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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La construction communiste
Article mis en ligne le 22 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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I. LES OBJECTIFS FUTURS DU COMMUNISME

AVANT-PROPOS : LE BUT DE CETTE BROCHURE

"La force est l’accoucheuse de toute vieille société en travail", affirme Karl Marx. Et, en effet, celui qui s’imaginerait qu’une révolution puisse s’accomplir sans violence, serait un rêveur ingénu. La violence est nécessaire, ne serait-ce que parce que les usufruitiers de la vieille société mourante défendront leurs privilèges de la façon la plus opiniâtre, et qu’en outre ils utiliseront la force qui se trouve entre leurs mains aussi longtemps qu’ils en détiendront la moindre parcelle.
Mais l’illusion que la violence pourrait à elle seule suffire à l’accomplissement de la révolution, serait aussi naïve. Que peut donc faire la force ? Elle peut chasser des souverains, elle peut renverser la forme de l’Etat, elle peut, si nécessaire, détruire somme toute l’Etat et ainsi dégager la voie vers le communisme. Elle peut repousser la violence, elle peut réduire au silence une presse mensongère qui excite le peuple contre le communisme par ses fausses informations : elle peut briser la violence employée par les possédants lorsque celle-ci tient tête au communisme. La force peut faire tout cela, et c’est pour- quoi elle est d’une nécessité absolue.
Mais elle ne peut pas réaliser le communisme ! Le communisme est le travail méthodique, main dans la main, de l’ensemble du peuple, ou plutôt de l’ensemble des peuples, et, en fin de compte, de l’ensemble de l’humanité.
On peut peut-être - bien que ce ne soit sans doute pas réalisable - contraindre les hommes, sous la menace d’un révolver, à introduire la forme communiste d’entreprise. Mais ce serait là l’extrême limite de ce que la force peut permettre - et c’est insuffisant.
Car ce qui importe c’est que les hommes vivent et travaillent définitivement ensemble de manière communiste. Et aucune force sur terre ne peut les obliger à cela, ils doivent le faire volontairement si l’on veut que cela donne quelque chose.
La force ne résout donc qu’une partie du problème. L’autre partie demeure. Elle consiste à éveiller la libre volonté des hommes en faveur du communisme, à gagner leur cœur et leur cerveau au communisme.
Pour cela, il est nécessaire de leur expliquer, c’est-à-dire d’expliquer à la grande masse des travailleurs et si possible des possédants, deux choses : premièrement, qu’il n’y a pas d’autre moyen que le communisme de nous sauver de la terrible débâcle à laquelle le capitalisme nous a conduit avec la guerre dont il est responsable, et bien plus, que nous, aussi bien les possédants que les prolétaires, tous ensemble, nous périrons si nous ne recourons pas au communisme. Et deuxièmement, que nous tous, aussi bien les possédants que les prolétaires, avons intérêt au communisme, que nous vivrons mieux dans une société communiste que dans la société capitaliste.
Voilà la tâche que cette brochure se fixe. Dans sa première partie, elle répondra à la question : qu’est le communisme et pourquoi est-il nécessaire ? Dans sa deuxième partie, elle traitera de la question : quelles mesures pratiques doit-on prendre tout de suite pour accéder au communisme ?

Berlin-Lichterfelde, février 1919
Les auteurs.

1° PARTIE : QU’EST LE COMMUNISME ET POURQUOI EST-IL NECESSAIRE ?

1. Pain et liberté. Les causes de la misère.

Le socialisme est le mot d’ordre de la période actuelle. Quand, le 9 novembre 1918, les ouvriers et les soldats révolutionnaires eurent pris en main le pouvoir d’Etat, ils établirent un gouvernement qui se composait exclusivement d’hommes des partis sociaux-démocrates. Et en effet les trois tendances de la social-démocratie furent appelées au gouvernement. Ce qui s’exprimait ainsi, c’était qu’on attendait d’eux l’introduction du socialisme en Allemagne. L’Allemagne ne sera pas seulement une république, mais une république socialiste, ainsi que sa dénomination officielle : République allemande socialiste, l’a indiqué depuis le début, et puisque le commencement de la "socialisation" de l’Allemagne a été aussitôt annoncée. Jusqu’où irons-nous sur cette voie ?
Tout le monde sait que l’on a fait, depuis des décennies, le reproche à la social-démocratie que la réalisation de ses objectifs entraînerait l’humanité dans une misère effroyable. En particulier, elle anéantirait toute liberté personnelle. "L’Etat de l’avenir" social- démocrate serait un grand Etat carcéral.
Face à cela, nous demandons : qui est libre aujourd’hui ? Et la réponse est la suivante : uniquement le très petit nombre d’hommes qui sont très riches. Mais la grande masse de la population, c’est-à-dire les prolétaires, qui représentent 95 % de tous les hommes, n’ont en définitive aucune liberté personnelle. Lorsque le travailleur veut assurer sa subsistance, il lui faut renoncer à sa liberté personnelle. Il va dans une usine, une mine, un domaine agricole, bref, dans un endroit quelconque où sa force de travail sera utilisée, et il doit se conformer dans ce travail aux ordres de ses supérieurs. Il ne peut pas travailler selon son propre gré, mais uniquement selon les instructions qui lui sont données. Et puisque le travail remplit toute sa vie, 8 ou 10 ou 12 heures chaque jour, il en résulte que la liberté est en somme exclue de sa vie. De plus, la mise en tutelle des travailleurs par leurs supérieurs déborde souvent le domaine des heures de travail pour s’étendre à celui de la vie privée, ce qui est le cas en particulier à la campagne, dans les mines et dans les usines métallurgiques.
Beaucoup soulèveront ici l’objection suivante : cela ne concerne pas seulement les ouvriers ; le petit, et même le moyen fonctionnaire, se trouvent dans une situation très similaire, et, en fin de compte, chacun doit se conformer aux nécessités de son travail, de même que le médecin, l’avocat et le conseiller de commerce.
Il ne s’agit pas cependant de la subordination aux nécessités de son travail, mais de la subordination aux ordres d’autres gens. Le médecin, l’avocat, le conseiller de commerce, et ceux qui appartiennent à des professions similaires, sont donc exclus de notre réflexion ; il n’y a personne auprès d’eux pour leur ordonner continuellement comment ils doivent aborder et traiter chaque événement particulier de leur travail. Au contraire, dans leur travail, l’initiative personnelle, la décision autonome, jouent un rôle important : si elles font défaut, ce sont de mauvais travailleurs dans leur spécialité. En revanche, il est vrai que la grande masse des fonctionnaires, des employés, des techniciens, etc., est dans une situation très analogue à celle des ouvriers, et parfois’ exactement dans la même situation. Il s’ensuit que le nombre d’hommes qui ne jouissent d’aucune liberté personnelle dépasse largement celui des prolétaires proprement dits.
Aussi divergents que puissent être les avis des hommes sur la Révolution allemande, il n’y a aucun doute sur une chose : à savoir qu’elle nous apportera la liberté. C’est cela que tous les révolutionnaires espèrent d’elle ardemment. Si elle n’y parvient pas, elle aura été faite inutilement.
Si l’on veut maintenant agir rationnellement, si l’on veut chercher à guérir la maladie eu corps social de la même façon que le médecin le fait pour la maladie d’un individu, on doit tout d’abord explorer les causes de la maladie. A quoi cela tient-il que la plupart des hommes ne soit pas libre aujourd’hui ?
Il faut cependant se garder d’un malentendu à ce propos. Lorsqu’on parle de liberté, beaucoup pensent exclusivement à la liberté politique, c’est-à-dire à la liberté de parole, de la presse, de réunion, de vote, etc., et peut-être aussi en même temps à la liberté nationale, c’est-à-dire à la liberté de chaque nationalité de vivre selon ses propres coutumes, de parler sa propre langue, etc. L’on sait que de graves abus ont régné autrefois à cet égard. Les Polonais par exemple, ont été réduits en servitude et brimés de manière indigne en Prusse ; la liberté de parole, de la presse et de réunion, a été soumise eux pires restrictions en Allemagne. Il va de soi que la Révolution victorieuse se devait de déblayer tout cela sur-le-champ. Elle a aboli d’un trait de plume toutes ces oppressions et entraves. Alors qu’auparavant le moindre mot contre les institutions publiques régnantes, quand il n’était pas exprimé de façon très adroite, entraînait des poursuites judiciaires, la prison et des sanctions, l’on peut aujourd’hui attaquer et même diffamer l’institution publique révolutionnaire existante de la manière la plus déchaînée ; la presse réactionnaire a le droit d’exciter continuellement le public contre la Révolution et ses conquêtes sans qu’on lui fasse la moindre difficulté. Si l’on ajoute à cela le droit de vote égal pour tous concernant le parlement, qui a été acquis même par les femmes, on est réellement parvenu à l’état que la démocratie bourgeoise a toujours prôné comme son idéal, et il est compréhensible que la presse libérale soit très satisfaite de cet état et mette en garde contre toute modification qui aille plus loin.
Mais pour le travailleur l’affaire se présente autrement. Pour lui, la liberté politique et nationale est importante, mais la liberté économique est encore plus importante. Il est certain que cela importe beaucoup qu’il puisse maintenant exposer publiquement et librement ses misères et ses griefs. Mais cela n’est fait cependant que dans le but qu’il y soit remédié. Et la liberté politique seule n’y suffit pas. Nous l’avons maintenant depuis plusieurs mois, mais le travailleur est toujours obligé, après comme avant, de renoncer à sa liberté personnelle lorsqu’il veut gagner son pain. Il doit toujours se mettre à la disposition d’une usine, d’une mine, d’un domaine agricole, et cette usine, cette mine, ce domaine agricole appartiennent toujours à des propriétaires quelconques, et le travailleur doit toujours, lors de son travail, se conformer strictement aux ordres des propriétaires ou des représentants désignés par eux.
De plus, sur un autre point très important, la situation du travailleur est restée jusqu’à présent la même qu’avant la Révolution, bien qu’il semble que ce soit le contraire : les revenus du travailleur sont toujours aussi incertains et aussi insuffisants qu’ils l’étaient auparavant.
Mais cela est-il exact ? N’entendons-nous pas à nouveau, depuis le premier jour de la Révolution, se lamenter publiquement au sujet des revendications de salaire "exorbitantes" des ouvriers, et les salaires n’ont-ils pas déjà été multipliés, durant la guerre, par trois, quatre ou cinq ? Ne s’élèvent-ils pas aujourd’hui à 600 et même à 1 000 marks par mois pour un homme ?
Tout cela est vrai, et pourtant il ne faut pas se fier aux apparences. Nous sommes aujourd’hui (en février 1919) en plein dans la pire des crises de production, le nombre des chômeurs croit de manière inquiétante, et celui qui a encore aujourd’hui son pain est en danger de le perdre demain. Il s’ensuit que ce ne sont pas le moins du monde tous les ouvriers qui ont des salaires élevés, mais seulement un certain nombre d’entre eux, ceux qui vivent dans des situations particulières (dans les grandes villes et dans certaines branches). Et enfin, une somme d’argent ne représente aujourd’hui que le tiers ou le quart de ce qu’elle valait autrefois ; avec 600 ou 1 000 marks, l’ouvrier ne peut acheter aujourd’hui tout au plus que ce qu’il se procurait avant la guerre avec 150 ou 300 marks. Cela provient, d’une part, de l’économie fondée sur le papier-monnaie et d’autres causes qui ont généralement renchéri les prix de façon aussi effrayante, et d’autre part, de cette connexion inextricable qui fait que chaque hausse de salaire se traduit immédiatement par un renchérissement des marchandises, et qu’ainsi cette hausse de salaire est reprise aussitôt dans la poche de l’ouvrier. A la vérité, ce n’est nullement une "loi naturelle" qu’une augmentation de salaire doive entraîner nécessairement une augmentation du prix des marchandises ; mais il est vrai que les capitalistes qui dominent la production s’efforcent toujours de faire supporter au public qui achète, la hausse de leurs frais, et donc aussi toute hausse de salaire, en majorant de façon correspondante le prix des marchandises, et que, dans les circonstances actuelles, ils y réussissent de manière particulièrement facile. Cela revient en réalité à ce que - comme les journaux bourgeois l’affirment tout à fait justement - les ouvriers paient en fin de compte leurs augmentations de salaire de leur propre poche. Mais ainsi se dissout donc dans le néant l’illusion selon laquelle ils pourraient vivre mieux grâce à des salaires élevés. Au contraire, les salaires ne sont hauts, comme on l’a déjà fait remarquer, que pour une partie des ouvriers, alors que le renchérissement formidable des prix est identique pour tous. Par conséquent, le niveau de vie des ouvriers dont le salaire-argent n’a que peu au pas du tout augmenté, est pire qu’auparavant.
D’après cela, la Révolution n’a pas encore apporté jusqu’à présent au travailleur d’amélioration précisément sur les deux points qui sont décisifs pour lui : la liberté personnelle et la sécurité économique. Et aujourd’hui encore, comme avant la Révolution, nous devons poser la question : à quoi cela tient-il que la plupart des êtres humains ne soient pas libres ?
Cela tient au fait qu’il leur est impossible de gagner correctement leur vie.
Nous l’avons déjà vu si l’ouvrier (et cela vaut également pour le petit et le moyen fonctionnaire, pour l’employé, etc.) ne renonce-pas à son indépendance, il ne peut rien gagner. Mais s’il le fait, il ne gagne jamais autant que ce qui pourrait lui suffire pour vivre de manière indépendante. C’est pourquoi sa dépendance, son manque de liberté, se perpétuent. Un homme qui, de toute façon, a un niveau de vie suffisant, ne renoncerait pas à son indépendance, il ne rejetterait pas sa liberté et son autonomie.
C’est ici que se manifeste le problème qu’il faut résoudre si les hommes veulent devenir libres leur situation économique doit être changée, améliorée ; ils doivent parvenir, pour le moins, à une aisance suffisante pour qu’ils ne soient pas contraints de vendre leur liberté pour un morceau de pain.

