Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Sous notre propre bannière (Karl Radek),
{Arbeiterpolitik}, n° 7, 8 et 9, Février-Mars 1917
Article mis en ligne le 22 mai 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

"Le déguisement n’a pas cours sur le marché de l’histoire,
Car, dans le tumulte, les peuples te reconnaissent
Seulement à ton armure et à ton insigne.
C’est pourquoi, revêts toujours hardiment,
De la tête aux pieds, la couleur de ta propre bannière !
Tu mettras alors à l’épreuve, dans l’effrayant combat,
Toute la force et l’énergie de ton vrai fond
Et tu resteras debout et tomberas en toute connaissance." (Lassalle, Sickingen.)

I

La social-démocratie allemande est divisée. Tous les efforts des centristes pour faire comme si ce fait historique d’une très grande signification n’existait pas, ne constituent qu’un nouvel exemple de ce que ces gens n’ont toujours pas compris, à savoir que de vouloir finasser dans des choses importantes vous coûte la vie. Les social-patriotes ne se soucient pas des efforts risibles du Centre de les faire rester "sur le terrain du parti" : ils créent ouvertement à Berlin leur propre organisation, ils font des préparatifs pour exclure l’Opposition dans toutes les villes où ils ont la majorité. Les centristes s’aperçoivent du caractère désespéré de leur jeu de cache-cache et ils prennent en douce des mesures de rétorsion. Ils possèdent une direction pour l’organisation avec la Communauté du Travail, ils ont tenu une nouvelle conférence, et le Leipziger Volkszeitung constitue leur organe central. En un mot ils ont créé un parti qui ne se différencie des autres que par le fait qu’il nie lui-même son existence afin de pouvoir se faciliter la vie en tant que groupement d’innocents persécutés. Cet état en apparence amorphe les dispense du devoir de déployer ouvertement la bannière de leur partie leur permet de profiter du demi-jour. Pour les radicaux de gauche (Linksradikalen), cette situation recèle le danger de confusion dans leurs rangs, c’est pourquoi il est de leur devoir de dire ouvertement et clairement ce qu’il en est réellement et d’en tirer les conclusions pratiques.
"Il n’y a plus en Allemagne de parti socialiste unitaire, mais il y a trois partis socialistes, à savoir : 1. le parti social-démocrate d’Allemagne, 2. le parti de la Communauté du Travail social-démocrate, 3. le parti du groupe Spartacus", écrivait le 22 janvier, dans sa correspondance, Friedrich Stampfer, le chef d’état-major de Scheidemann.
Il se peut que cette constatation provienne de sa spéculation sur la scission de "l’Opposition", toujours est-il qu’elle correspond à la réalité. Oui, la social-démocratie d’Allemagne, autrefois unique, est divisée en trois et non en deux parties : 1. le camp du 4 août (les social-patriotes et les social-impérialistes), 2. le centre, dont la représentation parlementaire forme la Communauté du Travail, 3. les radicaux de gauche, dont l’orientation englobe tous les sociaux-démocrates révolutionnaires internationalistes qui, soit se sont retrouvés dans les groupes de l’Internationale (Spartacus), des Socialistes Internationalistes d’Allemagne (I.S.D.), de l’Arbeiterpolitik, soit agissent de façon désorganisée.
Cette partition en trois n’est pas artificielle, elle a eu lieu historiquement souvent contre la volonté des participants, et elle a eu pour fondement des causes programmatiques et tactiques profondes. Que le camp du 4 août soit une structure politique indépendante, il n’est pas nécessaire d’en débattre en long et en large. Il a, pendant la guerre, renoncé à la lutte des classes et conclu la paix civile avec la bourgeoisie. Il a remplacé la lutte pour le socialisme par la lutte pour la conservation de l’Etat capitaliste (social-patriotes) et pour son évolution vers un Etat impérialiste mondial (social-impérialistes).
Si le camp du 4 août conserve en effet le nom de social-démocratie afin d’induire en erreur les masses laborieuses, il en a complètement abandonné ses caractéristiques. De ce fait, la scission d’avec lui est parfaitement justifiée aux yeux de tout homme politique qui réfléchit sérieusement, et les hommes du 4 août l’acceptent également, attendu que ce sont eux qui l’accomplissent. Mais existe-t-il aussi entre le centre du parti et les radicaux de gauche des différences telles qu’elles rendent nécessaire la scission : ne s’agit-il pas ici uniquement de divergences sur le rythme, de différences de tempérament, etc. ?
