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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le système des conseils
Richard Müller (1918)
Article mis en ligne le 14 août 2014
dernière modification le 21 juin 2014

par ArchivesAutonomies
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I - Origine du concept de conseil

Ce concept et les conseils ouvriers sont le plus souvent considérés comme spécifiquement russes. Cela repose sur une méconnaissance des causes objectives de ce nouveau concept alors que c’est une expression formelle de la lutte de classe prolétarienne, de la révolution prolétarienne à un stade décisif. Il est vrai que ce concept dans sa forme actuelle est né en Russie. On pourrait d’ailleurs prouver l’apparition de pareilles formes au cours de l’histoire révolutionnaire des siècles passés mais cela n’est pas mon propos.
Jusqu’à ce qu’éclate la première période de la révolution russe en 1905, le tsarisme ne tolérait aucune organisation ouvrière. S’il opprimait syndicats et partis politiques, il ne pouvait empêcher la formation d’organisations ouvrières dans les grandes entreprises qu’engendrait le mode développé de production capitaliste lui-même en regroupant massivement les ouvriers. Même sans organisation solide, les intérêts communs des masses ouvrières regroupées dans les grandes entreprises déclenchaient dans l’unité des manifestations volontaires. Malgré la terrible répression tsariste de chaque mouvement ouvrier, le mouvement ouvrier révolutionnaire s’embrasa en 1905 lorsque les premiers signes de l’effondrement du tsarisme se manifestèrent. Dans les grandes entreprises furent élus les comités de fabrique, les conseils de députés ouvriers. Ceux-ci formèrent le noyau du mouvement révolutionnaire. C’est ainsi que la révolution prolétarienne en Russie créa sa propre organisation de combat ; c’est sans préparation qu’elle sortit des conditions de production.
On entend souvent dire aujourd’hui que ce qui doit croître des circonstances n’est pas valable pour les pays de l’Europe occidentale avec leur mouvement syndical développé. Pourtant on constate dans ces pays les mêmes causes et les mêmes phénomènes. Même en Angleterre, le pays de l’organisation syndicale la plus vieille et la plus solidement structurée, de très fréquentes luttes économiques sont conduites avec l’aide des shop stewards qui sont en contradiction avec l’organisation syndicale. Ici aussi les ouvriers se procurent de nouveau organes de lutte qui tiennent compte de la situation. Même en Angleterre le concept de conseil se fraye un chemin comme nouvelle forme d’expression de la lutte de classe prolétarienne. Les vieux syndicats se qualifient aussi comme organisations prolétariennes de lutte de classe. Sans doute le sont-ils également mais ils ne correspondent pas aux exigences de la lutte de classe révolutionnaire qui commence à présent à avoir un impact plus ou moins fort dans tous les Etats capitalistes. Ces nouvelles organisations de lutte révolutionnaires se forment dans les pays de l’Europe occidentale pas seulement contre la société bourgeoise mais aussi contre la volonté des chefs des organisations de lutte du prolétariat existantes ; un phénomène sur lequel je reviendrai ultérieurement.
Ce qui se développe en Russie et en Angleterre, nous le trouvons aussi en Allemagne. Si les causes de ces phénomènes sont les mêmes, les formes de leurs retombées sont pourtant en apparence différentes. Lorsqu’en novembre 1918 en Allemagne la nouvelle organisation de lutte prolétarienne se forma dans les conseils ouvriers, on la qualifia d’imitation des « méthodes bolcheviques ». Ces nouvelles organisations de lutte ne se formèrent pas d’abord comme conséquence des évènements de novembre mais furent déjà créées plus tôt, pendant la guerre, lorsque l’effondrement de novembre n’était pas encore imminent. Elles résultèrent des conséquences économiques de la guerre, de l’oppression de chaque mouvement ouvrier par l’application de l’état de siège et de la complète défaillance des syndicats ainsi que des partis politiques. Les syndicats étaient entravés dans leur activité par l’état de siège et furent en outre mis au service de la politique de guerre par la bureaucratie syndicale. Le parti politique des ouvriers était divisé. Pendant qu’une partie intervenait sans réserve en faveur de la politique de guerre du gouvernement, l’autre partie était trop faible pour opposer une résistance. La partie des ouvriers politiquement mûre et révolutionnaire cherchait de nouvelles formes de lutte et d’organisations de la classe prolétarienne. Ces efforts se manifestaient d’abord dans les grandes entreprises et y trouvaient aussi des formes plus solides.