2. Économie de profit et économie de besoin. L’Etat capitaliste de l’avenir

L’ouvrier ne peut-il donc pas, grâce à son activité et à son esprit d’économie, gagner suffisamment pour que la vente quotidienne, immédiate, de sa force de travail ne lui soit plus nécessaire ? Ne peut-il pas, de cette manière, accéder graduellement à la liberté ?
Ce serait concevable, théoriquement, pour un travailleur isolé. Pratiquement, cela ne se produit pas. Dans les rares cas où des travailleurs particuliers se sont hissés au niveau des gens fortunés, cela ne provenait pas de leur activité et de leur esprit d’économie, mais souvent de traits de caractère moins sympathiques, et la plupart du temps de la chance. Cela est exclu pour l’ensemble de la classe ouvrière ou même pour une partie importante de celle-ci, car le mode de production capitaliste qui persiste aujourd’hui encore, comme avant la Révolution, repose sur l’existence d’une classe ouvrière ; il ne peut tolérer que la classe ouvrière en tant que telle disparaisse.
L’économie capitaliste signifie économie de profit. Cela veut dire : toute production doit rapporter au propriétaire de l’entreprise un surplus, un profit. Le profit ne peut naître autrement que lorsque les ouvriers ne reçoivent qu’une partie de la totalité des produits fabriqués (ou de leur valeur) - après déduction de ce qui est nécessaire au maintien et au renouvellement des moyens de production tandis que l’autre partie reste aux mains des propriétaires des entreprises. C’est ce qui fonde le fait que la classe ouvrière dans son ensemble ne peut jamais - à l’intérieur de l’économie capitaliste - obtenir des salaires assez élevés pour qu’elle soit capable de s’enrichir et pour qu’il ne lui soit plus nécessaire de vendre sa force de travail.
C’est de cela que découlent les conclusions de la doctrine qu’on appelait autrefois social-démocrate. Si nous voulons que les hommes parviennent à la liberté et au bien-être, nous devons sortir de l’économie capitaliste. La production, l’économie tout entière, doivent être organisées différemment, elles doivent être gérées sans le profit.
Si l’on demande maintenant à quoi peut ressembler une économie sans profit, il va de soi qu’elle doit servir exclusivement à couvrir les besoins. Au lieu d’avoir une économie dans laquelle le point de vue qui prévaut aujourd’hui pour chaque chef d’entreprise est d’obtenir un profite il faut une économie globale qui soit organisée de telle sorte qu’elle vise uniquement et seulement à satisfaire les besoins réellement existants d’objets utilitaires. La production socialiste doit remplacer la production capitaliste. Mais à quoi ressemble-t-elle ? Comment doit-on l’imaginer ?
Les adversaires du socialisme n’ont pas épargné leur peine pendant des décennies pour caractériser la production socialiste, et par là la société socialiste, comme une monstruosité effrayante qui ferait tomber l’humanité dans la misère et la décadence. Ils s’appuyaient pour cela sur la démarche intellectuelle suivante.
S’il n’est pas permis de faire du profit, l’homme de profit n’a aucun intérêt à employer son capital dans la production. Il n’y aura plus d’entreprises privées. Toute la production devra être prise en main par l’administration publique, par l’Etat. L’Etat sera l’unique entrepreneur. L’Etat, ou plutôt les personnes qui, selon le cas, gouverneront, acquerront ainsi sur chacun de leurs concitoyens un pouvoir si effrayant que toutes les tyrannies du présent et du passé ne seraient, en comparaison, qu’un simple jeu d’enfant. En effet, chaque homme sera contraint, pour vivre, de travailler selon les prescriptions et sous le commandement de l’autorité de l’Etat. Et ce n’est pas tout. Puisque l’autorité de l’Etat devra veiller à ce que la consommation et la production concordent entre elles de manière constante, elle ne peut se contenter de commander et de faire agir par routine les hommes dans la production, dans le travail. Elle doit également se préoccuper de la consommation ; elle doit prescrire à chaque individu ce qu’il peut et combien il peut consommer. Sinon, il pourrait arriver qu’on consomme trope ce qui aurait pour conséquence la pénurie ou la famine. Ou bien il pourrait se produire que l’on consomme trop peu d’une marchandise et que l’excédent se gâte. Des interventions régulatrices constantes de la part de l’administration publique dans le domaine de la consommation sont de ce fait indispensables. Et ainsi, toute trace de liberté personnelle disparaît.
Et on n’en a pas encore terminé avec la terreur qui, selon les ouvrages des adversaires du socialisme, caractériserait "l’Etat de l’avenir". L’administration publique ne peut naturellement pas agir autrement que selon le principe : droit égal pour tous. Par conséquente elle doit imposer à chacun la même quantité de travail, le même nombre d’heures de travail, et aussi attribuer à chacun la même consommation. L’un ne peut recevoir qu’exactement la même chose que l’autre et en quantité identique. Ainsi, toute individualité personnelle serait étouffée, toutes les différences personnelles disparaîtraient, tout serait plongé dans une uniformité monotone et grise.
Ce sont les reproches avec lesquels, depuis des décennies, on pré- sente "l’Etat de l’avenir" de manière effrayante : toute trace de liberté personnelle, et en même temps de particularité personnelle, auraient été éliminées en lui, et avec elles naturellement aussi tout esprit personnel d’entreprise, toute aspiration personnelle au progrès, ce qui devrait, en somme, paralyser à la longue toute activité humaine.
Nous devons nous expliquer à propos de ces reproches. A vrai dire, si l’on regarde de plus près, ce sont des reproches dans lesquels il n’y a rien d’extraordinaire qui puisse toucher la grande masse des hommes. Car toutes les horreurs, qui ont été mises au compte de "l’Etat de l’avenir", existent déjà pour le prolétariat dans l’Etat capitaliste du présent. Cela pourrait finalement être indifférent à l’ouvrier qu’il soit placé constamment sous la tutelle d’une autorité socialiste centrale ou d’un surveillant capitaliste. Et pour ce qui concerne la triste uniformité de la manière de vivre, elle aura du mal à devenir pire que ce qu’elle est déjà aujourd’hui pour la masse du prolétariat. Des doléances de ce genre sont manifestement des doléances bourgeoises, c’est-à-dire qu’elles ne touchent que le tout petit nombre d’hommes qui sont satisfaits de la situation actuelle et qui craignent de perdre, du fait du socialisme, ce qu’ils ont de plus que la grande masse de leurs frères humains.
Et qu’arrivera-t-il donc si l’on laisse - par crainte de la prétendue terreur provoquée par "l’Etat de l’avenir" social-démocrate - continuer à régner, à gouverner à son gré et à se développer, l’économie de profit ? On peut le prévoir avec une grande certitude, avec une certitude réellement scientifique.
Dans le Kölnische Volkszeitung - un journal bien connu du parti du Centre, qui s’oppose de manière résolue à tout socialisme et à tout communisme - a paru, en janvier 1907, une causerie d’économie politique d’où sont tirées les lignes suivantes :

"La fortune de la maison française des Rothschild se chiffre aujourd’hui à 10 milliards de francs. On peut apprécier l’importance de cette somme si l’on pense que la richesse nationale de la France entière est estimée à 200 milliards, de sorte que cette Maison en possède donc 1/20. Chaque année, 1/20 des profits du commerce et de l’industrie va dans les poches de cette seule famille."

