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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Devant la décision
{Arbeiterpolitik}, n°10, 10 Mars 1917
Article mis en ligne le 22 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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La Conférence de "l’Opposition" place les radicaux de gauche devant une décision qui pèse beaucoup plus lourd que ce qu’on pouvait admettre il y a encore quelques semaines. Il s’agit de regarder froidement et clairement la situation en face et de l’exposer sans aucun ménagement diplomatique, afin que les ouvriers radicaux de gauche l’examinent à fond et brutalement. Nous n’avons rien à cacher et il nous faut nous mettre d’accord entre nous.
Quel est le rapport de forces dans "l’Opposition" ? A l’exception de rares endroits, la majorité des ouvriers oppositionnels est derrière la Communauté du Travail. Cela ne veut pas dire que ces ouvriers partagent son point de vue fondamentalement social-pacifiste. Les ouvriers oppositionnels sont majoritairement, par instinct de classe, des adversaires de la politique du 4 août. Ils refusent cette politique parce qu’elle est un renoncement à la lutte de classe. Mais, pour l’instant, seule une petite partie du mouvement réel des ouvriers oppositionnels a dépassé le stade de la protestation contre la politique du 4 août, et ce n’est que sporadiquement et spontanément que ce mouvement est parvenu à lutter contre l’impérialisme en certains endroits. Il y a plusieurs sortes de raisons à cela. Les éléments les plus actifs, les ouvriers de 20 à 40 ans, sont aux armées, et ce n’est que maintenant que les femmes des ouvriers sont éduquées en grand nombre à la lutte par le travail capitaliste. Cet état du développement objectif a pour conséquence que seule une petite partie de la classe ouvrière réfléchisse à la chose suivante : que faire ? Et comment faire ?
Les immenses problèmes devant lesquels la guerre mondiale place la classe ouvrière de tous les pays, la nécessité d’une réorientation dans les nouvelles conditions du mouvement ouvrier que l’impérialisme a créées dans les 20 dernières années mais qui n’ont été révélées en pleine clarté que pendant la guerre, toutes ces questions ne sont, pour les masses ouvrières oppositionnelles, non seulement pas tirées au clair, mais elles n’existent même pas pour la majorité de ces masses. Leur protestation contre la politique du 4 août a un caractère révolutionnaire-conservateur et non reconstructeur. Cette situation donne à la Communauté du Travail une supériorité sur nous. Le centre vit en parasite de l’arriération de la conscience de la masse ouvrière par rapport aux transformations de l’existence sociale. Nous, les pionniers radicaux de gauche, nous ne formons qu’une petite partie de la classe ouvrière consciente. Et même parmi ces pionniers, ce n’est que la majorité qui, dégoûtée par la pratique insuffisante de la Communauté du Travail, est sur le chemin de la pleine compréhension de la nature de la crise internationale du socialisme.
Ce sont aussi les origines objectives de la politique de temporisation que nous avons sauvent critiquée chez le plus fort groupement de radicaux de gauche, chez le Groupe Internationale (Spartacus), dans ses rapports avec le centre. Abstraction faite que ses dirigeants les plus actifs ne sont pas à l’heure actuelle dans leurs rangs, ce qui paralyse souvent leur esprit de décision, il se demande de manière insistante, en pensant à ce qui a été accompli jusqu’à présent : est-ce que la séparation nécessaire d’avec le centre n’est pas, pour l’instant, prématurée ? Prématurée dans ce sens que non seulement nous devrions renoncer, en cas de scission immédiate, à une partie des ouvriers qui, jusqu’à présent, nous suit dans les actions, mais aussi que même une partie de nos propres adhérents ne nous suivraient plus, car ils ont encore des illusions sur la capacité de transformation du centre ? Le Groupe Internationale considère que les masses n’ont pas encore conscience du gouffre qui existe entre les radicaux de gauche et le centre et qu’elles n’en prendront conscience que lors d’une aggravation ultérieure des contradictions.
"La constitution définitive ne peut pas se décréter, elle coïncide avec le mouvement que nous avons parcouru" - ces mots que Marx a écrit en 1848 dans le Neue Rheinische Zeitung à propos de l’unité allemande, semblent former le fondement de l’attitude du Groupe Internationale vis-à-vis du centre. Il craint d’avoir le sort d’une secte propagandiste.