Lorsqu’en juillet 1916, 55 000 ouvriers berlinois se mirent fort soudainement en grève, non pas pour améliorer leur situation économique mais pour des raisons politiques, la société bourgeoise, et encore plus les chefs de la social-démocratie et des syndicats, ne purent comprendre ce fait inouï. Cet événement bouleversa tout ce que le mouvement ouvrier avait expérimenté jusqu’à présent. Quelles en étaient les causes ? Qui avait préparé et conduit cette grève ? La société bourgeoise, de même que les chefs des syndicats, se soucia peu de la première question. Ils voyaient ou ne voulaient pas voir quelles tendances révolutionnaires devaient déclencher la guerre et la brutale oppression de la classe ouvrière. A cette fin ils cherchaient par tous les moyens à saisir les meneurs de ce mouvement. Ceux-ci se trouvaient dans les grandes entreprises, dans la firme Ludwig Lœwe, dans les usines Schwarzkopf, etc. C’étaient les ouvriers qui s’étaient groupés en « comités de fabrique », qui agissaient comme les comités de fabrique des grandes entreprises de Pétersbourg en 1905, sans en avoir eu connaissance. Le combat politique en juillet 1916 ne pouvait pas être conduit avec l’aide des partis et des syndicats. Les chefs de ces organisations étaient les adversaires d’un tel combat ; après la lutte, ils ont aussi contribué à livrer les meneurs de cette grève politique au couteau de l’autorité militaire. Ces « comités de fabrique », la désignation n’est pas tout à fait pertinente, peuvent être décrits comme les précurseurs des actuels conseils ouvriers révolutionnaires en Allemagne. La notion de conseil ouvrier, née des conditions de production, commençait alors à prendre racine en Allemagne. Ce qui se manifestait en juillet 1916, poursuivait son développement et ses effets à travers la grande grève générale politique d’avril 1917, à laquelle 300 000 ouvriers prirent part et plus tard dans celle de janvier et février 1918 à laquelle participèrent plus de 500 000 ouvriers. Ces combats ne furent pas portés et conduits par les partis et organisations syndicales existantes. Ce fut ici le départ d’une troisième organisation, celle des conseils ouvriers. Les grandes entreprises furent les porteurs du mouvement. C’est là que se trouvaient les chefs du mouvement qui étaient bien évidemment organisés syndicalement et politiquement dans ces organisations et qui souvent même occupaient une fonction mais qui devaient passer à la création de nouvelles organisations de lutte prolétariennes. Lors de toutes ces luttes, la désignation « conseil ouvrier » ou « système des conseils » ou « organisation des conseils » n’a jamais été utilisée.
Après la grande grève générale de janvier et février 1918, les préparatifs furent pris pour le renversement violent du vieux régime. Par là je ne veux pourtant pas dire que la révolution de novembre était acquise. Les causes objectives de cette révolution se trouvent dans l’effondrement militaire, politique et économique de l’Allemagne. On pouvait déjà prévoir le moment de cet effondrement début 1918. Il s’agissait donc de concentrer l’énergie révolutionnaire accumulée chez les ouvriers, de ne pas l’atomiser en actions isolées mais de la maintenir et de l’engager en bloc pour le renversement du vieux régime quand l’occasion en serait donnée. Lors de ces préparatifs, il apparut de nouveau que la grande entreprise était le lieu approprié où les énergies révolutionnaires des ouvriers pouvaient se concentrer au mieux. Lors de tous ces préparatifs, il n’a jamais été question de savoir quelle organisation devait être créée après le succès du combat, après le renversement du vieux régime ou d’élire immédiatement partout de conseils ouvriers. On se souciait peu de savoir ce qui devait advenir après le combat. Il s’agissait d’abord de préparer le combat et de l’exécuter avec succès. Quand se produisit l’effondrement de novembre, c’est alors que surgirent de la situation les conseils ouvriers là aussi où jamais avant ce bouleversement il n’en n’avait été question.
Ce court exposé du développement nous montre que l’idée des conseils n’est pas un phénomène spécifiquement russe mais qu’elle est, en tant que nouvelle forme d’organisation de la lutte de classe prolétarienne, le produit du développement des rapports économiques et politiques. Le présent combat de la classe ouvrière ne favorise pas, dans les organisations existantes, l’idée de la communauté de classe et du sentiment d’appartenance mais bien là où de grandes masses subissent la même pression. L’activité des organisations ouvrières était entravée par la violence extérieure et les contradictions internes. De là vient que ces organisations n’englobaient pas de grandes parties de la classe ouvrière. Il en allait autrement des grandes fabriques créées par le mode de production capitaliste. Ici les prolétaires étaient regroupés pour partager le même destin sans se soucier de leurs convictions religieuses et politiques. Ici se trouvaient les racines de la nouvelle forme d’organisation, celle du concept de conseil.
Quoique les intérêts communs du prolétariat engendrèrent par la violence élémentaire une nouvelle idée, celle-ci resta d’abord imprécise dans sa répercussion pratique et, quant à l’essence et les objectifs des conseils ouvriers comme expression formelle de cette nouvelle idée, c’est une lutte qui éclata, laquelle n’a encore apporté aucune clarté jusqu’à aujourd’hui. Pourquoi en est-il ainsi et doit-il en être ainsi, je tenterai de m’en expliquer dans le passage suivant.

