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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La victoire des bolchéviks
{Arbeiterpolitik}, n°46, 17 Novembre 1917
Article mis en ligne le 22 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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Les bolchéviks, les radicaux de gauche russes, ont remporté la victoire. Les menchéviks, ces opportunistes poltrons, qui livrèrent la révolution à la bourgeoisie et aux puissances de l’Entente, sont le dos au mur, les Kerenski, Terechtchenko et Tsérétéli sont renversés et faits prisonniers, de même que les Romanov. Lénine, le proscrit, le Marat de la Révolution russe, est sorti de son refuge clandestin ; il triomphe. Ainsi, celui qui prend la tête du pouvoir d’Etat russe est un homme habité d’une passion révolutionnaire indomptable, un personnage doté d’un caractère de fer à l’énergie gigantesque et à l’esprit de suite inflexible, un ennemi mortel de tout opportunisme corrupteur. Portés par la volonté des ouvriers de l’industrie qui se sont battus dans toutes les batailles de la Révolution et qui ont dû faire l’expérience, au travers d’amères déceptions qui ont duré six mois, que seule une politique de classe sans ménagement, que seule la dictature du prolétariat des villes et des campagnes peut sauver la Révolution, portés par les espérances d’une armée fatiguée de la guerre, par celles de tous les miséreux et de tous les affamés, les bolchéviks vont maintenant nettoyer les écuries d’Augias russes, remettre sur pied l’économie de la Russie et apporter la paix au monde.
La tâche pour laquelle les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires petits-bourgeois n’ont pas trouvé de solution, était, il y a six mois, monstrueuse, mais on pouvait la résoudre si on l’avait prise en mains avec audace et détermination. Entre-temps, le corps économique de la Russie a été affaibli par la fièvre révolutionnaire et déchiqueté par les vautours capitalistes, la force militaire a été presque complètement brisée, le lien entre la ville et la campagne a été empoisonné, la force de la contre-révolution s’est accrue puissamment.
Les bolchéviks n’ont pas obtenu le pouvoir d’Etat dans la ferveur de l’enthousiasme révolutionnaire initial, lequel paralyse l’ennemi de la révolution mais éveille l’envie d’agir, l’abnégation et le dévouement dans le peuple, mais au contraire dans la détresse la plus profonde du désespoir. Les jacobins russes sont placés devant une tâche plus effrayante encore que leurs célèbres prédécesseurs de la Révolution française, une tâche dont la solution semble à peine pensable.
Mais les bolchéviks disposent cependant d’autres moyens de pouvoir que leurs prédécesseurs. La première tâche de tout gouvernement révolutionnaire est le renforcement de sa position de force. A cause de sa sinistre politique de compromis, le Gouvernement Provisoire, qui s’est volatilisé depuis lors, a été contraint de s’appuyer sur l’armée. Mais cela voulait dire s’appuyer sur les généraux du tsar, sur l’obéissance passive de troupes sans volonté et, en raison des progrès de la décomposition de l’armée, sur la peine de mort et sur la décimation de régiments entiers. Cela signifiait donc que le Gouvernement Provisoire devait remettre dorénavant son sort entre les mains du parti militaire, de la contre-révolution. Cette irrésolution devait l’amener à sa perte, broyé qu’il était entre la révolution, dont il était né, et la réaction, qui lui fournissait ses moyens de pouvoir. Les bolchéviks qui ne peuvent s’appuyer que sur les vastes masses du peuple et qui sont l’ennemi mortel de toutes les autres classes, sont les seuls à pouvoir oser trouver la garantie de leur existence dans l’armement de tout le peuple, la mesure fondamentale de toute révolution intégrale. Comme cela ressort des comptes rendus des journaux, cet armement a déjà commencé et, par cette mesure, la révolution établit un rempart solide contre les attaques des forces réactionnaires.
