Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Une nécessité impérieuse (Peter Unruh)
{Arbeiterpolitik}, n°50, 5 Décembre 1917
Article mis en ligne le 22 mai 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La révolution des bolchéviks a triomphé en Russie. Quelles que soient les difficultés que les bolchéviks pourront rencontrer, le fait qu’ils aient désarçonné par un coup violent les éléments pseudo-socialistes du Gouvernement Kerensky et qu’ils aient frayé le chemin vers la paix par des initiatives hardies et énergiques, a ouvert la voie à une avancée ultérieure de la révolution sociale jusqu’à la victoire définitive du socialisme. Quelque chose de formidablement grand a été accompli en quelques semaines ; quelque chose de formidablement fort qui est incomparable dans l’histoire mondiale. Qu’on y pense : la Russie, qui gémissait dans les chaînes du tsarisme le plus sombre, a obtenu une démocratie qui n’a pas sa pareille sur le vaste globe terrestre. Le knout est arraché au tsarisme et à ses valets de bourreau. Le Conseil des ouvriers et des soldats dirige les destinées du pays.
La démocratie russe, qui n’a pas été octroyée d’en haut au peuple, a fait disparaître à jamais le tsarisme et ses affublements dans la trappe de la scène historique, elle trempe sa force de jour en jour et elle l’utilise dans l’unique but auquel une démocratie prolétarienne sert essentiellement et pour lequel seulement son droit historique à l’existence doit être légitimé : comme levier de la révolution sociale. Et c’est ainsi que la victoire politico-militaire des bolchéviks a apporté logiquement avec elle le bouleversement social, et bien que les rapports économiques de la Russie, à la différence des rapports économiques de l’Europe occidentale et des Etats-Unis de l’Amérique du Nord, ne soient pas aujourd’hui encore mûrs pour le socialisme, la nouvelle organisation, créée par la révolution, de la vie économique russe aura été accélérée par ce processus de maturation. Sur ce chemin, il n’y a plus de répit. La Russie se trouve immédiatement dans le combat pour le socialisme, et, plus le temps passera, plus elle ne reconnaîtra qu’un seul ennemi : l’impérialisme, quel que soit le lieu où il intervienne ou quel que soit l’aspect sous lequel il se présente, qu’il s’approche d’elle, dans ses manières politiques de se comporter, en ami ou en ennemi.
La Révolution russe ne peut être étranglée que par l’impérialisme extérieur à la Russie. Son véritable ennemi n’est plus depuis longtemps à l’intérieur de l’empire mais devant ses portes. Les Kaledine ne sont plus que des marionnettes entre les mains du capital de l’Entente. Et il n’existe, sur tout le globe terrestre, pas d’impérialisme qui puisse vivre en paix et en bonne intelligence avec la Révolution russe. Et inversement. Il ne peut y avoir pour la révolution sociale, à la longue, de paix avec l’impérialisme.
Mais comment a-t-il été possible que la Révolution russe ait connu un développement aussi rapide ? Pour la seule et unique raison qu’il y avait en Russie un parti indépendant des radicaux de gauche qui, dès le premier instant, a déployé la bannière du socialisme et a lutté sous le signe de la révolution sociale. A vrai dire, cela ne lui a jamais procuré la plus haute considération de la part du tsarisme. Ses chefs ont été traqués et persécutés. Beaucoup d’entre eux ont vécu en exil, ont été déportés ou expulsés. Ceux qui apportent la paix aujourd’hui au prolétariat russe n’ont jamais craint la faim et la misère, les persécutions et les cachots. Adhérer à leur organisation, cela signifiait renoncer sans attendre à une vie paisible, cela signifiait accepter une vie pleine de luttes et de peines, cela signifiait placer la cause du socialisme au-dessus de tout, au-dessus de la femme et des enfants, au-dessus des biens et de la vie. Etre un bolchévik voulait dire être un combattant. Et maintenant, toutes les persécutions, toutes les souffrances effroyables, tous les espoirs nourris en silence, toutes les révoltes acharnées, ont porté leurs fruits à maturité.
Mais ce n’est que dans le feu de ce combat que pouvait se tremper une volonté d’acier qui s’efforce maintenant de maîtriser toutes sortes de difficultés sans nom. Il n’y avait pas un instant de repos, de paisible réflexion, même pour le dernier des adhérents, car il ne suffisait pas de faire inscrire son nom sur la liste des adhérents, d’acquitter la cotisation du parti et d’avoir sa carte en règle. La lutte exigeait plus et autre chose. Il s’agissait de devenir, au risque de sa vie, un adhérent qui participe à l’action commune. Relisez la Mère de Gorki !...
Et l’idée de la révolution se propagea comme une flamme de cœur en cœur, de cerveau en cerveau, et elle donna le jour à une armée d’hommes méprisant la mort, qui s’assemblèrent autour de leur bannière et chassèrent les bandes tsaristes, ouvrirent les portes des prisons, libérèrent les frères qui, en leur nom, languissaient dans les cachots, et hissèrent le drapeau rouge sur les créneaux de Petrograd. Et maintenant cette révolution souffle fièrement sur la Russie imprégnée de sang, et les yeux de millions de pauvres êtres martyrisés se lèvent pleins d’espoir vers elle, car elle est devenue le signal et le symbole de la paix.