C’était l’état des choses à ce moment-là. Etant donné que les Rothschild ne sont pas l’unique famille extrêmement riche en France, qu’il existe en plus d’elle quelques douzaines de maisons de nababs similaires, qu’elles soient de confession catholique, protestante ou juive, on peut concevoir facilement que la totalité de la fortune existante en France se trouve tout simplement en possession de ces quelques centaines de personnes, si bien qu’il ne reste rien pour les autres 35 ou 36 millions de Français. Mais les lignes suivantes sont encore beaucoup plus importantes :

"La fortune de 800 000 marks apportée à Paris par Jack Rothschild a grossi jusqu’à cette énorme richesse en moins de 90 ans... Et qu’est-ce que l’avenir réservera à la dynastie à "l’écu rouge" ? A n’en pas douter, sa chance continuera. "Mon père m’a laissé un milliard", disait le vieux baron Alphonse quelques jours avant sa mort, "et je laisse 10 milliards mon fils". Et cette augmentation de fortune fut le résultat d’une période d’à peine 36 ans. Dans l’hypothèse d’une croissance identique l’avenir, on peut parfaitement imaginer que le temps viendra où cette seule famille se sera accaparée de l’ensemble de la richesse nationale française... Les économistes regardent avec perplexité ce phénomène où les petites fortunes sont absorbées par les grosses, de la même manière qu’un aimant attire le fer qui est à proximité... L’accumulation d’immenses quantités de richesse dans une seule main est, parmi les phénomènes socio-politiques inquiétants du présent, celui qui est le plus inquiétant."

Cette prédiction ne contient absolument rien d’exagéré, rien d’extravagant, mais elle est tirée de la réalité : en effet, le fait que les Rothschild ne soient pas, et de loin, les capitalistes les plus riches du monde, le démontre. C’est ainsi que le même article nous raconte que le "roi du pétrole" américain Rockefeller aurait eu en 1906 un revenu de pas moins de 240 millions de marks, ce qui équivaut, après calcul, 660 000 marks par jour, 27 500 marks par heure et 460 marks par minute. On connaît également la sentence de Walter Rathenau d’après laquelle, déjà en 1910, "les destinées économiques du continent européen sont con— duites par seulement 300 hommes qui se connaissent tous".
Nous avons là l’image prise sur le vif de la situation vers laquelle nous allons si l’économie capitaliste de profit continue de se développer sans entraves sur la voie qu’elle suit. Le capital qui, aujourd’hui, n’appartient déjà plus qu’à quelques centaines ou milliers d’hommes, s’accumule dans des moins de moins en moins nombreuses. Ces quelques capitalistes parviennent ainsi à la possession de richesses fabuleuses et deviennent en même temps les maîtres absolus de toute l’existence économique des autres hommes, auxquels ils mesurent leur manière de vivre, leur travail et leur consommation, de façon intolérable. Pour la gestion de leurs affaires, ils ont besoin ensuite d’un état-major d’employés, de techniciens, de directeurs d’usine, etc., bref, d’une classe moyenne industrielle, qu’ils placeront dans une situation matérielle dans une certaine mesure supportable, mais qui ne jouira pas non plus d’une trace de liberté personnelle, tout d’abord parce que son nombre ne sera pas précisément important et qu’elle vivra dans la crainte constante d’être renvoyée au prolétariat sur un froncement de sourcils de ses maîtres. Et, en dessous, la grande masse grouillante du prolétariat, qui sera encore plus nombreux qu’aujourd’hui parce que tous les êtres, brisés dans la lutte engendrée par la concurrence capitaliste, y seront précipités - parmi ceux-là, beaucoup qui font encore aujourd’hui partie des possédants - et pour lesquels s’ajouteront encore à la dépendance absolue dans la vie économique, la pénurie, la misère nue, la peur du chômage.
Voilà à quoi ressemblera l’Etat capitaliste de l’avenir, auquel nous devrons nous opposer dans un délai pas très éloigné, si des mesures préventives ne sont pas prises à temps contre lui.