II - Démocratie ou système des conseils

Bien que la social-démocratie allemande apprit durant des décades le socialisme, bien qu’elle se donna un programme qui exigea la suppression de toute domination de classe et considérait la lutte de classe prolétarienne comme le moyen d’y arriver, bien qu’elle devint le parti le plus fort et fut fortement craint par la bourgeoisie, elle ne fut pas capable de réaliser son programme, lorsqu’en novembre 1918 le pouvoir politique revenait au prolétariat. Ce que F. Engels a prédit dans sa critique du Programme d’Erfurt le 29 juillet 1891 était terriblement vrai. Engels renvoyait entre autres à l’opportunisme qui se manifestait dans la social-démocratie, il faisait référence aux carences du Programme d’Erfurt, lequel faisait notamment place à l’opinion selon laquelle un développement pacifique au socialisme serait possible en Allemagne. « …Pareille politique ne peut à la longue que tromper le parti lui-même. On met en avant des questions politiques abstraites, générales et l’on masque ainsi les questions concrètes les plus immédiates, les questions qui se mettent à l’ordre du jour dès les premiers grands évènements, dès les premières crises politiques. Que peut-il en résulter si ce n’est que le parti ne sait plus que faire au moment décisif, que la confusion et la désunion règnent en maître sur les points les plus cruciaux parce qu’ils ne sont jamais discutés… »
La politique de guerre opportuniste de la social-démocratie majoritaire montre avec une effrayante clarté l’abandon des principes révolutionnaires du socialisme, conduit à la division du parti et par là à la paralysie de l’action de la classe ouvrière. Cette politique de guerre opportuniste montre combien fortement la plus grande partie de la social-démocratie allemande s’appuie sur la bourgeoisie tout en essayant de justifier cela par une idéologie formellement socialiste.
Lorsqu’en novembre 1918, la société bourgeoise dut laisser le pouvoir politique aux partis socialistes, triompha une nouvelle fois à l’intérieur de ces partis l’orientation opportuniste qui se reconnut dans la démocratie et dont la forme d’expression politique exigeait l’Assemblée nationale, alors que seulement une petite partie se tournait vivement contre la démocratie et tenait pour nécessaire le système des conseils comme moyen de triompher de l’Etat de classe capitaliste et de réaliser le socialisme.
Encore une fois les paroles d’Engels montraient la vérité : la social-démocratie a bien conduit la lutte de classe prolétarienne mais se faisant elle n’a mis à l’avant plan que des questions générales, alors que les grandes questions, qui se mettent d’elles-mêmes à l’ordre du jour lors d’une crise politique, ne furent jamais débattues. Et cette grande question se trouvait en novembre 1918 soudainement devant la social-démocratie. Elle ne fut pas résolue comme K. Marx et F. Engels l’avaient exigé : la majorité de la social-démocratie se décida pour la démocratie formelle et donc pour un idéal bourgeois.
Généralement le concept de démocratie est celui de l’égalité des droits sur le plan politique. Elle constitue ainsi le sommet de l’idéologie de la bourgeoisie et des intellectuels qui voient réalisé leur idéal politique de liberté et d’égalité. La démocratie signifie pour ces couches l’accomplissement de la solidarité sociale qui doit découler de l’égalité des droits sur le plan politique. Cette idéologie n’englobe pas seulement la bourgeoisie mais aussi de grandes masses du prolétariat sous la conduite de la vieille social-démocratie.
La démocratie, l’égalité politique n’apporte pas à l’humanité la liberté et l’égalité. Lorsqu’il y a plus de 130 ans les idéaux de la grande révolution française, les idéaux démocratiques : liberté, égalité, fraternité, comblèrent toute l’humanité de nouveaux espoirs, ils purent avoir eu leur légitimité historique. L’humanité fut libérée des chaînes de la féodalité mais elle dut assumer celles de loin plus lourdes du capitalisme. Dans les formations étatiques démocratiques nous vîmes durant des siècles le cauchemar de la misère des grandes masses, nous vîmes les luttes de classe les plus terribles ; sous l’économie capitaliste l’égalité des droits politiques demeure une vaine illusion. Peut-on parler de liberté quand l’ouvrier doit vendre sa force de travail à l’entrepreneur, quand le possédant exploite le dépossédé ? L’idée de la démocratie ne s’avère-t-elle pas comme une tromperie quand l’égalité devant la loi devient dans le meilleur des cas la liberté de la domination et de l’exploitation de la population laborieuse par le capitalisme ? La liberté dans l’Etat capitaliste ne devient-elle pas la liberté du crève-la-faim et la fraternité l’hypocrisie, l’outrageante frime de la charité ? K. Marx n’a-t-il pas avec pertinence fustigé la démocratie capitaliste lorsqu’il disait dans son analyse de l’expérience de la Commune qu’il sera permis dans quelques années à la classe asservie de décider quels représentants de la classe dominante au parlement devront la représenter ou l’écraser.