C’est en consultant l’histoire de la séparation entre les radicaux de gauche et le Centre qu’on peut le mieux répondre à cette question. Elle a commencé en 1910, donc déjà avant la guerre. Les expériences de la période impérialiste ont montré que, dans celle-ci, la classe ouvrière doit passer aux actions de masse si elle veut aller de l’avant aussi bien dans le domaine économique que dans le domaine politique. L’arme des élections, du parlementarisme, des syndicats n’était pas devenue inutile, mais elle était visiblement émoussée si la masse ouvrière n’entrait pas elle-même en mouvement et si elle n’utilisait pas son rôle de facteur de production. La majorité des anciens radicaux, sous la direction de Kautsky, Ledebour et Haase, s’opposa à la propagande en faveur de la nouvelle tactique ayant pour but la conquête du droit de vote en Prusse ainsi que la défense contre le danger de guerre. Ils déclarèrent que cette voie était prématurée et dangereuse. Mais puisqu’ils devaient eux-mêmes indiquer une voie, ils suscitèrent, dans la classe ouvrière, des espoirs en un nouveau libéralisme qui ferait, dans le parlement, des concessions à la classe ouvrière : ils approuvèrent l’affaiblissement de la lutte électorale de 1911, ce qui était déjà une paix civile partielle. Et ce nouveau libéralisme devait endiguer le danger de guerre par un accord entre les gouvernements capitalistes qui devaient limiter leurs armements et aplanir tous leurs différends par l’arbitrage. En remplaçant la lutte de classe la plus rigoureuse et les actions de masse par la coopération avec les libéraux, en remplaçant le travail en vue de la révolution sociale par l’accord entre les gouvernements capitalistes pour vaincre l’impérialisme, les anciens radicaux, qui furent appelés le Centre à partir de 1911, [1] se sont pratiquement retrouvés avec les révisionnistes. Ils exprimèrent cela en affirmant que le révisionnisme était à proprement parler mort. Kautsky, dans sa brochure sur les divergences tactiques dans la social-démocratie, Hilferding, dans ses articles dans le Neue Zeit, cherchèrent à démontrer la mort du révisionnisme au moment où il prenait pratiquement le dessus dans la fraction, dans le comité directeur et dans toute l’activité du parti. C’est pourquoi le Centre a été l’un des pères du 4 août. Il a aidé à écraser les germes des actions qui, même si elles n’avaient pas été en mesure d’empêcher la guerre, auraient créé à coup sûr une aile gauche décidée et capable de lutter, laquelle aurait empêché la faillite complète de l’Internationale ; il a endormi et trompé les masses par les espoirs placés dans la bourgeoisie libérale, dans ses tendances pacifiques, dans le caractère inoffensif du révisionnisme. Le Centre a ainsi préparé - même si c’est involontaire - la livraison du prolétariat à la bourgeoisie.
Pendant la guerre, la majorité des centristes passa dans le camp du 4 août. La minorité qui ne pouvait s’y résoudre, ne pouvait pas non plus se résoudre à la rupture avec les social-patriotes. Alors que les radicaux de gauche ont, depuis les premiers jours de la guerre, entamé le combat contre le révisionnisme transformé en social-patriotisme et sa politique de trahison - dans les organisations comme au parlement - les centristes ont mendié pour qu’on fasse confiance aux Scheidemann, aux Ebert et aux Legien, et dénoncé comme désorganisation du parti toute lutte sérieuse contre eux. Ils ont suscité chez les travailleurs des espoirs sur le retour des "frères égarés". Ils ont considéré n’importe quelle action d’une certaine importance comme une chimère. Et comme il leur fallait cependant chercher une issue quelconque à la guerre, ils entretenaient à nouveau des espoirs sur le fait que la bourgeoisie finirait bien par se mettre d’accord, quand elle se rendrait compte que la guerre est une mauvaise affaire, et si la social-démocratie prenait à cœur de la convaincre de cela par ses discours au parlement et par son travail dans "l’opinion publique".