3. Le secret de la croissance de la production.

Comment les choses-doivent-elles se passer, à l’encontre de ce processus, si l’on agit selon les souhaits de la social-démocratie d’autrefois ?
Il faut se garder ici de verser quelque peu dans des démarches intellectuelles utopiques. Parce qu’il ne s’agit pas d’établir un plan le plus judicieux possible pour la construction future de la vie économique, mais parce qu’il s’agit plutôt de tirer des faits du passé et du présent des conclusions pour la réalisation de l’avenir.
Les faits nous montrent que l’évolution économique, depuis que nous savons quelque chose de l’histoire de l’humanité, a entraîné une croissance continuelle de la production et de la productivité (du rendement) du travail. Il n’y a qu’à comparer, de siècle en siècle, comment les hommes ont travaillé et quelles sortes de produits ils ont été capables de fabriquer par leur travail. Il y a 2 000 ans, toute la force de travail des sauvages qui habitaient dans les forts germaniques était dans l’incapacité de produire ce qu’un ouvrier moderne arrive à faire aujourd’hui avec la plus légère pression de son doigt.
Si l’on s’enquiert des voies et des moyens avec lesquels un tel perfectionnement est atteinte le regard tombe naturellement aussi et sur les machines et les appareils qui ont accru démesurément la force productive de l’ouvrier moderne. Mais les machines et les appareils ont dû d’abord être inventés et produits par le travail, et avant qu’on n’y arrive, il a fallu parcourir un long chemin lent et difficile. Si nous considérons l’évolution qui dura des millénaires avant qu’elle ne fournisse des machines au sens moderne du terme, il n’y a aucun doute possible sur l’origine de l’accroissement continu de la force productive nous le devons à la division sans cesse plus poussée du travail. Tant que l’homme isolé ne travaille que pour lui-même, il n’arrive qu’à pas grand-chose. Dès que plusieurs d’entre eux se réunissent et travaillent main dans la main, la quantité de leurs produits augmente. Plus le nombre de ceux qui travaillent ensemble est grand, plus la manière avec laquelle leur activité commune s’enchaîne est systématique, et plus la productivité augmente : c’est le principe que nous pouvons observer au travers de toute l’histoire économique de l’humanité.
C’est uniquement grâce à ce principe que l’invention et l’utilisation d’appareils et de machines ont été possibles. Elles ne sont donc elles-mêmes que le résultat de la division du travail. Comment l’artisan du Moyen-Age, qui était habitué à mettre en œuvre lui-même tous les gestes professionnels relatifs à sa corporation, aurait-il pu avoir l’idée d’installer des machines pour certains de ces gestes ! Mais vint l’époque de la manufacture. Elle décomposa l’activité multiple de l’artisan, qui exigeait un effort intellectuel élevé, en gestes spécialisés qui devinrent de plus en plus simples, de plus en plus mécaniques. Et lorsque finalement il n’y eut plus qu’une manipulation purement mécanique, comme l’aller et le retour perpétuellement identique d’un couteau, comme le mouvement continuel consistant à soulever et à laisser retomber un marteau, c’est alors que se présenta la possibilité de faire exécuter le travail par un appareil mécanique. C’est la naissance de la machine.
L’époque capitaliste a atteint, dans la croissance de la productivité, une proportion telle qu’elle laisse loin derrière elle tous les succès des périodes antérieures. C’est que le capitalisme a perfectionné le principe de la division du travail, de la réunion méthodique de nombreux travailleurs, à un degré insoupçonné.
Ce fut vers la fin du XV° siècle que le capital, qui n’avait pratiqué jusque-là pour l’essentiel que le commerce, intervint directement dans la production. Son premier acte fut de réunir de nombreux artisans dans un atelier commun, son deuxième acte consista dans une division du travail complètement nouvelle, inconnue jusqu’alors. Si les différents métiers artisanaux s’étaient constitués au cours du Moyen-Age, l’activité d’un métier artisanal donné fut désormais décomposée et partagée entre plusieurs personnes. Cette division du travail à l’intérieur de la profession, à l’intérieur de l’atelier, augmenta de manière très importante la productivité par rapport à l’artisanat médiéval. Elle fut poursuivie sans cesse durant environ 300 ans, elle décomposa l’activité délicate et ingénieuse de l’artisan d’autrefois en gestes de plus en plus simples, et finalement, tout à fait mécaniques, et elle conduisit de la sorte, comme nous l’avons déjà indiqué, à la machine.
La machine, dont l’introduction date de la fin du XVIII° siècle, est un instrument qui requiert dès le départ la coopération systématique de toute une série d’ouvriers. C’est au XIX° siècle qu’il revint de continuer à la développer de manière éclatante et dans une proportion vraiment gigantesque. Dans un premier temps, pendant plusieurs décennies, on agrandit continuellement la taille des usines. La grande usine est, précisément pour cette raison, plus productive et elle peut travailler à meilleur marché, parce qu’elle peut organiser son exploitation de manière plus méthodique que sa concurrente plus petite. Dans une usine moderne, les différents départements doivent en effet s’engrener avec la précision d’un mouvement d’horlogerie. L’exploitation interne d’une telle entreprise est fondamentalement différente de son activité externe sur le marché capitaliste. Chaque capitaliste fabrique pour l’extérieur autant de marchandises que c’est possible, et il cherche ensuite à les placer. Mais, dans une usine, chaque département travaille en fonction des besoins, fixés avec précision, des autres départements pour lesquels sa production est déterminée. Dans une usine de wagons, par exemple, il ne viendra pas à l’idée d’un département de fabriquer des roues au petit bonheur et à discrétion, mais au contraire il fait exactement le nombre de roues, de telle taille et de telle qualité, qu’il est nécessaire. Plus une usine est grande, et plus il y a de travailleurs à sa disposition, plus elle peut les répartir méthodiquement, plus elle peut utiliser la capacité de rendement de chacun : de façon satisfaisante et intensive, et cette dernière sera donc incomparablement plus élevée que dans une petite usine.
La transformation de la petite usine en une grande a été ainsi un moyen essentiel pour accroître la productivité. Et son allure s’est accélérée pour en arriver aux entreprises géantes qui occupent plus de 1 000 ouvriers. En 1895, il y avait déjà en Prusse, par exemple, 208 entreprises géantes de la sorte qui occupaient ensemble environ 400 000 personnes. 12 ans après seulement, en 1907, leur nombre était monté à 385 avec 990 000 employés et ouvriers environ. Parmi elles, il y avait des entreprises qui employaient plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers, comme par exemple la firme Krupp qui employait avant la guerre plus de 73 000 personnes. Et pourtant on alla encore plus loin en commençant, dans le dernier tiers du siècle précédent, à associer des entreprises séparées en vue d’une activité systématiquement commune. Dans les cartels, les entrepreneurs s’entendaient sur le volume de leur production. Dans les syndicats, on alla jusqu’à se partager, entre les firmes qui en faisaient partie, de manière tout à fait systématique et en fonction de la quantité et de la qualité, les commandes passées par les clients, si bien que les établissements particuliers travaillaient dans des spécialités déterminées et que l’ensemble du syndicat, qui comprenait souvent des douzaines d’établissements, se transforma en un organisme de production cohérent. Enfin, ce que l’on appelle le conglomérat est la preuve que la production systématique a atteint son degré le plus élevé jusqu’à présent. Un tel conglomérat contient dans une seule main toutes les entreprises, ou bien le plus possible d’entre elles, qui sont nécessaires à la fabrication de produits finis. Pour mieux comprendre, nous allons illustrer cela par un exemple.
La Gelsenkirchener Bergwerks-Aktiengesellschaft - Société anonyme des mines de Gelsenkirchen, au capital de 180 millions de marks avant la guerre) était, jusqu’en 1903, une "pure" houillère, c’est-à-dire qu’elle n’exploitait que des mines de houille. En 1909 elle mit en train la fusion, qui était achevée en 1907, avec la Schalker Gruben und Hüttenverein et la Aachener Hüttenverein Rote Erde. Par ce moyen, Gelsenkirchen annexait des exploitations minières, des hauts-fourneaux, des aciéries et des laminoirs de grande taille. En 1905, l’entreprise acquit la Compagnie de navigation Raab, Karcher et Cie, et en 1906, la Eschweiler A.G. für Drahtseilfabrikation - Société anonyme d’Eschweil pour la fabrication de câbles métalliques). Deux usines de tubes vinrent s’y ajouter durant cette même année. En 1909, elle construisit au Luxembourg ses propres hauts-fourneaux et aciéries et elle prit le contr8le d’une usine métallurgique française qui détenait des gisements de minerai.
Au bout du compte, ce conglomérat possédait donc, immédiatement avant le déclenchement de la guerre, sur une vaste échelle, des mines de houille et de métal, des usines métallurgiques, des aciéries, des laminoirs, des fabriques de câbles métalliques et de tubes, et sa propre compagnie de navigation. Il en était de même pour une série d’autres entreprises comme Phönix, Krupp, la Deutsch-Luxemburgische Bergwerks-A-G., etc.
Ce regroupement des différentes fabrications dans une seule main rend possible leur harmonisation, de sorte que l’une produit toujours exactement ce dont l’autre a besoin. De ce faite on économise une quantité extraordinaire de travail, au, ce qui est la même chose, la productivité du travail s’accroit de manière extraordinaire. Pensons seulement par exemple au charbon qui sera économisé si l’on peut transférer directement le fer brut encore brûlant et liquide du haut-fourneau au laminoir. Déjà en 1904, on évaluait les économies d’une aciérie combinée à pas moins de 15 marks par tonne d’acier fini. Il était donc naturellement inévitable que les grandes aciéries prennent de plus en plus en mains également la transformation de leurs produits. Lors de l’enquête officielle sur les cartels allemands, qui débuta en 1903, il fut déclaré : "Les grandes aciéries ne fabriquent pas uniquement des wagons de chemin de fer, mais tout ce qui les concerne, les tampons, les croisillons, les attelages, bref, tous leurs éléments. La Königs und Laurahütte fabrique tout pour ses wagons, depuis les roues jusqu’à la dernière pièce, excepté peut-être les ressorts, les vis et les rivets. La Dortmunder Union fabrique également presque toutes les garnitures pour son usine de wagons, de même que d’autres articles de quincaillerie, par exemple des vis pour les chemins de fer."
Voilà quelle était la situation immédiatement avant le déclenchement de la guerre. On ne sait pas en ce moment comment elle a évolué durant la guerre, car toutes les informations de ce type ont été tenues secrètes par les Etats belligérants. On sait cependant que, si l’on tient compte des besoins de la guerre, l’élévation de la productivité a été vraiment une nécessité. Cela permet d’en déduire un accroissement très important de la planification.
Nous nous trouvons donc en ce moment en présence d’une "socialisation du travail" qui s’est déjà fortement développée - dans la mesure où l’on entend sous le terme de "socialisation", conformément à son sens, la coopération systématique de plus en plus poussée d’un- grand nombre de personnes. Il ne peut y avoir également aucun doute sur le fait que cette évolution va se poursuivre dans cette même direction si elle continue à être abandonnée aux capitalistes privés. Ceux-ci savent en effet qu’il n’y a pour eux aucun autre moyen pour diminuer le prix de leur production et pour, de cette façon, continuer à exister dans la lutte concurrentielle. De cette manière, nous arriverions donc en fin de compte à une situation où l’ensemble de la production d’un pays serait systématiquement comme un engrenage de toutes ses branches et parties, à l’instar des divisions actuelles d’une entreprise industrielle moderne. Mais cela se produirait au prix de sacrifices atroces. La somme de misère, de détresse et de sang, serait incalculable si l’on abandonnait à l’avenir cette évolution au hasard aveugle de la lutte concurrentielle capitaliste. Car le résultat de cette évolution ne pourrait être que ce "féodalisme de fabrique" si précisément décrit où toutes les richesses et tout le pouvoir seraient attribués à une poignée de magnats capitalistes tandis que la masse du peuple endurerait la faim et l’esclavage. C’est ce qu’il s’agit d’éviter, et c’est pourquoi l’évolution doit être arrachée au hasard aveugle et être organisée selon une planification précautionneuse. C’est la tâche essentielle du présent. Nous n’avons que le choix entre le féodalisme de fabrique et le communisme, c’est-à-dire entre une économie globale planifiée qui se mettrait en place d’elle-même à l’aveuglette, ce qui occasionnerait d’innombrables et effroyables sacrifices, et une économie globale planifiée qui serait introduite avec méthode et précaution, la seule qui serait capable d’éviter ces sacrifices-là.