Le prolétariat doit chercher à triompher de la démocratie formelle. Il ne peut pas se satisfaire de l’égalité politique, il doit s’efforcer d’obtenir l’égalité économique, l’abrogation de la propriété des moyens de production. Ce but ne peut être atteint par la lutte parlementaire mais par la lutte de classe, par l’action des masses. Le prolétariat doit se battre pour obtenir la démocratie socialiste, l’égalité politique et économique ; alors seulement la société socialiste sans classe, la pleine libération de l’humanité seront possible.
Le combat contre la démocratie formelle est en même temps le combat contre l’Etat démocratique qui se sert de la démocratie formelle pour l’oppression d’une classe. Dans l’Etat démocratique nous voyons aussi l’organe de domination de la classe possédante que nous devons briser.
Dans l’Etat démocratique la démocratie reste limitée par l’exploitation capitaliste, devient dictature de la classe possédante sur la majorité du peuple. Le prolétariat est empêché de se servir de l’égalité politique, il est rabaissé au rang de bétail électoral par le pouvoir de la presse quotidienne capitaliste. Il peut, comme le disait justement K. Marx, élire tous les deux ans des représentants au parlement qui foulent aux pieds les intérêts du prolétariat.
Les socialistes révolutionnaires reconnurent en novembre 1918 que la réalisation de la démocratie formelle, de l’égalité politique, que la convocation de l’Assemblée nationale avait la même signification que le relèvement de la domination de classe ébranlée de la bourgeoisie, que la stabilisation de l’exploitation et de l’oppression de la majorité du peuple par une minorité. Ils opposèrent à la démocratie le système des conseils et à l’Assemblée nationale le congrès des conseils. Le système des conseils exclut les possédants, les exploiteurs de l’égalité politique. Il oppose à la domination de classe des possédants la domination de classe des dépossédés. L’Etat n’est pas encore abrogé mais devient un instrument de domination du prolétariat. La liberté d’exploitation est réprimée, la résistance des exploiteurs est brisée avec violence par la dictature du prolétariat.
Dans le système des conseils, les conseils ouvriers, les représentants du peuple travailleur sont réunis. Ce système exclut du droit de vote les profiteurs de la force de travail d’autrui. Il élimine ainsi la contradiction économique qui est à la base de la démocratie formelle, du système parlementaire. Les conseils ouvriers entrent en étroite relation avec leurs électeurs, sont soumis à leur contrôle permanent. Ils ne sont pas élus pour une durée déterminée mais peuvent être destitués à chaque instant. Il en résulte pour les conseils ouvriers un sentiment de responsabilité plus fort. L’influence des électeurs sur la législation et l’administration est largement plus forte que dans le cas du parlement de la démocratie formelle. Dans le système des conseils la législation et l’administration sont réunis dans les mains des conseils ouvriers, ce qui doit entraîner la disparition de tout bureaucratisme par lui-même. Ainsi le système des conseils devient le fondement d’un nouvel ordre social. Le système des conseils agira politiquement et économiquement. Politiquement il devient dans la période de transition l’organisation de domination du prolétariat ; ses organes doivent assumer l’administration politique. Economiquement il devient l’organisation de la production.
Le système des conseils dans son activité politique devient ainsi l’organisation de lutte révolutionnaire du prolétariat. Il prend des dispositions de combat pour unifier le prolétariat et tenir son ennemi en échec. Cette situation n’est pas et ne peut être définitive. Dès que la démocratie socialiste a atteint l’abrogation de la propriété des moyens de production, la dictature du prolétariat prend fin. Ce qui met fin à l’Etat et laisse la place à une communauté socialiste. Sur la période de transition K. Marx écrivait : « …Entre la société capitaliste et la société communiste se trouve une période de transformation révolutionnaire de l’une dans l’autre. A cela correspond aussi une période politique de transition dont l’Etat ne peut être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. »
Le système des conseils englobe la population laborieuse dans une action unitaire. Il approche ainsi de la vraie démocratie car il n’exclut qu’une petite minorité et fait de la dictature du prolétariat l’expression de la volonté de l’écrasante majorité du peuple. Il met les moyens de production à la disposition de toute la société ; il introduit la première phase de la société communiste. Le système des conseils ne crée cependant pas encore le communisme. Il se sert encore de certaines normes du droit bourgeois. Le passage de la production capitaliste et des concepts du droit bourgeois à une production sociale et à la reconnaissance de l’égalité sociale ne peut être atteint que sur le chemin du développement. Le principe établi par K. Marx selon lequel « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins » ne sera atteint, comme K. Marx lui-même l’expose, que « lorsque le travail ne sera plus seulement un moyen pour vivre mais sera bien devenu le premier besoin de vie ».