Nous reconnaissons parfaitement à leur juste valeur les hésitations du Groupe Internationale à l’encontre de la constitution immédiate d’un parti radical de gauche indépendant, parce que nous avons nous-mêmes aussi débattu à fond avant d’émettre notre mot d’ordre, et parce que nous avons réfléchi sans arrêt sur les raisons qui militent en faveur ou à l’encontre de ce mot d’ordre. Et malgré cela nous maintenons notre mot d’ordre. Si quelque chose devait dissiper nos doutes, ce serait la publication du camarade Ledebour : Un mot aux indécis, dans le Leipziger Zeitung du 24 février. Cet article éclaire parfaitement la situation. Nous estimions que les centristes demeureraient encore durant un certain laps de temps dans un état amorphe caractérisé par "la lutte pour le droit", c’est-à-dire pour l’unité avec les social-patriotes.
Les études juridiques d’Edouard Bernstein dans le domaine des statuts du parti, les larmes de Kautsky dans le Neue Zeit sur le fait que ses amis et lui ont quitté le parti sans crier gare, ce qui, jusqu’à présent, ne s’est produit lors d’aucune scission que Kautsky a pu observer durant son appartenance de 40 ans à l’Internationale, tous ces enfantillages ont fondé en abondance l’hypothèse que la Communauté du Travail ne parviendrait pas à se constituer en parti. Si elle ne s’était pas constituée en parti, cela signifierait que nous devrions rester avec elle provisoirement dans les mêmes organisations, en conservant l’existence séparée des groupes radicaux de gauche, leur entière liberté non seulement de critique mais aussi d’action, et finalement que nous devrions demeurer dans l’état actuel dont nous ne nous sommes pas si mal tirés. Si les radicaux de gauche s’étaient en outre unifiés sur le terrain des organisations générales d’opposition, elle ne se dissocierait de l’objectif, auquel nous aspirons, de la formation d’un parti séparé, que par le refus d’une appellation qui lui soit propre, du travail à visage découvert. Ce serait un défaut, mais, en définitive, eu égard aux circonstances décrites plus haut, un défaut dont on peut temporairement s’accommoder.
Ledebour reprend les arguments que nous avons utilisés contre Bernstein et Cie : on ne peut combattre sur un terrain juridique qui n’existe pas ; il se moque des Bernstein et des Haase, il renonce à l’espoir qu’un congrès de parti puisse encore se tenir en commun avec les social-patriotes, il demande la formation de la "Communauté du Travail de la Social-démocratie allemande", c’est-à-dire du parti du centre. Etant donné l’état d’esprit qui prédomine dans les cercles centristes, nous ne risquons pas beaucoup de nous tromper en disant que c’est Ledebour, et non Bernstein, qui prendra le dessus à la Conférence. Un parti du centre sera constitué, avec une direction provisoire qui aura des compétences politiques. Au cas où ils ne se seraient pas constitués en parti, les centristes devaient nous donner la liberté d’exister en tant qu’organisation particulière des radicaux de gauche, et ils devaient donc nous accorder la liberté d’action, mais maintenant qu’ils se constituent en parti séparé, ils vont dire : nous sommes un parti social-démocrate, nous reconnaissons le programme du parti, les résolutions des congrès internationaux ; si celles-ci ne vous suffisent pas, eh bien faites de la propagande afin de les changer lors du prochain congrès du parti ; vous avez pleine liberté de critique, mais nous ne pouvons pas admettre des organisations séparées et des actions particulières : la minorité doit se soumettre à la majorité puisqu’elles se situent toutes deux sur le même terrain.
Et ils auraient raison, si c’était le cas. Mais comme nous l’avons montré à de nombreuses reprises dans notre journal, et le démontrons à nouveau maintenant dans la polémique avec Kautsky, il existe entre le centre et les radicaux de gauche des divergences tactiques et de principe très profondes qui conduiront au conflit à chaque initiative du mouvement. Certains de nos amis du Groupe Internationale attireront notre attention sur la dernière manifestation de Ledebour et diront : voyez, ils se décident enfin à constituer leur propre parti, et nos différences de principe seront surmontées avec le temps. Nous considérons cela comme impossible et nous sommes convaincus que, même dans un mouvement de masse révolutionnaire, le centre en constituera l’aile droite et opportuniste qui le freinera.
Telle qu’elle se présente après l’exclusion chez Ledebour et Ströbel, la décision de reconnaître la scission tactique qui a déjà été accomplie est le résultat de l’instinct de conservation d’une organisation politique qui veut vivre. Mais la façon dont elle vivra, c’est-à-dire la politique qu’elle mènera, sera déterminée dans les moments cruciaux par des motifs politico-organisationnels de concurrence : elle vivra comme l’organe politique d’une couche prolétarienne intermédiaire et d’une époque de transition, qui oscillera constamment entre le social-patriotisme et le radicalisme de gauche. Si un vent vif ne se lève pas bientôt, la classe ouvrière sera incapable de promouvoir des actions, et le centre continuera à avoir une attitude passive de protestation et de mener une agitation social-pacifiste de confusion.