4. Production communiste et société communiste.

Il reste encore à répondre à la dernière question : à quoi ressemblerait l’économie parfaitement planifiée et organisée à notre sens, c’est à dire le communisme accompli ? Il ne s’agit donc pas ici, bien entendu, de l’époque de transition dans laquelle nous sommes sur le point d’entrer actuellement, mais de ce qui vient après et que Marx a appelé "la deuxième phase, la phase supérieure de la société communiste".
Qu’on imagine une société où toutes, nous disons bien toutes, les branches du travail dans un pays (et plus tard dans l’ensemble des pays) seraient socialisées, dans le sens que nous avons exposé, où donc tout le travail accompli serait strictement ajusté eux besoins, serait strictement organisé de manière planifiée constamment en vue d’un seul objectif : fournir de bons produits. En un mot : il s’agit de transposer et d’étendre la façon de travailler d’une entreprise géante moderne à la société tout entière.
D’après tout ce que les faits du passé nous enseignent, la productivité du travail s’accroîtra ensuite, par rapport à aujourd’hui, dans une proportion que nous ne pouvons pas du tout imaginer maintenant. Ce n’est pas une utopie, une promesse chimérique, mais au contraire une conclusion strictement scientifique. C’est l’un des très rares cas en économie sociale où l’on peut tirer des conclusions pour l’avenir avec la même certitude qu’en astronomie ou en mathématiques. L’on est vraiment capable de dire ici : il en sera ainsi.
Une productivité qui aura augmenté de cette façon sera à même de satisfaire tous les besoins imaginables - lesquels, il faut l’espérer, seront beaucoup plus importants que ceux d’aujourd’hui. En effet, la civilisation se manifeste avant tout par ce que les hommes consomment. Une faible consommation est l’indice d’une absence de civilisation. La productivité doit augmenter à un niveau tel qu’elle permette non seulement de satisfaire tous les besoins, y compris ceux qui apparaissent aujourd’hui comme superflus, mais même de les satisfaire en abondance. Et cela est possible par la voie de la socialisation du travail.
Une fois cette étape franchie, la nécessité de fixer à chacun une consommation différente de ses besoins n’existe plus.
C’est un point d’une importance particulière. En effet, l’idée qui rôde dans la plupart des têtes, c’est celle du "droit au produit intégral du travail", que le communisme doit soi-disant réaliser, ou bien celle du principe : "à travail égal, salaire égal". La première idée est de toute façon une absurdité : en effet, le "produit du travail" d’un individu n’existe pas, étant donné que déjà aujourd’hui - et encore plus dans une société communiste - tout objet fabriqué est le produit du travail de très nombreux êtres humains, sans qu’on puisse déterminer pour combien chacun y a contribué. Le second principe, associé à l’obligation absolue de travailler, jouera un grand rôle pendant l’époque de transition où nous entrons maintenant [1]. Mais cela n’est de qu’à la quantité limitée de produits disponibles qu’il est nécessaire de répartir de telle manière que chacun y trouve son compte. Si tout est en abondance - et c’est la première condition d’une société communiste il n’y a plus alors aucune raison pour de telles restrictions. Car le but du travail est précisément de mettre à la disposition de chacun ce dont il a besoin.
Mais maintenant, se pose une question très importante qui réclame l’attention la plus grave : qui détermine la qualité et la quantité des besoins ? Si n’importe qui avait le droit et le pouvoir de prescrire à chacun ce qu’il peut et combien il peut consommer, il ne serait alors pas question en effet de liberté personnelle. Et ceux qui traitent le communisme "d’Etat carcéral" auraient raison.
Mais cela est-il nécessaire ? Quand tout est en abondance, et quand, en particulier, chacun est sûr de retrouver quotidiennement ce qu’il veut avoir, alors il n’y a vraiment pas à craindre que les hommes fassent la noce et dilapident par pur caprice. Celui qui a attrapé une fois une indigestion, ne mangera ensuite et pour toujours qu’à sa faim, et la quantité que la nature lui permet. Nous pouvons donc dire tranquillement que chacun fixe lui-même la qualité et la quantité de ses besoins, et nous pouvons par-là traduire tranquillement le principe "à chacun selon ses besoins", qui est le fondement de la consommation dans la société communiste, par : "chacun reçoit ce qu’il veut avoir". — On peut imaginer une organisation où une profession, qui correspond à celle du commerçant actuel, s’occupe de la détection des besoins, puis de la fabrication des produits dans la quantité et la qualité requises, ensuite de leur transport vers tous les lieux où on en a besoin, de leur emmagasinage et de leur gestion dans des entrepôts, et finalement de leur distribution en fonction des souhaits des consommateurs individuels.
C’est seulement quand le principe : "chacun consomme ce qu’il veut, comment et où il veut", sera appliqué que nous aurons créé les conditions d’une réelle liberté personnelle. Et ensuite, c’est seulement quand chacun sera assuré dans tous les cas de subvenir à ses besoins, qu’il pourra choisir librement son métier. On oublie généralement aujourd’hui le rôle extrêmement important que joue le choix du métier dans le domaine de la liberté personnelle. Le métier, le travail, - comme nous l’avons déjà indiqué - remplit toute la vie ; il lui donne son contenu propre. Pouvons-nous appeler "libre" un homme qui n’est pas en situation de décider, pour le choix de son métier, uniquement et seulement en fonction de ses aptitudes, de ses dispositions et de ses goûts personnels, et de s’assurer ainsi une place où le travail lui procure de la joie et où, par conséquent, il fait du bon travail ? Aujourd’hui - après la Révolution comme avant elle - seul un nombre infime de personnes, à savoir celles qui ont des parents très riches, se trouve dans cette situation. Tous les autres, et cela ne vaut pas uniquement pour les prolétaires proprement dits, pas seulement non plus pour la classe moyenne, mais aussi pour les moyennement riches, doivent prendre en considération avant toute chose la question de savoir si, avec le métier qu’ils ont choisi, ils peuvent gagner leur pain. Mais pour les prolétaires, c’est-à-dire pour pas loin de la totalité des hommes, c’est une considération externe qui tranche exclusivement ce point : pour eux, les souhaits et les capacités n’entrent pas du tout en ligne de compte. Du fait de la pauvreté de leurs parents, ils sont contraints, pour la plupart, d’accepter des métiers et des lieux de travail qui font de leur vie un fardeau et un tourment. Si nous voulons libérer les hommes, nous devons les rendre libres au cours de leur travail, et cela ne se produira que grâce au communisme qui leur garantira la sécurité de subvenir à leurs besoins dans tous les cas.
Ce n’est que lorsque nous aurons vraiment le choix du métier qu’alors chaque homme pourra s’adonner à une activité qui lui procurera plaisir et joie, qu’alors le travail se transformera en ce qu’il doit être : un véritable bonheur de vivre. Par suite, il est inutile de s’inquiéter de ce que quelqu’un pourrait ne pas travailler assez. Au contraire, étant donné le libre choix du métier, il faut s’attendre à une nouvelle et forte augmentation de la production et du rendement du travail° Et de ce fait, la nécessité de pousser les hommes au travail disparaît. On peut donc aussi laisser régner une véritable liberté lors du travail et traduire tranquillement le principe "à chacun selon ses capacités", en : "chacun fait ce qu’il veut."
C’est ainsi qu’avec la société communiste nous aurions créé pour la première fois les conditions sur lesquelles une humanité libre pourra croître, les conditions pour un développement complet et libre de la personnalité.

2° PARTIE : LES MESURES PRATIQUES A PRENDRE IMMÉDIATEMENT.

1. Que doit accomplir un programme communiste ?

Les questions les plus importantes du programme communiste, lorsque le moment de la transformation du monde capitaliste en monde communiste est venu, sont l’expropriation du capital et l’organisation du travail communiste.
Les programmes communistes qu’on a connus jusqu’à présent ne se sont guère souciés de décortiquer clairement ces tâches et d’indiquer les voies menant à ce juste objectif, et ils ‘sont tenus pour l’essentiel à poser la revendication générale de l’expropriation du capital. Or l’expropriation du capital et l’organisation du travail communiste doivent être traitées comme deux choses allant strictement de pair. Il ne suffit pas d’établir le programme communiste uniquement jusqu’à l’expropriation du capital, mais il est indispensable de s’employer également à l’organisation de la nouvelle communauté de travail de la façon la plus détaillée. En particulier, il s’agit aussi de discuter pour savoir si, et de quelle manière, le communisme est en mesure de convenir aux conditions exceptionnelles et difficiles du présent, si, par exemple, le communisme est prêt à approuver de vastes grèves, et si, éventuellement, il ne reculerait pas devant le travail obligatoire pour la mise en vigueur de l’organisation planifiée.
Le programme communiste doit traiter la réalisation de l’expropriation en connexion directe avec l’organisation planifiée du monde communiste afin d’obtenir de la classe ouvrière, par un processus de mûrissement, sa collaboration à cette organisation qui en est à son début. Et une propagande portant sur le caractère économique de nos luttes, si cette propagande expose la réalisation du programme communiste donnera à celles-ci un tout autre contenu que jusqu’à présent. Les luttes salariales qui ont été menées à de nombreuses reprises dans cette dernière période n’ont montré que trop clairement le caractère insuffisant des améliorations qu’elles ont permis d’atteindre concernant la situation de la classe ouvrière : en effet, chaque augmentation des salaires, en particulier quand elle se produit de manière inconstante comme c’est l’usage aujourd’hui, est immédiatement répercutée sur les prix des marchandises, de sorte que la misère des ouvriers ne sera pas corrigée même grâce à de très fortes hausses de salaire. Mais quand les ouvriers s’apercevront de l’insuffisance des luttes salariales actuelles, cela aura alors pour conséquence l’approfondissement ultérieur de la lutte par la revendication de l’expropriation du capital. Les luttes conscientes des ouvriers pour l’appropriation du capital lui-même prendront la place des luttes pour un salaire plus élevé. Mais cette question également ne peut être résolue à moitié ; car il est trop facile de s’arrêter à l’idée qu’avec la conquête des usines le royaume millénaire aurait commencé pour les ouvriers ; il s’agit au contraire de dire, ici aussi avec une grande fermeté et une clarté qui ne prête pas au malentendu que l’expropriation du capital ne peut avoir lieu au profit des ouvriers employés fortuitement dans une usine, dans un domaine, etc., mais que les ouvriers qui y sont employés fortuitement ne sont des propriétaires que pour autant qu’ils constituent eux-mêmes une partie de la communauté, et que les résultats de la production, le bénéfice du travail accompli dans cette entreprise, ne justifient pas un droit préférentiel particulier pour les ouvriers qui y sont employés. Il faut détruire dès à présent l’idée qu’avec l’expropriation du capital le temps est venu pour la classe ouvrière d’hériter, par la permutation des rôles, de la façon de vivre des maîtres capitalistes. De même qu’il est certain que le communisme garantira, à un degré élevé, une existence gaie, joyeuse et heureuse, à tous les êtres humains, de même, il est certain également que le passage dans ce nouveau monde exigera, par suite de la débâcle économique actuelle, la tension de toutes les forces ainsi que le plus grand zèle et le plus grand dévouement de taus ceux qui appartiennent à la communauté nationale.