III - Socialisation et système des conseils

Par socialisation nous entendons le transfert à la société des moyens de production. La socialisation n’est pas encore le socialisme ou même le communisme. La socialisation c’est arracher le pouvoir économique à la société capitaliste, ce qui n’est possible que par la lutte politique. La socialisation est impossible aussi longtemps que l’Etat démocratique existe. Toutes les mesures de socialisation du pouvoir d’Etat démocratique maintiennent debout le mode de production capitaliste qui sera enrobé d’un aspect d’apparence démocratique. Dans le meilleur des cas c’est l’Etat lui-même qui entre en scène à côté du possesseur des moyens de production comme profiteur de la force de travail et tous deux se partagent alors la plus-value produite par le travail. La « démocratie d’entreprise » est promise au travailleur, il peut apparemment avoir son mot à dire ; en réalité le droit d’exploitation de l’entrepreneur n’en n’est que plus solidement établi et son profit assuré.
Le système des conseils devra mener la lutte dans sa forme d’activité politique pour atteindre la socialisation et l’abrogation du capitalisme. La socialisation implique aussi la poursuite de la production sur la base créée par le capitalisme. Cette base ne peut être détruite ; c’est pourquoi l’économie socialiste organisée pour la couverture des besoins doit remplacer immédiatement la production capitaliste anarchique, ce qui ne veut pas dire que la socialisation doit commencer partout pareillement à un jour déterminé. Il y a de grands et vastes domaines de production qui doivent être immédiatement socialisé pendant que d’autres moins importants peuvent d’abord rester intacts. La socialisation ne peut pas être laissée aux ouvriers dans l’entreprise ; elle ne peut se produire que par l’action commune de tous les ouvriers et consommateurs avec le concours des hommes de science. L’organisation de ces forces réside dans l’activité économique du système des conseils. Dans le système des conseils deux organisations se réunissent, celle des ouvriers et celle des consommateurs. Ces deux organisations sont différentes, dans les deux la science doit faire valoir son influence.
La force motrice de la production capitaliste est le profit. Le capitalisme ne se soucie pas des besoins de la société. Cela crée toutes les situations anarchiques que nous trouvons à présent particulièrement en Allemagne. De cette façon le capitalisme prouve son incapacité à redresser l’économie effondrée. Il va à l’encontre de la complète solution car il détruit même les conditions économiques pour la survie de la société. Elle abroge l’absence de planification de la production capitaliste, essaie d’empêcher chaque gaspillage d’énergie et de matériel et veut déployer la plus haute productivité au moyen d’une petite dépense d’énergie. C’est l’organisation de la consommation qui détermine les besoins. Toutes les forces de la population laborieuse, qui est concentrée dans les conseils ouvriers communaux, y concourent.
La production elle-même est portée par l’organisation des conseils d’entreprise. Les ouvriers et employés élisent de leur milieu les conseils d’entreprise auxquels revient le contrôle de la production. A partir des conseils d’entreprise sont élus les organes de contrôle concernant le domaine de la production, lesquels culminent dans un conseil économique de l’empire. Dans ce dernier sont réunies l’organisation de la consommation avec celle de la production.
La direction des entreprises est aux mains des conseils d’entreprise. Elle est instituée par le conseil du district qui est composé des représentants des conseils d’entreprise de la branche de production du domaine économique. Dans les directions d’entreprise, comme dans l’organe de contrôle de la production (groupes de conseils du district, groupes de conseils de l’empire, conseil économique de l’empire), participent activement les hommes de science.
L’organisation planifiée de la production nécessite l’édification d’une organisation économique des conseils qui sera garante de l’auto administration de toutes les professions, des branches industrielles, artisanales, commerciales et des transports. Les ateliers, les plus petites unités socialement productives de la vie économique sont la base de cette organisation. Dans les entreprises ce sont les gens de confiance du peuple laborieux qui sont élus. Cette organisation des conseils englobe toutes les forces ouvrières du peuple. C’est une organisation centrale regroupant tout le peuple et la vie économique qu’il faut édifier.
La république allemande forme une unité économique administrée centralement. Elle est divisée en districts économiques dans lesquels ceux qui sont productivement actifs sont regroupés en organisations de district. Toute la production se structure selon les branches de l’industrie, du commerce, des transports et des groupes professionnels indépendants.
Cette structure donne les groupes suivants :

Agriculture, horticulture, élevage d’animaux, sylviculture et pêche.
Mines, métallurgie, salines, tourbières.
Carrières, construction.
Industrie métallique.
Industrie chimique.
Filature, confection.
Papeterie, arts graphiques.
Cuir et chaussure.
Bois et sculpture.
Alimentation et denrée de luxe.
Banque, assurance et commerce.
Transports.
Fonctionnaires et agents de l’Etat et des communes.
Professions libérales.

