je prévoie le flot de haine et de calomnie que son accomplissement déversera vraisemblablement sur moi.
Le reproche d’avoir renié mes idéaux, le reproche d’avoir trahi la cause que je représente, le reproche d’avoir changé d’opinion, tous ces reproches vont pleuvoir sur moi drus comme grêle. Pourtant, cela ne peut ni m’émouvoir ni m’influencer. Aucune cause ne peut avancer si ses défenseurs n’agissent pas dans toutes les situations exactement comme la conviction et le devoir le leur commandent, avec fermeté et insouciance, sans tenir compte des avantages ou des inconvénients personnels. Je vois l’épouvante qui déferle autour de nous tous, je vois les innombrables victimes qui tombent à nouveau chaque jour, je vois que cela n’a lieu que parce que Wilson et ses alliés espèrent en la révolution allemande, alors j’élève la voix et je leur montre qu’ils se fondent sur une erreur de calcul. C’est la seule chose à laquelle je puisse contribuer, avec mes faibles forces, pour que la paix advienne enfin.

Julian Borchardt (1917)

Notes :

[1Gouvernement et volonté populaire, page 82-83, février 1914.

[2Ethique et conception matérialiste de l’histoire, page 64, 1906.

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n° 3 - octobre 1998




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