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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De l’importance d’un parti radical de gauche
{Arbeiterpolitik}, n°23, 9 Juin 1917
Article mis en ligne le 22 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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Le groupe Internationale a renoncé à la fondation d’un parti radical de gauche. Il lui est maintenant facile de se moquer des tentatives des groupes de Brême, de Hambourg et de Berlin. Il sait très bien qu’on ne peut fonder un parti avec trois, ou même avec une demi-douzaine, de groupes locaux. Mais il doit aussi bien savoir que même un seul groupe local peut suffire pour pouvoir être actif au sens de la tactique radicale de gauche. Il n’est besoin que de rappeler ses propres débuts. Le Groupe Internationale a en effet su attirer à lui des partisans originaires de vastes régions de l’empire, même si ce n’est pas, loin s’en faut, de toutes. Il a, étant donné les conditions, bien travaillé du point de vue organisationnel. Il a mis en place avec la direction berlinoise une sorte de comité directeur du parti, dont la volonté fait provisoirement autorité pour le Groupe tout entier. Il a ressuscité un mouvement de chefs caractérisé, qui ne diffère de l’ancien mouvement que par le fait qu’il conduit sa tactique en fonction d’un autre objectif.
Et, précisément, c’est cette caractéristique de mouvement de chefs qui a amené, en premier lieu, le Groupe Internationale à renoncer à son indépendance à Gotha et à rejoindre le parti des Indépendants. On craignait de perdre les chefs et, de ce fait, on tenait le nouveau parti et tout le mouvement pour perdus. Eh bien, c’est quand même une contradiction quelque peu singulière que d’exiger des gens de la Communauté du Travail qu’ils soient les premiers à sauter dans la scission de l’époque, tandis que, soi-même, on siège derrière des portes bien protégées et qu’on met à l’abri du feu et de la lumière le saint synode afin qu’il ne subisse évidemment aucun dommage. Mais ce n’est pas le point décisif de cette tactique diplomatique extrêmement sage. Cette conception, propagée par le Groupe Internationale, de l’importance de l’encadrement par des chefs ne se différencie en rien de la conception de l’ancien parti sur cette question, et elle contredit la conception des radicaux de gauche sur les actions de masse.
Ou bien on professe la tactique des actions de masse - et alors on ne peut remettre leur sort entre les mains de quelques chefs. Ou bien on partage le point de vue du Groupe Internationale dans la question des chefs - et alors on méconnaît la nature des actions de masse. Et il nous semble que la direction berlinoise - c’est devenu petit à petit l’usage de la désigner à la place du Groupe Internationale - a accompli justement un travail considérable dans ce domaine. Elle est d’avis, comme le vieux parti, que seules de grandes masses organisées sont capables d’effectuer des actions de masse. Elle ne s’aperçoit pas que les nouvelles organisations ne peuvent naître que de ces actions. Toute constitution de parti sur l’ancienne base de la simple activité organisationnelle, sans lutte, ne pourrait conduire qu’à une réédition des anciennes organisations, sous une forme encore pire.
Et le nouveau parti radical de gauche n’aurait pu servir aucun autre objectif que celui de la lutte ouverte. C’est en cela seulement qu’a résidé et que réside son importance pour l’avenir.
En faisant campagne pour la fondation d’un parti séparé, nous étions pleinement conscients des conséquences que cela aurait pour les formes extérieures de ce parti ; mais nous savions également évaluer l’effet que le combat, non seulement en faveur du parti lui-même, mais aussi et avant tout contre lui, allait produire. Et nous savions que, dans ces combats, les chefs du mouvement se formeraient continuellement, se reconstitueraient continuellement à partir du mouvement lui-même.
En faisant reposer tout le mouvement sur les "chefs" déjà disponibles, qui ne peuvent à vrai dire revendiquer sérieusement cette appellation avant qu’ils n’aient fait leurs preuves dans la lutte, le Groupe Internationale redonne une légitimité à la vieille conception sur le rôle des chefs chez les masses, il paralyse la confiance des masses dans leurs propres forces. C’est pourquoi l’attitude du Groupe Internationale est, au plus profond d’elle-même, contre-révolutionnaire.