A l’intérieur de chaque groupe précédemment énuméré, s’édifie l’organisation du travail des conseils d’entreprise jusqu’à l’organisation au niveau de l’empire.
Dans chaque entreprise autonome un conseil est élu qui doit prendre en considération les groupes d’ouvriers et d’employés. Le conseil contrôle et règle en commun avec sa direction toutes les affaires de l’entreprise.
Là où une entreprise englobe plusieurs exploitations ou des sections autonomes, chaque entité élit son conseil. Ces conseils s’assemblent dans le conseil général qui élit en son sein le conseil de surveillance auprès de la direction de l’ensemble de l’entreprise.
Les moyennes et petites entreprises ou celles qui sont autonomes mais qui ont une production identique, elles sont regroupées dans les conseils locaux ou d’arrondissement. Dans ces derniers les conseils des grandes entreprises dont la production est de même nature, peuvent se regrouper via le conseil de district.
Petits artisans indépendants et autres groupements professionnels qui ne peuvent être englobés dans les entreprises, élisent un conseil professionnel dans les communes, le district et les grandes villes.
Les conseils d’entreprise, les conseils locaux, ceux des régions et les conseils d’entreprise communs de chaque groupe à l’intérieur du district économique se rassemblent dans un conseil groupé au niveau du district et élisent un comité directeur. Le conseil regroupé au niveau du district supervise et règle la production dans le district selon les dispositions édictées par le conseil regroupé au niveau de l’empire. A l’intérieur du district le conseil regroupé est la plus haute instance de décision des questions ressortant de son groupe et concernant les rapports de production.
Le conseil de district de chaque groupe élit en son sein les délégués au conseil économique de district. Celui-ci se prononce sur les conflits de compétence entre les groupes présents dans le district ; il en va de même pour les questions de production et d’économie qui ne peuvent être réglées qu’à l’intérieur du district.
Le conseil de district de chaque groupe élit en son sein les délégués du conseil regroupé au niveau de l’empire, lequel est formé des représentants des mêmes groupes de tous les districts.
Le conseil regroupé au niveau de l’empire est l’instance centrale des groupes. Elle a à régler selon le plan d’économie général du conseil économique de l’empire, le mode et le contenu de la production, l’approvisionnement et la répartition des matières premières, l’écoulement des produits, de même que toutes les questions concernant les groupes. Pour toutes les questions qui lui incombent, elle peut former des commissions particulières en vue de leur règlement avec l’aide d’experts.
Les conseils regroupés au niveau de l’empire pour les branches de l’industrie, de l’artisanat et du commerce, etc., mentionnées élisent en leur sein des représentants du conseil de l’économie au niveau de l’empire.
La représentation des conseils regroupés au niveau de l’empire dans le conseil de l’économie au niveau de l’empire se règle selon le rapport du nombre total des employés dans chaque groupe.
Le conseil de l’économie de l’empire se compose en parts égales des représentants des 14 groupes d’économie mentionnés et des représentants de l’organisation des consommateurs. Les mandataires du conseil central sont chargés de la direction du conseil d’économie d’empire.
La volonté de socialisation, de transformation de l’Etat capitaliste est profondément enracinée dans le cœur du peuple laborieux. Avec une violence déchaînée cette volonté surgit en novembre 1918. Partout les ouvriers, les employés et fonctionnaires élirent leur conseils ouvriers et d’entreprise, qui commencent la grande œuvre et devraient l’achever. Le violent problème qui fut alors soulevé, n’a pu encore aujourd’hui être résolu. La classe ouvrière s’approcha de ce problème sans aucune préparation ; elle se déchira même dans la lutte pour sa libération. La résistance de la société bourgeoise intervint et alors commença la révolution sociale dont le déroulement fut prévu par K.Marx avec une prodigieuse clairvoyance dans son 18 Brumaire :

« … Les révolutions prolétariennes, comme celles du 19ème siècle, se critiquent continuellement elles-mêmes, s’interrompent constamment dans leur propre cours, reviennent sur ce qui semble achevé pour recommencer du début, tournent en dérision avec une terrible minutie les demi-mesures, les faiblesses et pauvretés de leurs premières tentatives, semblent abattre leur adversaire afin qu’il puise dans la terre de nouvelles forces et se redresse en face d’elles encore plus formidablement, s’épouvantent à chaque fois devant l’énormité infinie de leurs propres objectifs jusqu’à ce que soit créée la situation qui rende tout retour en arrière impossible et que les circonstances elles-mêmes crient : hic Rhodus, hic salta » (Voici Rhodes, c’est ici qu’il faut sauter). »

DOCUMENTS

Directives pour les conseils d’entreprise.