Faut-il encore expliquer aujourd’hui pourquoi l’Arbeiterpolitik a pris position si opiniâtrement en faveur de la constitution d’un parti radical de gauche autonome, pourquoi elle a stigmatisé le compromis de Gotha ? Et n’a-t-elle pas eu mille fois raison ? Les Indépendants ont-ils pris le chemin sur lequel le Groupe Internationale espérait, par son adhésion, pouvoir les pousser ? L’Arbeiterpolitik a condamné, dès le début, l’initiative du Groupe Internationale ; mais elle n’a jamais douté, à aucun moment, que les membres qui représentaient le Groupe Internationale à Gotha agissaient avec les meilleures intentions et sur la base d’arguments bien pesés. Lorsque le Groupe se trouva par la suite et de manière répétée en porte à faux, lorsqu’il fut considéré par l’opinion générale comme co-responsable de la politique non socialiste des Indépendants, c’était la conséquence, certes regrettable mais inévitable, de cette initiative. Nous ne pouvons pas croire que le Groupe Internationale ait été d’accord ne serait-ce que dans un seul cas avec l’attitude des Indépendants. Nous ne pouvons pas croire qu’il se soit identifié avec le refus lamentable d’un Dittmann, avec les déclarations de Haase sur la Révolution russe, avec l’attitude de la Fraction dans l’affaire de Kiel, et, récemment, avec le discours de Ledebour sur le refus des crédits. Nous ne pouvons pas croire que le Groupe Internationale a voulu, par son silence, exprimer son approbation à l’attitude des Indépendants.
Nous ne pouvons-nous expliquer ce silence que par le fait que le Groupe n’a plus d’organe de presse [1], même si les colonnes de la presse des Indépendants, principalement celles du Leipziger Zeitung, lui sont ouvertes. Nous admettons encore que ses chefs ont proposé des articles critiques à ces journaux et que ceux-ci n’ont pas été publiés pour quelques raisons que ce soit. Car nous ne pouvons pas croire que le Groupe Internationale aurait renié ses principes au même point que celui auquel les social-patriotes ont foulé aux pieds le programme d’Erfurt. Dans la liste des points de principe affirmés par Spartacus, celui selon lequel le centre de gravité du mouvement ouvrier réside dans l’Internationale, a été suffisamment souvent en tête. Si, en cherchant de manière bienveillante, l’on pouvait encore trouver malgré tout des raisons à l’attitude du Groupe Internationale à Gotha, toute apparence qui permettrait de légitimer la coopération avec les Indépendants s’est aujourd’hui envolée.
Une pratique de plus de six mois a dévoilé que la conception, selon laquelle les Indépendants pouvaient être poussés à une politique différente, était une illusion. Il ne s’est produit que ce qui était à craindre depuis le début : à savoir que le crédit des Indépendants a pu s’accroître de manière néfaste du fait de l’affiliation d’un groupe radical de gauche important, qui compte parmi ses adhérents les noms des meilleurs, et que ce compromis ne devait être que le commencement d’un nouveau processus de décomposition. Si la situation internationale, à l’époque du Congrès de Gotha, depuis l’éclatement de la Révolution russe, était entièrement différente de ce qu’elle était auparavant, maintenant, après la victoire des bolchéviks, elle l’est plus que jamais. Aujourd’hui, la situation internationale impose la constitution d’un parti radical de gauche autonome comme la plus impérieuse des nécessités. De larges cercles du Groupe Internationale sont depuis longtemps convaincus du danger que le compromis de Gotha devait entraîner pour le mouvement radical de gauche en Allemagne. L’article du Sozialdemokrat de Stuttgart, reproduit dans l’Arbeiterpolitik, n’est qu’un symptôme parmi beaucoup d’autres. Cela nous laisse espérer que, finalement, même les éléments dirigeants du Groupe comprendront la nécessité du moment et se sépareront officiellement du parti des Indépendants.
Nous avons en tous cas la ferme volonté de tout mettre en œuvre pour préparer le terrain à la création d’un parti radical de gauche en Allemagne. C’est pourquoi, étant donné la défaillance de la Fraction et du parti des Indépendants, qui traîne depuis bientôt neuf mois, étant donné le résultat du compromis de Gotha qui corrompt et met en danger à l’extrême l’avenir du mouvement radical de gauche en Allemagne, ainsi que pour les autres raisons indiquées, nous invitons nos amis du Groupe Internationale à se séparer officiellement et sans délai des pseudo socialistes des Indépendants et à fonder un parti radical de gauche autonome, avec les chefs, et pour employer une expression utilisée par la camarade Zetkin dans le premier numéro de la revue Internationale s’ils le veulent, sans eux, s’ils ne le veulent pas !

Peter Unruh [2]

Notes :

[1Il est évident que l’Arbeiterpolitik, en tant qu’organe de presse, a été et est encore à chaque instant à la disposition du Groupe Internationale. Nous avons insisté sur cela plus d’une fois. La Rédaction de l’Arbeiterpolitik.

[2Pseudonyme de Johann Knief.

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n°3 - octobre 1998




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53