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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pour le socialisme (Peter Unruh),
{Arbeiterpolitik}, n°52, 29 Décembre 1917
Article mis en ligne le 22 mai 2014
dernière modification le 26 mai 2014

par ArchivesAutonomies
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1

La grande masse des travailleurs socialistes s’est habituée à l’idée que la réalisation du socialisme ne sera possible que dans un avenir très lointain. Nous ne ferons donc pas l’expérience du socialisme, mais peut-être que nos enfants et petits-enfants jouiront du bonheur que le socialisme apportera à l’humanité - ainsi pense-t-elle, résignée. Cette conception, qui n’a certainement pas contribué à accroître la force prolétarienne de lutte, a trouvé sa justification dans les conditions que les travailleurs ont vu se développer, et ce, pour partie, avec une vitesse et une énergie étourdissantes.
Cependant, avant d’examiner ces conditions, nous voulons faire remarquer que cette conception générale n’avait rien à voir avec la manière de pensée socialiste. Elle se représentait le socialisme comme une image figée qui est là de tout temps. Elle empêcha les travailleurs de comprendre que le socialisme est quelque chose qui évolue continuellement, que même la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière est un processus collectif et qu’il est impossible de séparer la lutte pour le pouvoir politique du bouleversement des rapports économiques. Cette conception n’est donc non socialiste, mécanique. Notre conception, en revanche, est socialiste, organique. Et il découle aussi de notre conception que la lutte des travailleurs pour le pouvoir politique, et également pour le socialisme, ne peut jamais cesser avant que le but ne soit atteint. Cette lutte change de forme, mais pas de contenu. Mais chaque changement de forme entraîne, dans certaines circonstances, un ralentissement, et dans d’autres cependant, une accélération dans le combat. Pour la classe ouvrière allemande par exemple, le passage de la forme de lutte uniquement parlementaire et uniquement syndicale à la tactique radicale de gauche est un processus douloureux de longue haleine.
Maintenant, comment se fait-il que les ouvriers socialistes d’Allemagne aient considéré le socialisme comme si éloigné ? C’est quelque chose de curieux : d’une part, le développement économique de l’Allemagne s’est accompli à une vitesse si rapide que sa maturité pour le socialisme a été atteinte en quelques décennies. Nous traiterons de cela dans un article particulier. Mais, d’autre part, l’évolution politique de la classe ouvrière allemande est restée en retard, et ce de manière disproportionnée, par rapport à l’état économique des choses. Et c’est justement ce phénomène qu’il s’agit d’expliquer.
L’impérialisme a développé cette concentration monstrueuse de toutes les forces intéressées au capitalisme, il a créé ces puissantes organisations patronales en tant que reflet social de la concentration du capital, il a bâti ces formes gigantesques du militarisme et de la bureaucratie d’Etat, qui apparaissent aujourd’hui si profondément détestables aux capitalistes de l’Entente parce qu’ils voient dans tout cela les solides bastions du capital allemand, qui ne peuvent pas être emportés par des méthodes impérialisto-capitalistes. Ce développement eut tout d’abord un effet formidablement paralysant sur les travailleurs allemands. Il eut cet effet parce qu’ils assistaient à un accroissement ininterrompu de puissance de capital, de l’Etat et de la grande bourgeoisie, et qu’ils ne voyaient nulle part un endroit pour attaquer. Cet effet apparut de manière de plus en plus ouverte lors des congrès du parti social-démocrate, dans la presse social-démocrate. Il pouvait être dissimulé, et encore bien mal, par les fanfaronnades du langage des pamphlets sociaux- démocrates, qui a été cultivé durant ces dernières années en particulier par Konrad Hänisch, mais il ne pouvait en aucun cas être supprimé. Le cas Hänisch lui-même témoignait de cette attitude de bravache dans toute sa nullité.
Mais il trouva son expression la plus lourde de sens dans l’abandon officiel des actions de masse, en tant que moyen de lutte pour l’offensive prolétarienne, au Congrès de Mannheim et dans la déclaration de la social-démocratie allemande sur la question de la lutte contre la guerre lors du Congrès international de Copenhague. Ce que Ledebour, au nom de la social-démocratie allemande, annonça à cette époque-là au monde entier, montrait la faillite interne de ce parti comme organisation de combat contre l’impérialisme et n’était qu’une préfiguration de l’attitude de la Fraction social-démocrate lors du 4 août 1914 et de l’attitude que les Indépendants observent encore aujourd’hui. La proposition des Anglais et des Français de proclamer la grève générale, en cas de menace de guerre, dans les pays concernés, tomba à l’eau, comme on le sait, à cause de la déclaration que fit Ledebour et selon laquelle une telle proposition était inacceptable pour la social-démocratie allemande étant donné qu’elle était d’ordinaire politiquement impraticable. Et encore aujourd’hui, les Indépendants, lors de tout danger menaçant, se défendent bec et ongles si l’on accroche aux queues-de-pie de leur Fraction la responsabilité de tel ou tel désordre ouvrier.
Nous les croyons sur parole pour ce qui concerne leur non culpabilité, et nous savons aussi que, dans cette conduite apeurée, c’est l’esprit défensif et passif de la social-démocratie qui manifeste purement et simplement ses caractéristiques affligeantes. Qu’on prenne en main le livre misérablement malhonnête de Kautsky sur la grève politique, et l’on verra que c’est le même esprit qui y rôde en se pavanant. Il est évident que cette attitude de parti officielle de la social-démocratie était nécessairement fondée sur les conditions matérielles et psychiques de la majorité des ouvriers organisés. C’était un sentiment général d’impuissance, associé à des différenciations sociales, produites par les années de prospérité, qui ont amené certaines couches ouvrières à un niveau économique plus élevé, tandis que d’autres couches virent ce niveau baisser, d’autant plus qu’elles étaient exposées à une concurrence multiple due à l’afflux de gens de la campagne, aux jeunes et aux femmes, aux forces de travail étrangères bon marché : il y eut le renforcement et la concentration du côté de la grande bourgeoisie capitaliste, l’affaiblissement et la désunion chez les travailleurs, lesquels conduisirent eu découragement et au manque de combativité des masses organisées qui caractérisent l’ensemble de l’époque récente de l’avant-guerre.
L’éclatement de la guerre a fait apparaître la puissance de la bourgeoisie dans des dimensions encore accrues, et les travailleurs qui n’étaient pas habitués à discerner les faiblesses de la bourgeoisie, qui ne sont repérables que par la pratique de la lutte de classe elle-même, restèrent désemparés et déconcertés face à cette démonstration de force de l’impérialisme. Il manquait à la classe ouvrière allemande l’expérience de la lutte. Elle ne l’acquerra qu’en combattant et en surmontant les obstacles. Par suite de son manque de combativité, le socialisme est apparu eux travailleurs allemands comme un but si lointain qu’ils ne pourraient plus l’atteindre.
Ce n’est pas un hasard si les travailleurs allemands se sont contentés de la pratique de l’organisation et du parlementarisme, d’une activité politique, qui se répète tous les cinq ans, consistant à brandir le bulletin de vote, et par conséquent, s’ils- n’ont vu aucun progrès sur le chemin du socialisme. Les conditions objectives en Allemagne ne seraient-elles d’aventure pas encore mûres pour le socialisme, de sorte qu’on ne pourrait y en parler que comme un idéal très lointain ? Il nous faut examiner cela de plus près.