Berlin, 23 novembre 1918

Pour la sauvegarde des intérêts politiques et économiques des ouvriers et employés, un conseil d’entreprise est élu dans l’entreprise.
Les élections au conseil d’entreprise s’effectuent sur la base suivante :
Dans les grandes entreprises l’élection se fait par section, à raison d’un membre pour 100 travailleurs.
Les entreprises qui comptent jusqu’à 500 travailleurs élisent un maximum de 5 membres en fonction du nombre de travailleurs.
Hormis les tâches prévues au §2, les conseils d’entreprise élus remplissent celles des actuels comités d’ouvriers. Il y a lieu d’élire des remplaçants pour tous les conseils d’entreprise. Les élections s’effectuent sous le contrôle des syndicats libres.

Les tâches des conseils d’entreprise

Les conseils d’entreprise ont la tâche de régler toutes les questions concernant les ouvriers et les employés en collaboration avec les directions d’entreprise, ou selon le cas la direction. Ils délèguent à cette fin quelques-uns de leurs membres sans l’approbation desquels la gestion d’entreprise ou la direction, selon le cas, ne peuvent prendre aucune décision dans les questions susmentionnées. Toutes les autres questions ne relèvent pas du conseil de cogestion des conseils d’entreprise.

Tâches communes des conseils d’entreprise et des syndicats

Pour la sauvegarde des intérêts économiques des ouvriers et employés les conseils d’entreprise ont à s’entendre avec les syndicats libres. Les conseils d’entreprise peuvent engager des négociations avec la gestion d’entreprise ou, selon le cas, avec la direction. Rapport sur la négociation doit être fait ponctuellement et régulièrement aux syndicats. Si les négociations entre les conseils d’entreprise et les ou la direction conduisent à des désaccords les syndicats doivent être consultés avant que les travailleurs ne prennent d’autres mesures. Les syndicats doivent aussi de leur côté prendre l’initiative pour régler les questions professionnelles générales. Ils relèvent du contrôle du conseil exécutif des conseils ouvriers et de soldats du Grand Berlin.

Directives générales

La socialisation des entreprises ne peut être envisagée systématiquement et organisationnellement par le gouvernement socialiste que compte tenu des circonstances internes et externes.
La question du travail à la pièce ne peut être pour le moment réglé fondamentalement, elle doit au contraire être ajournée jusqu’à la reconstruction d’une vie économique régularisée.
Afin d’enrayer le chômage, il ne peut y avoir de licenciement avant que la durée du travail ne soit ramenée à 4 heures. La perte de salaire est réglée par l’assistance chômage.
Les conseils d’entreprise et comités ouvriers élus exercent leurs activités jusqu’à leur élection suivante. Les dispositions concernant la procédure électorale sont à communiquer prochainement. Il en va de même pour l’élection des conseils ouvriers.

Le conseil exécutif des conseils ouvriers et de soldats du Grand Berlin.
Richard Müller – Molkenbuhr.

Déclaration concernant la position des conseils ouvriers et de soldats quant au droit public

Berlin 23 novembre 1918

Une grande partie de la presse s’oppose à l’institution des conseils ouvriers et de soldats. Dans de nombreux cas le silence est fait sur les manifestations du conseil exécutif des conseils ouvriers et de soldats du Grand Berlin. Systématiquement on avive la méfiance à l’égard de ce conseil exécutif.
Le conseil exécutif des conseils ouvriers et de soldats du Grand Berlin considère son devoir à l’égard du gouvernement de l’Empire comme celui d’une instance provisoire de contrôle. Il estime cependant nécessaire de porter ses manifestations à la connaissance des camarades et compagnons sur une plus grande échelle.
Position des conseils ouvriers, de soldats et des mandataires du peuple quant au droit public :
Le pouvoir politique est aux mains des conseils ouvriers et de soldats de la république socialiste allemande. Leur tâche est d’affirmer et d’étendre les acquis de la révolution, tout autant que réprimer la contre-révolution.
Jusqu’à l’élection d’un conseil exécutif de la république allemande par une assemblée des délégués des conseils ouvriers et de soldats, le conseil exécutif de Berlin exerce les fonctions des conseils ouvriers et de soldats de la république allemande en accord avec le conseil des ouvriers et des soldats.
La désignation du ministère par le conseil des ouvriers et de soldats du Grand Berlin signifie la cession de l’exécutif.
La nomination et la révocation des membres du ministère de la République appartiennent au conseil exécutif central qui a aussi le droit de contrôle, jusqu’au règlement définitif des rapports étatiques, y compris la Prusse.
Avant la nomination du ministre compétent par le ministère, le conseil exécutif doit être entendu.

