Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Le mot d’ordre : "Augmentations de salaire égales"
Les ouvriers contre l’état, p. 79-81.
Article mis en ligne le 11 juin 2013
dernière modification le 10 juin 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Lors du dernier cycle de luttes, depuis mai 68, une des formes principales de l’autonomie ou­vrière a été la revendication d’augmentation égales pour tous. Dans une demande de ce type on peut voir une poussée égalitaire dont l’argumentation serait la suivante : on est tous également exploités donc on demande des conditions de rémunération égales.
En général l’analyse gauchiste de ce mot d’ordre a été de voir exprimé là le refus des ouvriers d’être divisés les uns des autres. La hiérarchie des salaires étant surtout une arme aux mains des patrons pour compartimenter les ouvriers et les diviser matériellement. De là le mot d’ordre : "nous voulons des augmentations de salaires égales pour rester unis face à l’ennemi de classe".
Mais nous pensons qu’une telle analyse est insuffisante. Le désir des ouvriers de ne pas se voir opposés les uns aux autres existe. Mais il nous semble que l’élément politique fondamental est plutôt l’expression de la volonté de rompre la liaison salaire/productivité. Le mot d’ordre "augmentations de salaire égales pour tous" exprime la lutte ouvrière contre la structure du salaire, et la tentative de réduction de l’effort physique fourni en échange de rémunération. Nous en verrons plus loin les raisons.
Disons tout de suite que les syndicats ont été très impressionnés par ce mot d’ordre qu’ils ont réduit à un souci de justice et à l’égalitarisme des ouvriers. Les bourgeois qui "font la révolution" ont été enthousiasmés. Nous comprenons l’épouvante des syndicats mais nous ne partageons pas l’enthousiasme des bourgeois. Et pas seulement comme le dit Engels, parce que l’égalitarisme présente aussi un aspect réactionnaire et que sa racine sert de fondement à la révolution jacobine (révolution bourgeoise au sens strict) mais aussi et surtout parce qu’il existe un égalitarisme socialiste contre lequel Marx a dû se battre.
Quand Lama, l’un des dirigeants de la CGIL (l’équivalent de la CGT en Italie) déclarait en 1969 qu’il était contre les augmentations de salaire égales pour tous, car le fondement de la rémunération serait la valeur du travail, on croyait entendre Kroutchev qui expliquait dans un discours en 1961, les différences salariales dans les pays socialistes par le fait que la valeur du travail est le fondement de la rémunération.
Raisonnement parfaitement cohérent du point de vue socialiste, mais il faut se rappeler que la base de la critique que Marx adressa au "Socialisme" (dans les Manuscrits de 44, les Grundrisse et le Capital) est le refus du concept même de la valeur du travail. C’est ce qu’il attaque chez Proudhon, chez Lasalle et autres socialistes. Marx soutient la thèse opposée : Le travail n’a pas de prix parce qu’il n’a pas de valeur. Une chose comme la valeur du travail n’existe pas. Le prix d’une chose qui n’a pas de valeur, ne peut donc pas exister.
Quelle est la valeur d’une marchandise ? La quantité de travail nécessaire, contenue en elle. Et la valeur d’une journée de travail ? La quantité de travail d’une journée. Mais dire que la valeur d’une journée de travail est égale à la quantité de travail contenue en elle, est une tautologie. Et alors mesurer la valeur du travail ne veut pas dire mesurer la valeur du temps de travail à la quantité de travail, mais mesurer la valeur avec la valeur, le travail avec le travail.
C’est à partir d’ici que se perd d’ailleurs le rapport entre classes antagonistes. C’est encore à partir d’ici que se précise le contenu politique d’une telle analyse. L’illusion de tous les socialistes - avant et après Marx - rejoint l’illusion du socialisme réalisé parce que la valeur d’échange de la force de travail est ramenée et réduite à un échange de travail contre du travail, et donc à un échange de valeurs égales. Et dans ce cas il ne reste plus, comme revendication fondamentale qu’à demander l’égalité des salaires - voire même un juste salaire - sur la base du système du salariat généralisé. "Une paye égale ou juste, c’est demander la liberté sur la base de l’esclavage" [1].
Citons encore deux passages de Marx particulièrement explicites sur ce point.
"L’égalité de salaire elle-même, telle que la revendique Proudhon, ne fait que transformer le rap­port de l’ouvrier à son travail dans le rapport de tous les hommes au travail. La société est alors concue comme un capitalisme abstrait" [2].
Ou plus loin, toujours dans les manuscrits de 44 :
"Cette communauté ne signifie que communauté du travail et égalité de salaire que paie le capital collectif en tant que capitaliste général. Les deux aspects du rapport sont élevés à la généralité figurée, le travail devient la détermination dans laquelle chacun est placé, le capital, Vuniversalité et la puissance reconnue de la communauté" [3].
Le caractère politique fondamental des demandes "d’augmentations de salaire égales" n’est pas l’égalitarisme. Ce n’est pas non plus la revendication d’"un juste prix du travail". L’élément fonda­mental nous semble être le rapport des forces antagonistes en présence, ainsi que l’organisation d’in­térêts opposés.
Selon quel point de vue peut-on légitimer les différences qui s’établissent dans la valeur du tra­vail ? Selon celui de l’acceptation de la hiérarchie sociale existante. Mais celle-ci n’est loi acceptée et reconnue que par le capital.