2. Quelles sont les entreprises à exproprier ?

Notre économie est ancrée, d’une part, dans la production, d’autre part, dans la distribution et le transport. Tout autre travail utile ou inutile qui est accompli par ailleurs se rattache à ces deux domaines. Il s’agit donc de transformer, d’un côté, l’agriculture, l’exploitation minière et l’industrie, et, de l’autre, le commerce et la circulation, tandis qu’on peut ne pas tenir compte provisoirement de tous les autres domaines qui ne sont, pour une part considérable, que des activités capitalistes accessoires. C’est ainsi que la transformation des banques, qui jouent un rôle essentiel dans la production capitaliste, est d’une importance moindre, ce qui ne veut pourtant pas dire que ces centrales capitalistes de la répartition du profit doivent conserver leurs anciennes fonctions. Au contraire, le système bancaire, qui est volontiers qualifié de cerveau de l’industrie moderne, se verra privé naturellement, du fait de l’expropriation des grandes entreprises, de la partie la plus importante de son activité antérieure, celle du contrôle et de la distribution capitalistes du profit.
La transformation du monde capitaliste en monde communiste doit s’attacher au principe de gagner le moins possible le travail utile, même s’il sert encore provisoirement un intérêt privé. C’est pourquoi la question de l’expropriation devra être constamment associée à la question de savoir si ces travaux utiles seront entravés au complètement arrêtés par l’organisation planifiée. Car, dans la société actuelle, le petit savetier et le petit paysan qui possède 10, 20 ou 30 arpents de terre, le serrurier qui effectue des réparations, etc., accomplissent également un travail utile et nécessaire. Il est hors de doute que de telles entreprises, qui ne se maintiennent en règle générale que grâce au labeur acharné de leurs propriétaires, ne seront interrompues, dans la période de transition, que si un intérêt supérieur l’exige de toute nécessité. Ce qui importe au contraire c’est de se consacrer en premier lieu aux grandes entreprises. nais, afin que les propriétaires des petites et moyennes entreprises n’aient pas un avantage particulier par rapport aux grands capitalistes, du fait qu’il leur est permis de produire pour leur profit personnel, il est nécessaire ici aussi d’intervenir dès à présent par la règlementation, car sinon ces entreprises pourraient devenir des refuges pour le capital. C’est pourquoi l’expropriation ne doit pas se limiter aux très grandes entreprises, mais elle doit aller aussi loin que les conditions le permettent. Le signe caractéristique le plus important est qu’une entreprise soit dépendante de la force de travail du propriétaire antérieur. Lors de l’expropriation, le désir de collectiviser le plus vite et le plus largement possible entre en contradiction avec le fait qu’une expropriation complète provoquerait un blocage trop grand des petites productions, dont l’importance, par exemple dans l’agriculture, est encore tout à fait considérable. L’expropriation s’impose donc toujours lorsque l’activité personnelle du propriétaire n’a que peu ou pas du tout d’influence sur la production, au lorsque son remplacement par une autre force de travail est possible sans difficultés. Cela a, par exemple, peu de sens d’exproprier le petit paysan qui travaille avec sa famille et quelques aides, car on perdrait de la sorte la bonne volonté de sa propre et importante force de travail. Dans les petites entreprises, la direction se trouve presque toujours entre les mains du propriétaire, qui personnifie pour cette raison une quantité considérable d’expériences pratiques irremplaçables. C’est pourquoi l’expropriation des petits agriculteurs conduirait à de vastes blocages de la production. Ce qui ne veut pas dire que cette forme économique doit être conservée pour l’éternité, mais au contraire qu’il faut ici aussi prendre des mesures de concentration. A notre avis, la limite est à tracer là où la direction de l’entreprise peut être transférée à d’autres personnes sans dommages économiques. Bien que la réponse à la question de savoir où se situe cette limite dans chaque cas dépende beaucoup des particularités de l’entreprise considérée, il existe cependant dans tous les secteurs économiques, pour une certaine taille de l’entreprise, des normes d’administration suffisamment sûres pour que le remplacement éventuellement nécessaire du propriétaire par un autre chef d’entreprise se passe sans difficultés. Il. n’est en outre nullement souhaitable qu’après l’expropriation le propriétaire au le directeur précédents quittent l’entreprise, mais il est, au contraire, de l’intérêt de la communauté que sa force de travail soit, dans la mesure du possible, gardée. Si l’on s’en tient à ces considérations, il est préférable de ne pas fixer, dans un premier temps, la limite de l’expropriation trop loin vers le bas. Dans l’agriculture, elle pourrait être cherchée aux alentours de 30 familles de travailleurs régulièrement occupées.
Dans l’industrie minière, la question de l’expropriation est relativement facile à résoudre puisqu’on n’y trouve presque plus de petites entreprises et qu’en plus le nombre d’entreprises existantes est relativement faible. L’expropriation de l’industrie minière apparaît par conséquent comme s’imposant sans réserve.
Dans l’industrie et l’artisanat, la question de savoir jusqu’où l’expropriation doit être appliquée est plus compliquée. La division du travail dans l’industrie a donné naissance à des productions multiples pour lesquelles, à l’inverse de l’agriculture et de l’exploitation minière, on ne peut pas toujours dire, sans réflexion approfondie, si, dans l’intérêt de la communauté, il est juste de les poursuivre dans la situation actuelle. Ce n’est que lorsque cette question a été réglée que l’on peut examiner l’étendue de la socialisation des industries principales. La réponse à la question de savoir quelles productions devront être poursuivies et pour quel volume, ne peut être que le résultat d’études précises qui doivent être entreprises immédiatement par un gouvernement socialiste. Il ne peut s’agir à ce sujet que de productions qui, pour le moment, sont importantes et nécessaires.
Pour les productions qui ont été trouvées nécessaires, la question de savoir à partir de quelle taille l’expropriation est à mettre en œuvre immédiatement, dépend, comme nous l’avons déjà dit, de l’influence que le propriétaire exerce directement sur la production par sa force de travail. Tandis que dans les grandes entreprises de l’industrie moderne les méthodes techniques de travail relatives à la production et à l’administration reposent sur une base scientifique, ce qui signifie que les outils intellectuels nécessaires à la production sont devenus indépendants des personnes qui les utilisent à un moment donné, cette condition du travail s’atténue d’autant plus que l’entreprise est petite. Tandis que, dans un laminoir moderne, dans une entreprise géante moderne de l’industrie mécanique ou électrique, les personnes chargées de la direction sont engagées de la même manière que des portiers, et que leur remplacement ne fait en règle générale pas de difficultés insurmontables, de sorte que de telles entreprises sont mûres pour l’expropriation sans discussion, l’expropriation, par exemple, d’une fabrique d’aiguilles chirurgicales, de petite taille mais travaillant malgré cela de façon raffinée, ne sera pas accomplie sans dommages au cas où le propriétaire précédent s’y opposerait. Mais il n’est toutefois pas nécessaire de penser à des complications techniques particulières, car, dans le grand organisme économique ramifié actuel, l’administration commerciale d’une petite entreprise exige aussi un degré élevé de connaissances et de zèle ; ou, mieux encore, la complication de la machinerie économique actuelle réclame, pour s’y incorporer, de la part des dirigeants de beaucoup de petites entreprises un travail et des connaissances considérables, bien qu’ils n’aient pas à leur disposition pour ce faire l’appareil administratif étendu qui existe à cette fin dans les grandes entreprises. Cette difficulté s’atténue naturellement avec la planification progressive de l’économie, mais, dans l’époque de transition, il ne sera pas possible de se passer de l’activité d’un grand nombre de ces petites entreprises. Il faudra, au contraire, dans certaines branches d’activité, comme par exemple dans l’agriculture, tout faire pour soutenir également les petites entreprises. Etant donné que la complication de l’industrie rend le remplacement de celui qui dirige vraiment l’entreprise bien plus difficile que dans l’agriculture, et que celui qui dirige l’entreprise est le plus souvent son propriétaire, la limite de l’expropriation devra être placée plus haut dans l’industrie que dans l’agriculture. Il nous semble qu’elle doive se situer dans un premier temps au niveau de 300 salariés. Ici aussi, il s’agira à nouveau de réunir les petites entreprises restantes en coopératives et de prendre les mesures pour que le profit y soit cantonné dans des limites modérées.
Dans le commerce en revanche, pour autant qu’il est question de commerce pur (toutes les entreprises, qui font en même temps du commerce et de la production, doivent être incorporées au groupe de leur branche de production), les conditions se présentent différemment. Le commerce pur, qui joue exclusivement un rôle d’intermédiaire, doit être transféré aussi vite que possible entre les mains de la communauté, en particulier le commerce de gros. Il faut ici aussi distinguer entre les branches qui ont de l’importance et celles qui n’en ont pas (à ne pas confondre avec les productions nécessaires et pour l’instant importantes). Pour autant qu’il s’agisse, dans la distribution de produits importants, denrées alimentaires, acier, bois, charbon, engrais, machines, etc., des branches d’industrie principales, l’expropriation du capital et le regroupement dans les plus brefs délais des entreprises de commerce en gros sont indispensables. Si des établissements de commerce en gros ne sont pas provisoirement frappés d’expropriation, il ne peut s’agir que de ceux qui occupent moins de 5 employés. Dans le commerce de détail, l’expropriation ne peut pas être appliquée immédiatement sur une vaste échelle cas le système des petits points de distribution existant doit être provisoirement conservé. Ceci est une nécessité, car il dépend fortement de ces petites entreprises que la distribution des produits soit troublée ou non. Dans les magasins de détail, le grand nombre des types de marchandises-disponibles exige, surtout lorsqu’il n’existe qu’une petite quantité de chaque sorte d’articles donnée, un zèle particulièrement grand de la part du dirigeant, qui est presque toujours le propriétaire, afin que les marchandises disponibles ne subissent aucun dommage à la suite d’un manque de soin ou de surveillance. C’est pourquoi, dans un premier temps, la limite de l’expropriation pour les magasins de détail ne pourra pas être placée trop loin vers le bas. Nous estimons que cette limite se situe au niveau de 20 employés occupés régulièrement.
Dans les transports, l’expropriation doit toucher un domaine plus étendu. L’entreprise moderne est impensable sans une organisation d’ensemble des transports. Les moyens de transport existants sont déjà, pour leur plus grande partie, en possession de la communauté, comme les chemins de fer et la poste, et il n’est pas nécessaire de démontrer que la qualité de nos transports sera grandement améliorée si toutes les autres organisations de transport existantes travaillent également dans l’intérêt de la communauté. Les tramways, le transport par eau et par route, doivent être, à notre avis, complètement collectivisés et incorporés aux autres voies de communication, de telle sorte que, provisoirement, seules les entreprises de transport qui effectuent ce genre de travail régulièrement avec moins de 5 véhicules puissent être exemptées de la socialisation.
Avec l’expropriation des grandes entreprises et avec la situation particulière qui fait qu’en même temps un nombre considérable de petites entreprises capitalistes sera conservé, la question du revenu maximal doit être examinée et réglée. La transformation de l’économie capitaliste en économie communiste, et l’obligation de la société communiste de prendre soin de chaque individu, même s’il ne peut pas travailler pour l’instant ou même s’il n’existe pas une occupation appropriée pour lui, exige en contrepartie la fixation d’un plafond de revenu. Bien que l’idéal communiste réclame : de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins, ce qui représente l’abolition du travail contre salaire, la période de transition ne connaît naturellement pas encore une telle possibilité. Au contraire, nous savons combien, par-dessus le marché, notre économie est délabrée et combien elle a besoin de la reconstruction la plus laborieuse, pour qu’on ne puisse s’empêcher, surtout dans une telle époque, d’accorder des récompenses particulières pour des performances particulières. Pour le chef d’entreprise ainsi qu’en général pour tout travail particulièrement précieux, des rémunérations particulières seront encore temporairement nécessaires, mais l’échelle de ces rémunérations ne pourra plus admettre cependant les profits gigantesques de notre grande industrie actuelle.