Il est infiniment plus difficile de mettre en œuvre la remise en ordre de l’économie. La question agraire et celle des transports sont à résoudre. Le programme agraire des bolchéviks, avec sa revendication principale : la terre à ceux qui la cultivent !, est connu. Ce n’est pas un programme socialiste étant donné que l’économie n’est pas encore mûre pour le socialisme. Même dans un pays capitaliste moderne, la question agraire serait à l’origine de très grosses difficultés parce que le "crâne anti-collectiviste des paysans" opposerait très certainement une violente résistance au socialisme, et ces difficultés ne viendraient probablement pas seulement du fait que les paysans resteront attachés à leur propriété, mais qu’ils mettront en question tout le ravitaillement du peuple. Contre cela, il ne faut attendre de succès que des mesures les plus énergiques, qui représentent à la fois une tentative de faire cesser la contradiction entre la ville et la campagne, entre les ouvriers permanents de l’industrie et la population agricole, en donnant naissance à une pulsation continuelle entre l’industrie et l’agriculture, d’organiser pratiquement l’éducation au moyen du travail et d’établir, par ces mesures, les fondements du développement d’une humanité vigoureuse et dotée d’une formation polyvalente. Les plus fortes résistances suscitent les plus grands exploits. Ce sera le cas de la Russie.
Dans le pitoyable souci d’assurer sa propre existence, le Gouvernement Provisoire a recouru au moyen déshonorant d’exciter l’une contre l’autre la population des villes et celle des campagnes, afin de parvenir à ses fins en s’appuyant sur cette désunion. Sa politique du prix minimum en faveur des produits agricoles aggrava la cherté de la vie, mena les grandes villes à la famine, mais poussa aussi de ce fait les masses des grandes villes dans le camp des bolchéviks et conduisit à la chute du gouvernement. Mais ce ne sont pas les paysans qui tirèrent profit de cette politique de prix mais uniquement les propriétaires fonciers. C’est pourquoi il faut s’attendre à ce que l’assouvissement de la soif de terre de la paysannerie, l’abolition des charges et des impôts qui l’accablent, le soutien de l’Etat et la livraison de machines agricoles, noueront des liens solides entre les paysans et les ouvriers de l’industrie. Ce n’est pas de freiner la révolution, mais au contraire de la pousser de l’avant qui peut seulement garantir la révolution elle-même contre les complots de la réaction.
Mais l’approvisionnement des grandes villes dépend essentiellement du rétablissement et de la préservation du trafic ferroviaire. Ce n’est possible que si le nouveau gouvernement des bolchéviks réussit à étendre rapidement son autorité sur l’ensemble du pays. Dans ce but, il doit avant tout s’assurer de l’armée. Cela veut dire le rétablissement des droits démocratiques des soldats, l’élection des officiers subalternes par les troupes elles-mêmes et le remplacement des officiers de grade élevé par des partisans inconditionnels du nouveau gouvernement, le désarmement des troupes tsaristes peu sûres.
La réorganisation économique sera relativement facile dans les grandes villes. Les bolchéviks n’ont qu’à appliquer le programme qu’ils ont déjà proposé antérieurement au Conseil des ouvriers et des soldats contre les capitalistes récalcitrants : arrestation des directeurs des grandes usines, placement des entreprises sous le contrôle de l’Etat, introduction d’une démocratie d’entreprise, mise en place d’une législation sociale étendue qui doit servir prioritairement à déterminer les masses irritées à continuer à produire. En relation avec ces mesures, il y a celles qui doivent donner à l’Etat ses fondements : confiscation des biens des propriétaires en fuite, saisie des profits de guerre, forte imposition des grandes fortunes.
Mais tous ces efforts n’auront de résultat que si les bolchéviks réussissent à restaurer la paix. Pour ce faire, les bolchéviks doivent tout d’abord rompre les relations avec les puissances de l’Entente, mettre à nu les impérialistes par la publication des documents diplomatiques et exercer sur tous les Etats la plus forte pression possible pour la conclusion de la paix. Puisque les bolchéviks n’ont évidemment pas l’intention d’obtenir une paix qui garantisse les objectifs d’un groupe d’impérialistes, le succès de leurs efforts dépendra essentiellement de l’attitude des autres peuples. Autant nous mettons en garde avec énergie contre le danger de s’abandonner maintenant par commodité aux illusions d’une paix qui viendrait d’elle-même, autant la victoire des bolchéviks représente cependant la première réalité en regard de laquelle toutes les conférences de Stockholm ou d’ailleurs, toutes les résolutions parlementaires et les discours ministériels ne sont que des choses vaines et vides.

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n°3 - octobre 1998




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