Cependant, il existe encore une contradiction remarquable entre le renoncement du Groupe Internationale à la fondation d’un parti séparé et l’ensemble de son activité et de son agitation qui étaient jusqu’à présent positives. Cette activité procédait de la conception selon laquelle la situation objective ferait mûrir la classe ouvrière pour la nouvelle tactique, que cette maturité aurait déjà atteint maintenant un degré si élevé que la nouvelle tactique rencontrerait une compréhension générale dans la classe ouvrière. On sait bien que, précisément, cette conception est confrontée, dans les rangs du Groupe Internationale lui-même, à la plus grande opposition et que ce ne sont pas les plus mauvais de ses adhérents qui ont vu dans cette conception une sorte de romantisme de la révolution et qu’ils l’ont par conséquent récusée. Mais, quoi qu’il en soit, les éléments dirigeants au Groupe ont été exposés de cette manière assez souvent à l’extrême, et en outre le passé le plus récent a révélé le résultat de cette tactique schématiquement généralisée chez des membres particulièrement proches de la direction berlinoise. Au grand dam de ces membres eux-mêmes. La contradiction consiste donc maintenant dans le fait que, d’un côté, la sollicitude pour les chefs est si grande qu’on ne voudrait pas les exposer ; mais que, d’un autre côté, ces mêmes chefs sont sans cesse exposés.
Mais la contradiction consiste en outre dans le fait que, d’un côté, on compte sur la maturité de la classe ouvrière pour la nouvelle tactique, mais que, d’un autre côté, on n’a pas confiance dans sa capacité à constituer, dans une forme ou une autre, son propre parti de lutte radical de gauche. Pendant qu’il s’empêtrait dans ces contradictions, le Groupe Internationale a manifesté la découverte d’une opposition entre le parti et le mouvement. Pour lui, le parti représente un champ de recrutement et une certaine protection par rapport à l’extérieur. Et le mouvement se déroule en dehors du parti. Pour nous, le parti et le mouvement sont une seule et même chose. La fondation d’un parti radical de gauche séparé n’aurait été qu’une autre expression du degré de maturité politique de la classe ouvrière allemande et de sa volonté de lutte pour le socialisme. Et le nouveau parti lui-même aurait constitué l’avant-garde dans cette lutte.
Si donc on n’est pas parvenu à la constitution d’un parti indépendant, c’est parce que, en fin de compte, la classe ouvrière allemande n’est pas encore capable, dans son état actuel, de mener une politique prolétarienne qui lui soit propre. Seuls quelques groupes peu nombreux en sont capables et y sont disposés. Ils se sont en effet tenus logiquement à l’écart du rattachement au centre du parti dont la politique leur imposerait nécessairement des concessions continuelles à la bourgeoisie et, avant tout, le renoncement à une lutte autonome, indépendante. C’est ainsi que la tactique du Groupe Internationale cette nouvelle version de la tactique d’atermoiement à la Kautsky, trouve sa source dans la situation objective. Et savoir quand l’Opposition décidée en Allemagne mènera son propre combat sur une base plus large et par là quand elle reconnaître la nécessité de la fondation d’un parti séparé, n’est qu’une question de temps.
Du point de vue des actions de masse, le parti radical de gauche séparé est une nécessité absolue. Combien est grande son importance dans des époques de profonds bouleversements, rien ne nous l’enseigne avec autant d’insistance que l’histoire de la Révolution française. Nous reviendrons dans un article ultérieur sur la position du parti dans les luttes révolutionnaires du passé. Pour aujourd’hui, il suffit de comprendre que, dans les périodes révolutionnaires, les différentes classes et couches de la société défendent leurs intérêts avec une brutalité extrême, et qu’il est d’une très grande importance, pour le progrès du mouvement, de savoir si cette défense d’intérêts doit n’apparaître qu’au cours du mouvement lui-même, et ainsi paralyser le mouvement par des scissions continuelles et des luttes internes, ou bien si ces dernières ont pu se développer dans la plus grande clarté possible dès avant le début du mouvement. La Révolution russe actuelle montre, par l’existence des bolchéviks, l’importance énorme d’organisations radicales de gauche indépendantes pour la lutte prolétarienne d’émancipation. Il faut admettre que la classe ouvrière allemande sera pendant longtemps incapable de combattre à l’avant-garde de l’Internationale prolétarienne. Le point de vue du Groupe Internationale correspond totalement à l’état actuel de la classe ouvrière allemande.

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n°3 - octobre 1998)




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