2

Le socialisme suppose la maturité économique du capitalisme et la maturité politique du prolétariat. On va traiter en premier lieu du problème de la maturité économique du capitalisme. Quand le capitalisme est-il mûr pour le socialisme ? C’est la question qui est posée. Les social-impérialistes déclarent : le capitalisme n’a pas encore gravi la plus haute marche de son développement. Nous pensions déjà depuis deux décennies que le capitalisme ne serait plus capable d’un développement plus grand et, pourtant, il s’est depuis lors engagé dans l’ère de l’impérialisme, une époque qui nous a fait voir les forces complètement insoupçonnées du capitalisme aussi bien que de la bourgeoisie. C’est depuis lors que nous avons les syndicats patronaux et les cartels, les trusts, que nous avons les activités formidables des grandes banques, le déversement de masse de capitaux sur toutes les régions de la terre habitée et inhabitée, que nous avons la concentration de la puissance des entrepreneurs dans les associations économiques patronales, l’industrialisation de l’agriculture, la croissance vertigineuse des sociétés par actions comme forme typique du capital concentré et qui grandit constamment en force économique et sociale, que nous avons la formation de couches sociales entièrement nouvelles, et en particulier de celle des employés de l’industrie, que nous avons le fort accroissement du pouvoir de l’Etat, de ses organisations militaires et bureaucratiques. Le corps auquel nous donnions le nom de société bourgeoise et dont nous croyions à tort qu’il dépérissait, s’est révélé plein de vitalité. Puisque nous nous sommes si fortement trompés autrefois : qui nous garantit que nous ne nous trompons pas à nouveau lorsque nous estimons qu’à présent l’heure du capitalisme est venue ?
De nouvelles formes du capitalisme ne s’annoncent-elles pas dès maintenant dans les monopoles d’Etat ? Le capitalisme ne va-t-il pas connaître de ce fait une augmentation renouvelée de sa vitalité ? Et l’expansion impérialiste ne signifie-t-elle pas une préparation nécessaire des parties de la terre les plus lointaines au socialisme ? Le développement du capitalisme n’est encore terminé. C’est pourquoi il est absurde de s’opposer à ce développement. Nous devons au contraire soutenir le nouveau développement du capitalisme afin d’aider à raccourcir ainsi la période de préparation au socialisme. C’est la seule façon de penser historiquement et d’agir historiquement. C’est ce que disent les social-impérialistes. Et c’est ainsi qu’ils se retrouvent parmi les partisans du réarmement et les idéologues du colonialisme. Les social- patriotes ne sont que leurs caricatures.
Les social-pacifistes, les Indépendants actuels, considèrent également que le capitalisme n’est pas encore mûr. Ils se complaisent dans le rôle de ce philosophe grec qui enseignait que la plus grande sagesse consiste à savoir qu’on ne sait rien. Mais les Indépendants se gardent bien de tirer les conséquences du point de vue social-impérialiste. Quand les social-impérialistes acceptent le capitalisme avec les toutes exigences impérialistes et qu’ils reconnaissent clairement la nature belliqueuse de l’impérialisme, les social-pacifistes, quant à eux, cherchent à fléchir l’impérialisme selon leurs souhaits de paix sentimentaux. Ils disent : le capitalisme n’est certes pas encore arrivé au terme de son évolution, mais son chemin ne passera pas par des catastrophes de guerre encore plus grandes, il traversera eu contraire les champs de paix du désarmement et des cours internationales d’arbitrage. Le capitalisme n’apportera pas aux peuples une oppression renouvelée, mais au contraire le droit à l’autodétermination. Il s’établira une ère de l’impérialisme pacifique qui préparera aussi un toit hospitalier pour les travailleurs. Et ensuite ce sera quelque chose de facile pour les travailleurs de prendre en mains le pouvoir politique, mais il faut d’abord que soit atteint cet état de désarmement et de cours arbitrales, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : il s’agit du stade préliminaire indispensable au socialisme.