Invitation des conseils d’ouvriers et de soldats à l’assemblée des délégués.

Aux conseils des ouvriers et de soldats d’Allemagne. Novembre 1918

Camarades et compagnons !

Il y a deux semaines vous avez ouvert un passage à la liberté. Votre courage, votre énergie révolutionnaire a ruiné le vieux système, la dictature militaire et la monarchie moyenâgeuse. Maintenant il s’agit d’assurer et d’édifier les acquis de la révolution. Maintenant il s’agit de réprimer les forces de la contre-révolution qui après la première frayeur refont surface.
Le conseil exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats du Grand Berlin découvre dans la tourmente et l’élan des premiers jours de la révolution que sa tâche est de créer un gouvernement de mandataires du peuple qui a à assumer la direction et l’administration du nouvel Etat républicain en Allemagne et en Prusse. Le conseil exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats du Grand Berlin ne s’arroge pas un pouvoir dictatorial sur les conseils d’ouvriers et de soldats d’Allemagne. Il est au contraire d’avis que les acquis de la révolution ne peuvent être assurés que par le solide regroupement de tous les conseils d’ouvriers et de soldats allemands. Méfiance et malentendus menacent de semer la zizanie dans la structure des conseils d’ouvriers et de soldats. Des tentatives sont en cours pour démanteler le territoire de l’empire et de réintroduire sous une nouvelle forme les néfastes petits Etats moyenâgeux. Le développement des grands objectifs démocratiques et socialistes requière le maintien d’un grand territoire économique et linguistique allemand. Le conseil exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats du Grand Berlin ne veut aucune séparation hostile entre le nord et le sud. Il veut que l’Allemagne libérée maîtrise les difficultés liées à la conclusion de la paix ; il veut que la démobilisation s’accomplisse dans l’ordre, que les dangers qui menacent l’alimentation du peuple soient éliminés sans incident et sans friction.
Ces tâches ne peuvent être remplies que par une collaboration harmonieuse de tous les conseils d’ouvriers et de soldats d’Allemagne. L’activité présente du conseil exécutif du Grand Berlin représente une solution provisoire qui doit recevoir aussi vite que possible une base plus large. Aussi longtemps qu’une assemblée législative n’a pas donné son dernier mot quant à la constitution et au nouvel ordre de l’Allemagne républicaine, les conseils d’ouvriers et de soldats doivent exprimer la volonté du peuple allemand.
C’est pourquoi nous vous invitons à tenir aussi vite que possible une assemblée des délégués à Berlin. Nécessité oblige. Il n’est par conséquent pas possible de proposer un système électoral uniforme, valable pour tous. Nous recommandons au contraire d’élire des délégués parmi les conseils d’ouvriers et de soldats qui existent en ce moment et de les envoyer à Berlin. L’assemblée des délégués peut, si elle veut être efficace, totaliser tout au plus 500 membres. En prenant pour base les résultats du recensement populaire de l’année 1910, un délégué pour environ 200 000 âmes pourrait être présent. Quant aux grandes unités militaires encore existantes, un délégué pour 100 000 hommes est à élire. Les élections devraient, pour aboutir à un résultat rapide, s’effectuer sur base territoriale. Nous recommandons lors des élections de tenir compte du rapport proportionnel entre représentants des ouvriers et des soldats dans le district.
Nous vous proposons de tenir l’assemblée des délégués au plus tard le lundi 16 décembre de cette année dans la salle de la maison prussienne des députés à Berlin. Votre tâche devrait être de procéder à l’élection d’un conseil central provisoire des conseils des ouvriers et des soldats d’Allemagne ; d’assumer l’édification d’un système électoral qui fait autorité pour tous les conseils ouvriers et de soldats ; de formuler une résolution au sujet de la future assemblée législative et de prendre position sur d’autres questions politiques.
Camarades ! Compagnons ! Agissons vite et à l’unanimité. Acceptez notre proposition et organisez les élections aussi vite que possible. Vous avez fait la révolution, récoltons ensemble ses fruits. La mise en place précise du code électoral sera publiée au plus vite.

Berlin, le 23 novembre 1918.
Le conseil exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats du Grand Berlin.
Richard Müller. Molkenbuhr.
Pour le front Est : Bergmann. Georg Maier. Saar.




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