3. L’expropriation des grandes entreprises.

Etant donné que les luttes en faveur du communisme sont menées en première ligne par les ouvriers d’industrie, ce sont eux qui sont appelés en premier lieu à apporter leur concours à la transformation de l’économie. Les productions expropriées devront être administrées pour le compte de la société communiste avec l’aide des ouvriers qui y sont employés. Le conseil ouvrier, élu par les ouvriers eux-mêmes, prend la place du propriétaire antérieur. Cette prise de possession doit se dérouler en toute clarté afin que les ouvriers, qui sont employés dans l’usine concernée, ne s’en croient pas les propriétaires personnels en héritant de la situation du capitaliste ; mais il faut sans cesse attirer l’attention avec insistance sur le fait qu’aussi bien l’ouvrier individuel que l’ensemble du personnel, qui comprend évidemment aussi les forces techniques et commerciales, ne sont propriétaires qu’en tant qu’ils sont membres de la société. Les propriétaires précédents sont, du fait de cette expropriation, dépouillés de leur pouvoir discrétionnaire antérieur sur les hommes et les choses dans l’usine, mais, dans la mesure où ils remplissent une fonction dans cette usine et où leur présence ne présente pas d’inconvénient, ils continuent de rester à leur ancien poste contre une rémunération appropriée, étant donné qu’en général le comité d’administration élu par les ouvriers de l’usine doit être considéré plutôt comme une instance de contrôle. La direction de l’usine doit, provisoirement, et pour autant que c’est possible, rester entre les mains des dirigeants précédents, étant entendu que l’occupation ultérieure des fonctions dirigeantes dans la gestion des productions doit s’effectuer en collaboration avec les comités d’un degré plus élevé qui sont encore en discussion.
La question de la fixation des salaires change de nature avec l’expropriation. Si elle se présentait jusqu’à maintenant sous la forme d’une lutte avec le détenteur du capital pour lui arracher autant que possible de son profit, elle se ramène, après l’abolition de l’exploitation par les capitalistes, à la question d’évaluer la quantité de denrées alimentaires et d’autres produits de première nécessité qui existe dans le pays et qui peut être partagée. La question du salaire doit se transformer maintenant en question de la quote-part de chacun au produit national. C’est pourquoi, après l’abolition du grand capital et la limitation des possibilités de profit des capitalistes qui restent encore, elle ne peut plus être qu’une question de calcul.
Pendant la période de transition, il ne sera pas possible d’effectuer la répartition de tous les produits sur la base du seul salaire. Dans un premier temps, il ne s’agira au contraire que de mettre en route une réglementation de la répartition au moyen de la fixation d’une quantité minimale des produits de première nécessité et par la définition simultanée du revenu minimal correspondant. Dans la première période de la collectivisation, on ne pourra pas éviter, de ce fait, la forme de répartition des produits par le salaire et l’argent. Il s’agit donc de déterminer le salaire, et aussi le revenu qui est garanti à ceux qui ne travaillent pas, de telle sorte que la quantité minimale puisse être achetée. D’autre part une limite maximale du revenu est fixée lors de la socialisation. Etant donné qu’il faut tenir compte encore des anciennes manières de penser des hommes, qui sont habitués à ne faire quelque chose que s’ils en retirent un avantage matériel immédiat, la limite maximale ne peut pas être trop faible. Elle doit correspondre au revenu du directeur d’une entreprise moyenne, et elle serait donc à établir à quelques milliers de marks par mois, si l’on prend pour base les prix actuels. Il doit être également possible d’assurer des rémunérations exceptionnelles pour des travaux exceptionnels de toutes sortes, que ce soit pour la direction d’entreprises productives, au bien dans un domaine technique, économique, artistique ou autre.
La victoire du communisme ne supprimera sans doute pas la misère et le dénuement sur-le-champ. Rien ne serait plus faux que de laisser se répandre l’illusion que, le jour de l’institution d’un gouvernement socialiste, le royaume millénaire sera fondé sur terre et qu’il fera futilement entrer joie et bonheur dans toutes les chaumières. Bien au contraire, l’économie capitaliste, désorganisée par la guerre et adonnée au gaspillage, a besoin de l’activité de tous, une activité caractérisée par l’effort soutenu et l’esprit de sacrifice, pour que la nouvelle et vigoureuse structure communiste puisse surgir d’elle. Et il ne faut pas prendre les sacrifices pour de simples paroles, car chacun devra travailler, peut-être plus qu’avant, pour qu’à la place de la misère on en arrive à un monde nouveau et meilleur. Mais si cette nouvelle construction est commencée avec l’élimination du profit capitaliste, l’humanité laborieuse se rapprochera réellement chaque jour de l’objectif de l’amélioration. Ensuite, la vie sombre, opaque et désolée, que les ouvriers, et avec eux presque toute l’humanité, sont encore obligés de mener aujourd’hui, n’existera plus, car la peine et le travail ne seront plus fournis pour le Moloch du capitalisme, mais pour la communauté des hommes, c’est-à-dire précisément pour chacun d’entre eux. C’est pourquoi le plus grand devoir sera, dans la société communiste, le devoir de travailler, et il sera identique pour tous, comme le droit au salaire et à la subsistance. Ce devoir de travailler exige que la société communiste doit avoir le droit, lorsque c’est nécessaire, de contraindre tout individu à travailler.
L’obligation pour la société de donner également un revenu à celui pour lequel il n’y a pas de travail dans son occupation précédente, doit lui donner le droit de l’employer ailleurs, là où il manque des forces de travail.
Mais afin que personne ne soit lésé ou trompé par ces mesures, les organismes corporatifs mis en place doivent pouvoir être contrôlés et révoqués à tout instant par leurs mandants. C’est pourquoi un gouvernement socialiste doit considérer comme étant sa mission la plus noble que de tels contrôles soient institués, et il doit s’efforcer lui-même de soumettre à tout instant et le plus largement ses actes au public afin de parvenir ainsi, en dehors de son propre contrôle, à ce que toutes les autres organisations administratives agissent de la même manière ouverte