Le centre du parti s’accroche à ces conceptions avec une grande ténacité. Exclu du parti par les social-patriotes, il crie sans arrêt : unité, unité ! Lutte pour le droit du parti, c’est-à-dire le droit de rester avec les social-patriotes, ces traîtres au socialisme. Et maintenant encore, il suscite l’espoir (voir l’article du Bergische Arbeiterstimme) que les social-patriotes redeviendront, après la guerre, de bons social-démocrates. Même après l’effondrement complet des espérances placées sur un arrangement entre les Etats capitalistes, il travaille uniquement sur les meilleures façons dont la guerre pourrait se terminer par un arrangement durable - et non par sa défaite - du capitalisme (voir l’article de Ledebour : Trois compléments au manifeste de la paix du 7 janvier, Leipziger Volkszeitung du 30/07). Que signifie tout cela ? Entre les radicaux de gauche et les centristes, il existe des oppositions, tout d’abord dans le programme : alors que les radicaux de gauche voient dans le socialisme non seulement l’unique solution logiquement possible, mais aussi la solution historiquement actuelle, des contradictions impérialistes, les centristes présentent la réforme du capitalisme, c’est-à-dire la transformation du capitalisme impérialiste en un capitalisme pacifique, comme le but historique du prolétariat pour la période à venir de l’histoire mondiale. Les radicaux de gauche sont des social-révolutionnaires, les centristes sont des social-pacifistes. Cette opposition programmatique fondamentale engendre une opposition tactique inconciliable : c’est-à-dire que d’autres buts exigent d’autres moyens, une autre façon de lutter. Etant donné que les radicaux de gauche considèrent, sur la base de leur analyse de la maturité du développement économique et de l’aggravation des contradictions sociales, l’époque à venir comme celle des luttes de masse pour le socialisme, toute leur tactique doit être orientée vers l’aggravation, l’approfondissement et l’élargissement de chaque lutte partielle de la classe ouvrière afin de parvenir à la lutte générale. Ils consacrent le principal de leur activité à la propagande, à l’agitation et à l’organisation de ces luttes, tandis que le parlementarisme n’a d’importance pour eux que dans la mesure où il fait progresser ces objectifs. Pour les centristes, la lutte parlementaire est toujours la plus importante, parce qu’ils la manient bien plus comme un moyen d’influence sur les gouvernants que comme un moyen d’influence sur les masses. Alors qu’ils donnent constamment au gouvernement des recettes pour une meilleure politique, ils ne disent jamais aux masses ce qu’elles ont à faire, ils n’en appellent pas au peuple. Ils sont les champions des petites réformes (ils réforment même la prison préventive) et non ceux des bouleversements fondamentaux. C’est parce qu’ils n’y croient pas, parce qu’ils n’y aspirent pas, qu’ils ne voient d’autre délivrance aux horreurs de l’époque impérialiste que dans la fuite dans le royaume de l’utopie pacifiste. Mais tant que ce royaume n’est pas réalisé, ils n’osent pas refuser ouvertement l’obligation de plaider pour ce qui existe, mais ils répandent un brouillard autour de toutes les questions les plus importantes. Il en est de même pour leur tactique que pour leur programme, elle n’a rien de commun avec celle des radicaux de gauche.
Un parti est une association politique de lutte. Elle ne tolère des divergences d’opinion dans ses rangs que dans la mesure où elles ne gênent pas la lutte pour des objectifs identiques avec des moyens identiques. Il ne peut être question d’une telle lutte commune entre nous et les centristes. La conférence du 7 janvier l’a très bien montré. Les radicaux de gauche ne pouvait approuver ni le plan de guerre des centristes contre les social-patriotes, ni leur proclamation de paix, c’est-à-dire leur plan de lutte contre l’impérialisme. S’ils avaient mis au point, dans la question de la paix, leur propre proclamation, il aurait été clair pour tout le monde que leurs buts, comme leurs moyens, sont opposés à ceux des centristes. S’il en est ainsi, la pensée d’une structure de parti commune avec les centristes est une utopie dangereuse. Les radicaux de gauche doivent, que la situation leur soit favorable ou non, aller vers la constitution de leur propre partie s’ils veulent remplir leur mission historique.
Un certain nombre de radicaux de gauche estiment que c’est prématuré. Nous voulons débattre de leurs arguments, ce qui conduira évidemment à la discussion des démarches pratiques que les radicaux de gauche doivent bientôt entreprendre.