Social-impérialistes et social-pacifistes sont donc parfaitement d’accord sur le fait qu’ils considèrent le capitalisme, dans sa forme actuelle, comme encore immature.
Eh bien, la conception de la maturité du capitalisme, en tant que stade préliminaire indispensable au socialisme, a donné lieu aux représentations les plus étranges. Les anarchistes, par exemple, exposent que Marx aurait enseigné que le capitalisme devrait d’abord, pour ainsi dire, donner libre cours à sa fureur pour qu’ensuite, lorsqu’il serait arrivé au sommet de son évolution, il fasse, un beau jour, par "nécessité de nature", une culbute, et qu’il revienne, comme socialisme, dans les vallées où habitent les hommes. Pendant ce temps, ces derniers ont attendu patiemment jusqu’à ce que le temps du capitalisme ait été accompli, et, après qu’il a culbuté dans le socialisme, ils le reçoivent désormais comme un cadeau bienveillant du ciel au son des cymbales et des timbales. C’est cela que Marx aurait enseigné aux travailleurs, disent les anarchistes. Eh bien, quiconque n’a lu intelligemment pas plus de deux lignes de Marx sait bien qu’il ne s’agit pas de cela.
Mais Marx a bien mis en évidence qu’en effet le capitalisme développe en son sein les conditions du socialisme, mais que, néanmoins, c’est à la classe ouvrière qu’il revient la plus grande part du travail dans l’avènement du socialisme. Il a ainsi protégé les travailleurs contre une double illusion la première, qu’ils pouvaient tout simplement ignorer les forces économiques du capital pour dresser sur le champ sanglant du capital la tente d’agrément du socialisme, ce en quoi il dépassait le socialisme utopique ; la seconde, qu’ils pouvaient s’en remettre au capitalisme lui-même dans l’espoir merveilleux, répétition gigantesque de l’immaculée conception, qu’il accoucherait tout seul un jour du sauveur socialisme, ce en quoi il dépassait cet autre socialisme qui ne voulait rien savoir de la lutte de classe. Marx a, de cette manière, trouvé l’unité entre les forces inhérentes, de par sa nature, au capitalisme, et l’action historique des hommes.
Mais l’action des hommes, la lutte de classe, lui est apparue comme le fondement de tout progrès historique, et il a mis lui-même toute sa vie au service de cette lutte. Les anarchistes se trompent donc lourdement lorsqu’ils prêtent à Marx la conception absurde d’un capitalisme qui serait une machine auto-accoucheuse engendrant par "nécessité de nature" le socialisme. Ce qui est à l’œuvre ici est un marxisme mal compris dont Marx n’est pas responsable, et dont l’existence ou la non-existence est le dernier souci du capitalisme. Mais toujours est-il qu’une représentation embrouillée de la maturité du capitalisme erre dans la tête des anarchistes. Et c’en est au point que les anarchistes redoutent que les hommes, contaminés par le marxisme, veuillent accéder au socialisme seulement à la longue. Par conséquent, cela ne va pas assez vite pour eux. Et c’est en tous cas plus sympathique que le provincialisme du réserviste social-pacifiste. Toutefois, ou c’est trop lent ou ça ne l’est pas : avec l’Alliance Socialiste, pour autant qu’on puisse la considérer comme l’embryon du socialisme, on n’accélèrera pas le rythme. Au contraire, on le ralentira au plus haut point dans la mesure où les travailleurs entreraient en masse à un moment quelconque dans cette confédération et priveraient la lutte de classe de leur force. Finalement, l’activité historique de la classe ouvrière, ainsi que le marxisme la comprend, est quelque chose de différent de la création d’un Eldorado socialiste au sein du déferlement de l’exploitation capitaliste.
Le capitalisme est-il donc mûr ? Et à quoi reconnaît-on sa maturité ? La question attend toujours sa réponse.

Peter Unruh

P.S. :

Paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n°3 - octobre 1998




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