La lutte contre la qualification - autre élément caractéristique de l’autonomie ouvrière - n’est pas seulement une bataille contre les divisions érigées entre les ouvriers, mais exprime fondamentale­ment le refus de reconnaître la valeur du travail comme une grandeur déterminable. N’importe quel ouvrier à la chaîne de chez Renault sait que la qualification est tout ce qu’on veut sauf la légitimation d’un plus ou moins grand degré d’habileté et donc de la valeur du travail. Il sait que cette légitimation trouve sa source dans le commandement que le chef exerce sur les postes de travail pour le compte du patron. Mais combien d’ingénieurs sont disposés à reconnaître qu’il n’existe pas de différence sous le rapport de "la valeur du travail" entre leur travail et le travail d’un manoeuvre et qu’il s’agit seulement du commandement du capital sur le travail, sur la division du travail, c’est-à-dire finalement du contrôle capitaliste sur la hiérarchie sociale ? Combien d’ingénieurs sont disposés à admettre que le poste de travail est un rapport de pouvoir et donc pas fonction de la technique et de l’organisation du travail, mais bien fonction des rapports de production ?
En ce qui concerne les ingénieurs et tous ceux qui sont appelés en général les techniciens, il faut poser le problème en terme de composition politique de la classe ouvrière aujourd’hui et d’abord à partir de la nouvelle structure de classe que présente l’ouvrier de la chaîne qui constitue l’ouvrier-masse. C’est sur le chemin de cette recomposition politique de la classe ouvrière à partir de cette structure qui lui a été imposée par le capital que l’objectif d’augmentations égales pour tous a joué un rôle clef. C’est en cela que cette revendication présente un intérêt politique pour la classe et non pas lorsqu’on le fait rentrer dans le carcan socialiste de la valeur du travail.
Mais surtout la nouvelle composition de classe a rompu avec "l’autonomie professionnelle". A faire l’éloge du "métier" on ne trouve plus aujourd’hui que le syndicat, et pour le compte du capital. Mais peut-on vraiment comprendre l’évolution et le mûrissement de la lutte de classe dans les années 60, à travers les objectifs de lutte ? Peut-on "réduire" la dynamique de ces luttes à la seule dynami­que salariale ? Ne serait-ce pas enlever à la classe ouvrière toute dimension politique ? Et le problème de l’Etat par exemple ?
Nous pensons que sur ce point il ne faut pas répéter sans fin la distinction social-démocrate et bolchévique entre les luttes économiques et les luttes politiques. Lorsque les ouvriers d’usine ont quitté la scène politique "visible" (où ils apparurent comme force politique luttant contre la fascisme en 44) et ont repris l’arme élémentaire du salaire pour se battre contre le profit, tout le monde - sauf les patrons bien entendu qui par nécessité professionnelle sont obligés de savaoir un peu de quoi il retourne - a cru qu’ils étaient sortis de l’histoire. Quand on prononce les mots de classe ouvrière, et d’un rôle qu’elle jouerait dans la société, on doit s’attendre à voir disparaître toute lueur d’intelligence dans le regard de son interlocuteur.
Aucune masse sociale n’a été aussi méprisée que la classe des ouvriers salariés aujourd’hui. Tous ceux qui ont vu, ne serait-ce que de loin, une grande concentration ouvrière, vous diront que les ou­vriers désormais ne sont disposés à lutter que pour eux-mêmes, c’est-à-dire à condition qu’ils en retirent quelque chose quant à leur condition de vie ici et maintenant. Mais ce résultat pratique qui met fin pour toujours à la préhistoire de la classe ouvrière, est considéré au contraire comme la limite politique de la situation actuelle. Ainsi la classe est curieusement considérée comme intégrée au sistème au mo­ment précisément où elle commence à fonder sa propre autonomie sur des bases matérielles.
Le capital d’un côté, les idéologues du Mouvement de l’autre, espéraient un grand développement de "la conscience générale, sociale" des ouvriers : car du coup une fois ouvertes les portes menant à l’Etat, c’était aussi la gestion des contradictions économiques de toute la société qui pouvait s’avérer possible.
La risposte ouvrière des dernières années a été simple. Elle s’est matérialisée dans le mot d’ordre suivant : "Des sous, davantage de richesse sociale, et pour le reste débrouillez-vous". Cruelle déception pour tous ceux qui avaient mis leurs espoirs dans un "développement du niveau de conscience des ouvriers", c’est-à-dire, exprimé dans le jargon léniniste le passage des luttes simplement économiques aux luttes politiques.
Voilà pourquoi, dans les chapitres suivants, on parlera à propos de la classe ouvrière, des techni­ciens comme des étudiants. Mais attention : on n’en parlera pas comme des couches de classe, ni comme d’une nouvelle classe. C’est le travail abstrait, le point essentiel et commun qui fonde l’unité de classe ; il n’est donc pas étrange de mettre, parmi la classe ouvrière, les travailleurs - pas toujours manuels - qui, se trouvant en dehors de l’industrie (dans le tertiaire, le secteur des services) tra­vaillent bien souvent sur des lignes de petite série, et, de toute façon, sont soumis au rythme global du travail d’usine. En effet, simplification et déqualification d’une part, extension des tâches monotones et répétitives dans le travail d’autre part (propres au système d’usine, mais extérieures à l’usine), sont deux phénomènes qui marchent de pair.

Notes :

[1Marx, Salaires, Prix et Profits, Editions Sociales, p. 46.

[2Les Manuscrits de 1844, Pléiade t. II, p. 68 (souligné par nous).

[3Les manuscrits de 1844, Pléiade t. II, p. 76-78 (souligné par nous).




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53