4. Après l’expropriation.

Les usines, les mines et les autres productions expropriées doivent être intégrées de façon planifiée aussi vite que possible. La question la plus importante dans toutes les entreprises en général est de décider immédiatement si les produits qui y sont fabriqués sont de toute première nécessité. S’il s’agit de produits dont la nécessité est évidente, leur fabrication doit être augmentée et accélérée avec tous les moyens disponibles. S’il s’agit de produits dont la nécessité n’est pas immédiatement manifeste, la production doit être interrompue pendant environ une semaine afin qu’elle soit soumise à une régulation centrale et à un accord mutuel. La condition d’une régulation centrale est le recensement central de tous les moyens de production existants. C’est pourquoi il faudra, avec l’aide de tous les travailleurs disponibles et en toute hâte, dresser, dans toutes les entreprises, un inventaire précis des moyens existants, c’est-à-dire des immeubles, des installations de production, des machines, etc., auquel doit s’ajouter la liste détaillée des produits fabriqués dans l’usine, la mine, etc. La direction de l’usine doit se concerter avec le comité d’administration élu par les ouvriers et, en même temps et sans délai, avec les administrations des entreprises du même type de la province, afin de constituer au plus vite un comité économique pour la branche d’industrie concernée. Il est donc nécessaire que, pour toutes les branches industrielles importantes, le gouvernement socialiste ébauche l’organisation de comités économiques. C’est de cette manière que, en quelques jours, doivent être constitués des comités économiques pour la fabrication des machines agricoles, pour la production sucrière, pour les outils métalliques, pour l’industrie du vêtement, pour l’industrie du bois, etc. Les comités économiques de district s’associent, en collaboration avec le gouvernement communiste, aux comités économiques centraux de branche de production, qui doivent mettre en place un haut comité économique pour le règlement des principales questions économiques. Il est évident que tous ces organismes corporatifs doivent être préservés de tout mandarinat par une éligibilité à court terme et par la possibilité de révoquer à tout instant leurs membres.
Pour un certain nombre de grosses entreprises, il ne pourra être répondu à la question de savoir s’il est juste pour l’instant de continuer à fabriquer les produits qu’elles fournissaient jusqu’à présent, qu’après l’installation du conseil économique central et l’établissement d’un plan de production par ce dernier. C’est pourquoi c’est une tâche particulièrement importante pour le conseil économique central d’établir une liste des produits importants afin que les branches industrielles qui fabriquaient jusqu’à maintenant des produits peu importants, s’adaptent aux objectifs des besoins immédiate. Il est évident que le conseil économique central peut décréter si et comment il faut arrêter des productions, et de quelle manière des productions doivent être étendues. D’autre part, il lui revient de prendre aussi en charge le recensement central et la répartition des matériels et des autres moyens de production existants, et de devenir le lieu où les fils entrelacés de notre économie, qui s’embrouillaient jusqu’à présent, seront saisis de façon centrale et planifiée. Mais si - et il ne sera pas possible autrement de remettre en état de marche notre économie gravement malade - l’Etat met au chômage, dans un premier temps, de larges couches de la population par l’arrêt des productions de faible importance, il faut naturellement garantir à chacun une quote-part minimale du produit national sans tenir compte du fait qu’il puisse ou non trouver pour l’instant un emploi en tant que travailleur. Mais, par ailleurs, personne n’aura droit à être occupé absolument à son ancien poste de travail ou à son lieu de travail précédent au cours d’une transformation aussi radicale qu’est la construction de l’économie communiste. L’absence de planification et la confusion de la production capitaliste, ainsi que le travail socialement inutile qui y est effectué pour des raisons d’économie privée, seront à l’origine de la disparition de toute une série de catégories professionnelles. Certains seront frappés de manière déplaisante par ce phénomène mais, bon gré mal gré, ils devront s’accommoder de ce changement dans leur vie, et plus vite ils le feront et ils entreront dans la vie économique à leur nouveau poste, plus leur travail sera profitable à la communauté, et donc à eux-mêmes.
La collectivisation ne tolère pas, comme cela est admis trop souvent, le passage de la production en régie d’Etat, afin de continuer à la gérer ensuite à l’ancienne manière fondée sur le profit, ce qui n’aurait comme seule conséquence que le remplacement du capitaliste privé par l’Etat ; elle signifie, eu contraire, l’élimination du profit et l’approvisionnement de la communauté nationale en tous produits. Le calcul des prix ne peut donc servir qu’à ce seul objectif, étant bien entendu qu’il faut également tenir compte du remplacement des moyens de production consommés ainsi que de la constitution d’un fonds de réserve pour l’extension de la production, et aussi d’un fonds de réserve et d’assurance contre les accidents, les dommages des aux événements naturels, etc. En outre, la production doit fournir toutes les valeurs qui sont nécessaires pour rendre possible le travail socialement utile qui se situe en dehors de la production et pour remplir les obligations éventuelles vis-à-vis des communautés étrangères.
Après la prise en compte des éléments qui viennent d’être énumérés, le prix ne pourra servir qu’au seul objectif de répartir les produits disponibles, et son calcul, dans la Période de transition, devra prendre pour base le temps de travail fourni. Il faudra donc que, dans la période de transition, le prix des marchandises résulte du salaire payé, auquel s’ajouteront les valeurs qui doivent être mises en réserve par les entreprises concernées à des fins particulières au général. L’économie communiste rompra avec l’échange valeur contre-valeur, et au lieu de cela - comme cela se produit déjà avec l’allocation de chômage où l’on distribue de la valeur sans contrepartie - elle s’occupera du partage de l’ensemble de la production, le plus possible en fonction des besoins. Peut-être que l’équivalent donné sous forme de salaire sera même, par moments, trop faible. Aussi, dans les industries importantes, où il n’est pas possible d’employer pour l’instant plus d’ouvriers, on admettra comme une chose normale que les ouvriers disponibles fournissent un plus grand nombre d’heures de travail. Mais de telles circonstances ne seront que passagères, car la quantité de forces de travail libérées par la transformation de l’économie est si considérable que le surcroît de travail de certains pourra être compensé sous peu par l’adjonction de nouvelles forces de travail. Dans ce contexte, il devient à nouveau évident que la simple revendication de hausses de salaires a peu de sens si l’on ne change pas le système capitaliste. Et la mise en œuvre de mesures de contrainte lors de la régulation communiste de l’économie prendra, même pour le dernier des ouvriers, une toute autre couleur s’il a conscience que c’est l’amélioration pour la communauté que l’on s’efforce d’atteindre, et qu’il ne court pas le danger de récolter alternativement, durant des années, un travail pénible et puis le chômage et la misère. La régulation et la réorganisation de l’économie se feront d’autant plus rapidement que la socialisation sera formulée publiquement.
Un facteur important pour le passage accéléré de l’économie capitaliste à l’économie communiste, c’est le contrôle central du commerce. Il faut que ce dernier devienne le plus vite possible réellement ce qu’il doit être, à savoir uniquement un rassembleur des marchandises provenant des différentes productions, afin qu’il les répartisse en de plus petits groupes des différentes sortes de marchandises entre les petits points de distribution et qu’il les amène ainsi jusqu’aux consommateurs. C’est pourquoi la collectivisation des entreprises de commerce en gros et leur fusion méthodique doivent aller de pair avec la mise en place des conseils ouvriers qui contrôlent la direction de leurs établissements dans l’intérêt de la communauté. Il s’agit de mettre en étroite relation entre elles les maisons de commerce des différentes branches puisque le regroupement économise une quantité considérable de travail ; de rendre impossible le renchérissement spécifique des produits occasionné par des dépenses inutiles mais profitables.
C’est une tache particulière du gouvernement socialiste d’organiser et de réguler les importations et les exportations en fonction des besoins du pays. Il s’agite d’une part, de rechercher les marchandises qui doivent être importées de l’étranger afin, d’autre part, de mettre en route la production des marchandises qui devront être livrées en contrepartie à l’étranger sur la base de ses demandes. Du point de vue de cet échange, une société communiste est bien plus compétitive que le monde capitaliste. L’échange international d’une marchandise s’arrête immédiatement quand elle peut être fabriquée dans l’autre pays au même prix ou à un prix un peu plus faible. Cet obstacle n’existera pas, dans la société communiste, pour l’échange de produits importants avec les autres pays. La société communiste n’est pas obligée d’échanger des quantités identiques de travail, mais elle peut, lorsque l’importance des produits le rend nécessaire, livrer une quantité de travail, sous forme de produits, plus grande que celle qu’elle reçoit, parce qu’elle donnera la quantité de valeurs excédentaire en vertu de sa communauté de travail. Avec l’Etat capitaliste, un tel échange est également possible, mais sous la forme d’aides de l’Etat qui impliquent toujours l’intérêt privé d’un particulier.
C’est avec une ardeur particulière qu’il faut collectiviser l’agriculture et, de la même façon que dans l’industrie, placer l’administration de la propriété communiste entre les mains de ceux qui y étaient employés, tandis que les petits domaines agricoles doivent rester provisoirement entre les mains de leurs propriétaires. Pour l’agriculture, comme en général pour toutes les activités qui utilisent des terrains, l’élimination la plus rapide possible de toutes les charges foncières sera l’un des pas les plus importants. La charge foncière, le tribut de ceux qui travaillent au propriétaire du sol, est naturellement aussi peu à sa place dans une société communiste que le profit capitaliste. Avec l’abolition des rentes foncières, des hypothèques et autres impôts, il se produit automatiquement une simplification, et une baisse du prix de tous les produits. Tandis que, pour la grande propriété agricole, l’organisation doit se faire de la même manière que dans l’industrie, c’est à dire par l’institution de comités d’administration locaux, de district, provinciaux et nationaux, qui devront déterminer la mise en vigueur planifiée de la production agricole, le soutien de la petite propriété sera en même temps au nombre des tâches les plus importantes. L’approvisionnement en machines agricoles, en engrais artificiels, en animaux reproducteurs, etc., doit aller de pair avec la fondation de coopératives de production agricoles pendant qu’on développe celles qui existent déjà à l’heure actuelle. Il faut également éviter que la réussite de ce travail commun ne profite pas aux propriétaires restant, afin qu’il ne soit pas dit que nous n’accordons qu’un faible intérêt à leurs produits, mais, en revanche, il est nécessaire de prendre des mesures qui rendent impossible la constitution de richesses entre les mains de particuliers. Les autorités centrales pour l’agriculture devront, en certains endroits, se charger d’installer une population rurale, car des forces de travail en nombre suffisant sont la condition d’un rendement le plus grand possible. Si l’agriculture, jusqu’à présent, ne con- servait celles-ci que de manière insuffisante, cela ne tenait sûrement pas à l’aversion des hommes envers le travail agricole mais à la situation désavantageuse des ouvriers agricoles par rapport à celle des ouvriers qui travaillent dans l’industrie, dans les villes. Si une société socialiste pourvoit à de bonnes conditions de vie à la campagne, nous sommes sûrs que l’affluence pour le travail agricole sera plus grande que la demande.

5. Travail par force et ardeur pour le travail.

Il est parfaitement clair pour nous que la réalisation du communisme n’est possible que si les plus larges masses accueillent le travail en commun avec enthousiasme. Nous ne doutons pas que l’immense majorité de prolétaires ira avec ferveur à l’usine nouvelle, bien que l’idée : "chacun voit midi à sa porte", nourrie par le capitalisme et transformée par lui en la pire des maladies contagieuses, soit encore fermement enracinée aujourd’hui. Nous avons assez souvent vu et vécu dans la pratique comment les ouvriers eux-mêmes peuvent se jalouser entre eux et combien l’idée que l’on ne doit faire quelque chose que si l’on en retire personnellement un avantage matériel, est fortement ancrée en eux. Les rangs du mouvement socialiste sont également, en ce sens, empoisonnés, ainsi qu’en témoigne bien l’arrivisme dans les organisations ouvrières. En revanche, le travail désintéressé accompli en mille et même en des milliers d’occasions offre d’autre part l’assurance que la responsabilité de telles règles de conduite est à attribuer à ce monde que le capitalisme a renversé sur sa tête. Et même si l’esprit d’égoïsme est vivace dans les rangs des ouvriers qui ne possèdent rien d’autre que leur force de travail, il est encore bien plus la caractéristique propre des milieux capitalistes et de leurs partisans. Le capitaliste exerce son activité pour le profit. Pour lui, il importe de fabriquer ou de vendre des marchandises seulement s’il en tire personnellement un avantage. L’idée ne lui vient pas de se demander si ce travail a aussi une utilité pour la société. Et, étant donné que les représentants des fonctions importantes de l’économie actuelle sont presque exclusivement des capitalistes, il n’est pas étonnant que la réalisation du communisme soit qualifiée d’impossible dans les milieux des dirigeants économiques, même quand ils veulent bien admettre comme plausibles tous les autres arguments qui parlent en faveur de sa réalisation. Selon leur point de vue, la réalisation du communisme signifie la ruine de l’économie parce que, étant donné que chaque individu voit son existence garantie par la communauté, il n’est plus motivé pour un travail utile. Il y a là sans aucun doute une difficulté pour la réalisation du communisme. Mais un homme sain ne peut vivre sans travailler sur une période assez longue. Chacun essaiera à coup sûr de trouver une occupation correspondant à ses aptitudes, et nous savons qu’aujourd’hui, malheureusement, une grande partie de nos concitoyens n’est pas employée selon ses capacités. Aussi, une propagande juste fera prendre conscience à chaque individu de la nécessité de sa collaboration.
C’est pourquoi le premier moyen qui permettra de surmonter l’ancien préjugé lors de l’édification du communisme sera une propagande large et approfondie, qui ne peut en rester à des phrases superficielles mais qui entraîne une véritable concentration de la pensée des hommes vers l’unique but qui est d’apporter au monde une vie meilleure grâce au travail en commun. Puisque seul le communisme peut sauver à l’heure actuelle notre économie de la ruine, il serait bien sûr inconvenant de faire dépendre la possibilité de son édification de la bonne volonté de chacun. Celui qui possède une force de travail en bonne santé et qui refuse cependant de travailler alors qu’il existe un travail approprié pour lui, devra y être contraint. Mais la grande masse des travailleurs a fait suffisamment la preuve que la fainéantise ne lui convient pas. Le moyen le plus puissant destiné à faire progresser l’édification consistera donc, selon notre conviction, en une propagande appropriée qui doit être mise en œuvre par décision de l’Etat et qui expose les mesures nécessaires à la collectivisation avec une clarté et une pénétration telles que chaque individu soit à même de comprendre que ce qui est créé ici sert à tous et par là-même à lui aussi. L’ardeur joyeuse au travail en commun résultera de cette compréhension.

Julian Borchardt [2].

Notes :

[1Même ceci est problématique, comme on le montrera plus amplement dans la deuxième partie de cette brochure. Dans l’époque de transition également, surtout après la catastrophe de la guerre, la production doit être organisée sans ménagements en fonction des besoins. Et il peut très bien se faire qu’on n’ait pas du tout l’emploi de la force de travail des uns, mais que l’on ait un pressant besoin de la force de travail des autres. Malgré cela, les uns doivent subvenir à leurs besoins aussi bien que les autres

[2Paru aux Editions des Lichtstrahlen Julian Borchardt ; Berlin-Lichterfelde, Hedwigstrasse 10, 1919.

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n 3 - octobre 1998




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