II

De nombreux membres de la gauche résolue déclarent : "La Communauté du Travail, depuis son premier non aux crédits de guerre et sa fondation très opportuniste, a évolué incontestablement vers la gauche. La leçon de choses grandiose des faits et la critique de l’extrême-gauche ont eu une certaine efficacité dans cette évolution. Mais la Fraction ne s’est pas encore située constamment, face à tous les phénomènes et à tous les problèmes mis en évidence par la guerre, sur le terrain du socialisme international avec la netteté et la fermeté nécessaires, sa profession de foi sur les principes est encore ici et là peu claire et entachée de compromis, son attitude tactique est craintive et timorée, elle se fane sous le givre du parlementarisme" (Gleichheit du 7 janvier 1917). "Certes", continue le journal, "on n’en est pas encore venu à une alliance défensive et offensive entre les différents groupes de l’Opposition. Le processus de prise de conscience dans le camp de la social-démocratie ne peut pas être l’œuvre d’un jour. Elle a nécessité du temps, pendant lequel on doit examiner, soupeser et apprendre, du temps pour troquer de vieilles erreurs contre de nouvelles connaissances. La Conférence a mis en lumière le fait que le processus de prise de conscience avance. La droite de l’Opposition commence à ne plus avoir peur de sa propre avancée, de son propre courage. Elle ne s’excuse plus, elle accuse, elle ne cède plus, elle entreprend la lutte. Elle a exprimé ce qu’il en est de façon plus ouverte, de façon plus nette que jusqu’à présent. Elle s’est rapprochée, intérieurement et extérieurement, de l’extrême-gauche, et, sans décisions formelles, une coopération indispensable est devenue possible au cas par cas, du fait d’une certaine bonne volonté d’un côté comme de l’autre, sans sacrifier des convictions de principe."
C’est ainsi que s’exprime la camarade Zetkin qui est respectée également par nous tous. Nous serions heureux s’il en était ainsi.
Malheureusement, il n’en est pas ainsi, et les amis les plus proches de la camarade Zetkin doivent s’en convaincre pour ce qui concerne la Conférence de l’Opposition. Le centre a évité le combat contre les social-patriotes lors de cette Conférence. S’il a refusé le gel des cotisations, ce n’est pas parce qu’il n’y voyait pas un moyen de lutte approprié, comme c’était le cas pour la camarade Zetkin, mais au contraire parce qu’il y voyait un moyen de lutte trop incisif, étant donné qu’il voulait éviter la rupture avec les social-patriotes. Dans le Manifeste pour la paix de Kautsky, le centre notifie à l’impérialisme un "combat" d’une nature telle qu’il était du devoir moral - ainsi que la camarade Zetkin l’écrit - des représentants de la gauche résolue de refuser de voter cette déclaration. Par conséquent : la gauche résolue ne pouvait s’associer, ni organisationnellement ni politiquement, avec le centre.
D’ailleurs, la dégradation des relations actuelles entre les deux groupes se manifeste même dans l’article de la camarade Zetkin. Tandis que la camarade Dunker proclamait lors de la Conférence du Reich un "marcher séparément, frapper ensemble", la camarade Zetkin se prononçait seulement pour une coopération au cas par cas, ce que personne, dans l’Opposition résolue, ne refuse, si l’on peut atteindre cet objectif "sans sacrifier des convictions de principe". Nous considérons comme une pure illusion la conviction selon laquelle le centre évoluerait dans son entier dans la direction de la gauche résolue. Les dirigeants du centre, les Kautsky, Bernstein, Ledebour, Haase, représentent depuis des années une politique bien précise, celle de l’opposition purement parlementaire, celle de la lutte pour la réforme de l’impérialisme. Ce ne sont ni des enfants, ni des adolescents ni des travailleurs non avertis, à qui notre critique pourrait ouvrir les yeux. Mais si les événements leur ouvraient les yeux ? Les événements ne sont jamais univoques, et, tant que nous ne sommes pas dans le bouleversement fondamental, les dirigeants du centre interprèteront ces événements selon leur conception, laquelle est un résultat de toute l’époque précédente du mouvement ouvrier pacifique.