Dans une telle situation - nous la considérons comme peu vraisemblable, mais nous devons compter avec sa possibilité momentanée - ce serait une question vitale pour la classe ouvrière de savoir si nous pouvons, oui ou non, mener une agitation décidée qui fait bouger les choses. Mais, si nous appartenions au parti du centre, cette situation nous lierait entièrement les mains et nous condamnerait au rôle d’une simple minorité critique en son sein. Et si le mouvement prend une allure plus incisive, alors se présentera à nous la tâche d’organiser de grandes actions pour lesquelles nous avons besoin d’une entière liberté de manœuvre et d’agitation. En tous cas, il n’est pas admissible que nous ayons vis-à-vis du centre moins de liberté de mouvement que celle que nous avons conquise vis-à-vis des social-patriotes. Renoncer à notre propre centralisation, à la liberté d’action, à la liberté de critique sans ménagements, c’est-à-dire à ce qui caractérise un parti séparé, serait un suicide, un renoncement aux armes dans la lutte pour nos objectifs et nos principes.
De même que les trois partis, entre lesquels la vieille social-démocratie d’Allemagne s’est divisée, ne pouvaient exister en elle, de même, deux d’entre eux ne pourront cohabiter en un seul parti. Ce parti "unique" ne représenterait pas une "Communauté du Travail" mais une "Communauté de la Discorde". Si le centre se constitue en parti politique indépendant, alors le processus de cristallisation au centre du vieux parti est allé plus loin que nous ne le pensions et cela signifierait un grand danger pour nous si seule l’aile gauche devait rester amorphe et inorganisée. Les social-patriotes auraient alors leur direction politique dans le comité directeur du parti, et le centre dans la Communauté du Travail. Et les radicaux de gauche, qui doivent représenter l’avenir du mouvement, son axe de cristallisation, s’il entre réellement en fusion, n’apparaîtraient, eux seuls, sur le champ de bataille, que comme des groupes atomisés. Cela n’est pas possible.
Les radicaux de gauche sont devant une décision qui pèse lourd. La plus grande responsabilité repose sur le Groupe Internationale dans lequel, malgré toutes les critiques que nous devons exercer à son encontre, nous reconnaissons le groupe le plus actif, le plus nombreux, le noyau du futur parti des radicaux de gauche. Sans lui - nous l’avouons ouvertement - nous ne pourrons pas former à bref délai, nous et les I.S.D., un parti capable de mener des actions. Il dépend donc du Groupe Internationale que le combat des radicaux de gauche soit conduit, même si c’est pour l’instant par une petite armée, sur un front ordonné et sous leur propre bannière, ou bien que les contradictions dans le mouvement ouvrier, qui existent et dont le dépassement constitue un facteur de clarification, de montée en puissance, soient éliminées pendant une longue période dans une forme confuse, et donc plus lentement.
Le nombre infime de ceux qui, pour l’instant, nous suivent, ne nous donne aucun motif de nous inquiéter sur le fait que nous devions rester une secte. Le caractère d’une formation politique ne dépend pas du nombre. Elle est une secte si elle cherche à conquérir le mouvement ouvrier, non pas par la participation à toutes ses luttes, mais par la pure propagande, par la promotion de sa panacée. Une telle tactique est parfaitement étrangère à la nature du radicalisme de gauche qui voit la question fondamentale justement dans le mouvement des masses et qui participera à chacune de ses manifestations, bien qu’elles en soient encore au stade initial et aient un caractère d’immaturité. Nous ne nous séparons pas du mouvement ouvrier en nous séparant organisationnellement du centre. Nous serons la fraction agissante dans les syndicats, nous soutiendrons chaque initiative du centre là où il combattra et nous marcherons à la tête des masses, de façon autonome, là où il s’y refusera. C’est pourquoi chaque avancée du mouvement ouvrier renforcera nos rangs si nous participons, sous notre propre bannière, à la lutte du prolétariat, en lui prouvant, à chacune de ses initiatives, la justesse de nos objectifs. L’heure a sonné où il s’agit d’oser. Puissent tous nos amis politiques entendre sa sonnerie et se lancer dans ce travail de pionniers sans craindre tous les obstacles :

Abandonnons le passé,
Luttons pour un monde nouveau, plus vaste, qui apportera de nombreux changements,
Allons, courage, emparons-nous de lui, monde du travail et du mouvement,
Pionniers, pionniers !

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n°3 - octobre 1998




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