Oui, mais il faut convenir pour cela que les masses ouvrières dirigées par eux sont accessibles à notre théorie et aux leçons des événements - déclare une autre partie de nos amis, qui ne comptent certainement pas sur la conversion de tous les dirigeants du centre mais sur celle des masses centristes [2]. Il y a là sans doute une part de vérité. Mais seulement une part. De même qu’il y a des ouvriers qui suivent les Scheidemann et qui considèrent que le tiens des concessions bourgeoises vaut mieux que le deux tu l’auras du socialisme, il y a également une partie des ouvriers centristes qui répugnent à toute lutte sérieuse. L’idéologie des Kautsky et des Ledebour n’est pas suspendue en l’air : elle est fondée sur la tendance d’ouvriers qui veulent, certes, rester fidèles aux idées du socialisme, mais qui craignent la véritable lutte et qui croient en lui comme à une éventualité proche. Sur ceux-là, nous n’aurons pas d’influence jusqu’à nouvel ordre. Mais il n’y a aucun doute qu’en revanche une autre partie des travailleurs ne suit les Ledebour et les Haase que parce qu’elle voit en eux des chefs dans la lutte. Nous ne pouvons et ne voulons pas renoncer à ces masses-là.
La seule question qui se pose est : comment pouvons-nous les conquérir ? Y parviendrons-nous en coopérant avec le centre ? En nous soumettant, en tant que minorité, aux décisions de ses conférences ? Si nous formions un parti avec le centre, cela ne pourrait avoir lieu qu’à cette condition. La scission de la Fraction du Reichstag en est une preuve irréfutable.
Tant que la minorité d’opposition s’est soumise publiquement aux décisions de la majorité, contre laquelle elle s’était battue indubitablement avec détermination dans les réunions de la Fraction, il était possible que les deux tendances cohabitent dans la même organisation. Mais lorsque Liebknecht choisit publiquement sa propre voie, il a dû se séparer, y compris organisationnellement, de la Fraction, et la constitution de la Communauté du Travail fut la conséquence nécessaire de la manière d’agir autonome des Dix-huit du 21 décembre 1915. Deux tendances séparées par des divergences de principe ne peuvent cohabiter dans le même parti qu’aussi longtemps que l’une des deux renonce publiquement à se manifester de manière autonome. Si nous voulons par conséquent cohabiter avec le centre dans la même organisation, cela n’est possible que si nous renonçons, ou bien si le centre renonce, à une action autonome. Que nous devrions contracter une union organisationnelle avec le centre au prix de l’indépendance de nos principes et de notre tactique, du renoncement à notre propre vie politique, ce n’est certainement pas l’opinion de la camarade Zetkin ; en effet, ce qu’elle veut, c’est seulement une coopération au cas par cas sans sacrifier notre manière de penser. Mais si les centristes forment un parti - et ils le font, qu’ils le disent ou non nous ne pouvons coopérer avec eux au cas par cas que si nous formons un autre parti, un parti radical de gauche. A moins qu’il y ait des radicaux de gauche qui estiment que la plus fine des tactiques consiste à abandonner les radicaux de gauche dispersés aux centristes organisés. De cela, il ne peut être question : seul un noyau distinct et organisé peut exercer une influence sur les ouvriers radicaux du centre. Jusqu’ici, nous agissions sur le terrain de l’ancien parti, et on pouvait se tirer d’affaire avec une liaison lâche entre les radicaux de gauche isolés. Maintenant, après la scission, on ne devra généralement pas constituer, en de nombreux endroits, d’organisations officielles, et seul un parti radical de gauche avec un programme clair et avec ses propres organes peut rassembler, maintenir ensemble et augmenter les forces éparpillées. Notre influence sur nos propres forces, sur les ouvriers centristes ainsi que sur les masses qui se tiennent généralement à l’écart du parti mais qui sont touchées par l’effervescence, ne peut donc pas consister dans la simple critique des social-patriotes : nous devons influer sur la marche des événements en agissant, en intervenant dans toutes les questions de la vie publique. Tout cela ne peut se faire, sans gros gaspillage de forces, que grâce à l’organisation des radicaux de gauche dans leur propre parti. Nous ne pouvons pas attendre, pour mettre en place cette organisation, que la majorité des ouvriers de l’Opposition soit derrière nous, car nous ne pouvons conquérir cette majorité que lorsque tous les groupes radicaux de gauche se seront rassemblés pour une politique unitaire.

III

La constitution d’un parti proprement radical de gauche, c’est-à-dire séparé du centre du parti, est tout particulièrement souhaitable eu égard au fondement tactique de la lutte des radicaux de gauche. L’unité d’organisation avec le centre du parti ne signifierait rien d’autre que la continuation des luttes internes qui ont traversé le parti dans son histoire la plus récente ; car ces seules profondes contradictions, qui existaient autrefois dans le parti, seraient assumées par le nouveau parti de l’ensemble de l’Opposition. Si l’on acceptait d’accueillir le centre, cela vaudrait dire dès le départ affaiblir le parti dans sa capacité d’action vers l’extérieur du fait des luttes internes. Mais il s’agit de créer un parti dont les contradictions internes soient contenues dans des limites les plus restreintes possibles afin d’accroître au maximum la force d’intervention du parti sur l’extérieur. Qu’on se souvienne des débats, menés avec une âpreté extrême sur la base des principes à propos de la question de la grève de masse, débats qui eurent lieu entre Kautsky et Pannekoek avant la guerre ; qu’on se souvienne du combat passionné des radicaux de gauche contre la tactique d’apaisement et d’atermoiement ; qu’on se souvienne de l’opposition qui apparut à Chemnitz dans la question de l’impérialisme. Dans toutes ces questions, le centre n’a pas encore le moins du monde changer sa vision des choses. Et si, dans la dernière déclaration de la Communauté du Travail sur le refus des crédits de guerre, la formule du désarmement et des cours d’arbitrage a été supprimée, il s’agit en réalité du même procédé qui a été utilisé lorsque, à la suite de la déclaration de Geher du 21 décembre 1915, la formule inconsistante de la garantie des frontières, et même ensuite toute référence à la question de la défense du pays, a disparu dans les déclarations de la Communauté du Travail, sans qu’on y ait mis à la place quelque chose de positif au sens du radicalisme de gauche. On ne se rapproche pas du radicalisme de gauche en menant la politique de l’autruche vis-à-vis des questions politiques les plus importantes. On doit, dans chaque situation, exprimer carrément son opinion sur toutes ces questions.
Et les parlementaires socialistes doivent tout particulièrement le faire lorsqu’ils ont compris qu’ils doivent utiliser d’une manière différente, dans le sens du radicalisme de gauche, la tribune parlementaire. En renonçant consciemment à cela, la Communauté du Travail redémontre constamment qu’aucune activité commune ne peut avoir lieu entre elle et nous.
Maintenant, il n’y a aucun doute que, dans les organisations, le processus de clarification entre le centre du parti et les radicaux de gauche n’est pas encore, à l’heure actuelle, avancé au point que les contradictions objectives qui existent entre ces tendances aient pénétré suffisamment la conscience des travailleurs. Il y a encore, de diverses manières, chez les travailleurs, un fort sentiment d’affinité avec tous les éléments de l’Opposition, sentiment qui leur rend extraordinairement difficile la compréhension de la nécessité de la scission également organisationnelle avec le centre. Et cela concerne tout particulièrement les ouvriers de l’ancienne génération, qui sont encore empêtrés dans la tradition de la lutte exclusive contre le révisionnisme, tandis que les éléments de la nouvelle opposition historique avec le centre du parti sont déjà parvenus à la conscience des ouvriers de la récente génération ; c’est ainsi que le champ principal de recrutement du centre du parti se trouve chez les ouvriers anciens qui ont blanchi dans les petites taches d’organisation exclusives et intensives. Ces ouvriers sont aussi ceux qui, obnubilés par la pensée purement organisationnelle, reculent le plus d’effroi devant une scission répétée de l’Opposition, voient dans cette scission un affaiblissement du nouveau parti. Ils sont encore complètement imbus de la représentation selon laquelle la force de l’organisation ne consiste que dans le nombre des organisés. Le radicalisme de gauche estime au contraire la valeur des organisations non pas en fonction de l’importance numérique de leurs adhérents, mais dans leur capacité de lutte, et les radicaux de gauche, sur la base des expériences et des résultats de l’époque du mouvement ouvrier qui est derrière nous, sont parvenue au jugement que force de lutte et grand nombre de membres n’ont pas le moins du monde à être mis dans un rapport direct.
La difficulté de la clarification de la contradiction entre le centre du parti et les radicaux de gauche est naturellement la plus grande là où des organisations entières d’opposition ont été exclues par les instances social-patriotes ; ainsi à Berlin Leipzig, Brême. Et l’espérance pour les radicaux de gauche de gagner une influence décisive dans ces organisations est derechef la plus faible là où une propagande radicale de gauche intensive n’a pas pu avoir lieu. C’est ainsi que la politique centriste du vieux Vorwärts se venge maintenant des radicaux de gauche à Berlin. Il en est de même à Leipzig. Et à Brême, Henke essaya opportunément de faire cesser la si désagréable critique des radicaux de gauche dans le Bremer Berger-Zeitung, ce qui a conduit à la création de l’Arbeiterpolitik.
Mais il est impossible d’organiser du jour au lendemain le nouveau Parti Socialiste International d’Allemagne dans des cercles et des petites assemblées. Il ne peut être que le produit de la lutte contre le centre, lutte qui doit être menée essentiellement sur le terrain des organisations de l’Opposition qui ont été exclues de l’ancien parti. Dans la période de transition dans laquelle nous sommes désormais entrés, il s’agit de continuer la lutte contre le centre afin d’agir en faveur de nos idées et pour que les unions se décident en notre faveur ou bien en faveur de la politique du centre. A cette fin, il est nécessaire que les radicaux de gauche s’unissent partout, qu’ils s’entendent sans cesse entre eux, pour opposer leurs propres décisions aux résolutions et aux manifestes du centre. Cette lutte conduira à la formation d’un Parti des Sociaux-démocrates Internationaux séparée selon une méthode organique qui soit compréhensible par les masses ouvrières. Il n’est pas exclu que les centristes accélèrent ce processus par des actes de force contre l’Opposition "indisciplinée". Les incidents de Berlin le laissent présager. Mais nous n’avons pas à craindre des actes de force de la sorte ; ils ne feront qu’ouvrir les yeux des travailleurs encore plus rapidement sur la nécessité de la séparation d’avec les centristes.
Mais dans les endroits où les radicaux de gauche se trouvent être face à une majorité social-patriote et où ils n’auraient pas encore été cependant formellement exclus, il s’agit de créer des organisations radicales de gauche propres, ce qui aura pour conséquence l’exclusion immédiate.
Pour que les radicaux de gauche s’entendent entre eux et mènent la lutte contre le centre du parti et les social-patriotes, il est indispensable qu’ils créent leur propre presse. Et comme les difficultés externes sont ici très importantes, il est recommandé de créer un organe commun pour de grandes zones. Les besoins locaux spécifiques pourraient être pris en compte grâce à une feuille d’information rédigée et imprimée sur place qui serait jointe à l’organe principal.
Nous résumons ce que nous avons exposé : union centrale et locale des radicaux de gauche afin de mener une lutte commune en faveur des idées radicales de gauche dans les organisations de l’Opposition qui ont résulté de la scission du parti, création d’organisations radicales de gauche propres là où les radicaux de gauche se trouvent en minorité sans espoir face à la majorité social-patriote, participation aux conférences de l’Opposition en vue de mettre en lumière les contradictions entre les radicaux de gauche et le centre du parti afin d’accélérer la décision de scission : voilà le chemin qui mène à la formation du parti radical de gauche. Puisse la proche conférence de la Communauté du Travail voir déjà les radicaux de gauche avancer de façon unitaire sur ce chemin qui conduit à la création de leur propre parti et à la lutte sous leur propre bannière !

Karl Radek

Notes :

[1La mise au clair des raisons de la séparation qui s’amorçait dans le camp des radicaux allemands fut effectuée dès l’automne 1910 par le camarade Radek dans un article : Contribution à l’histoire du marxisme en Allemagne, qui parut dans le Leipziger Zeitung durant le Congrès de Magdebourg. Les articles du Bremer Berger-Zeitung et du Leipziger Volkszeitung qui saluaient le Congrès d’Iéna en 1911 parlent déjà ouvertement de la scission entre les radicaux de gauche et les centristes.

[2C’est l’opinion du camarade B.L., un membre éminent du groupe Internationale, dont nous reproduirons l’article "Nous et les autres" dans le prochain numéro de notre journal.

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n°3 - octobre 1998




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53