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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Corruption et décomposition
{Le Naturien}, n°2, 1er Avril 1898
Article mis en ligne le 26 octobre 2014
dernière modification le 14 septembre 2014

par ArchivesAutonomies
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Lorsque nous déclarons que la civilisation a dépravé l’homme, c’est parce que les résultats viennent corroborer nos affirmations.
Nous- trouvons la dépravation dans toutes les classes de la société.
D’abord chez ceux-mêmes qui se sont arrogés le droit de tenir les peuples en rênes, les dirigeant en vils troupeaux, fabriquant des lois factices et se chargeant de les faire exécuter.
A cela, ils donnent comme raison leur supériorité morale, et ils se présentent aux peuples sous l’aspect d’êtres vigilants, équitables, bienfaisants, des modèles en un mot représentant l’épreuve nette sortant du moule de la Civilisation.
Malgré tant de pureté étalée, pas un ne peut se dire en lui-même : je suis ce que je me déclare ; or, c’est là le premier degré d’hypocrisie, car il n’est pas de jour sans qu’un ou plusieurs de ces usurpateurs ne fassent un croc-en-jambe au livre sacré de la Civilisation (Voyez Code).
Vendus ou à vendre : résultat de la corruption, ils sont traînés par leurs gendarmes sur les bancs de leurs tribunaux. Combien doivent être dépravés ceux qui forcément prennent place à ce banquet d’auditions, lorsque l’on se reporte au nombre de tarés s’éclipsant de toutes parts quand surviennent les poursuites.
Tous ces êtres parafinés sont ce que l’on nomme officiellement les maîtres, ceux à qui l’abâtardissement du genre humain en est arrivé à conférer le droit de vie et de mort sur d’autres hommes. Mais ils ne s’en tiennent pas aux dispositions perverses qu’ont fait germer en eux les institutions civilisées, ils excitent les peuples à une haine féroce, les incitant au meurtre, au pillage, à l’incendie.
Les boucheries de conquêtes accompagnées de bûchers, de carnages, d’exécutions capitales en masse, suivis des pires atrocités, sont dans les régions non civilisées les premières manifestations de la "Civilisation".
Et si des hommes demeurés insensibles aux charmes de tels exploits, répudient énergiquement ces procédés antinaturels pour faire entendre la voix de la concorde et montrer à leurs semblables qu’ils ne sont point faits pour s’entre-tuer mais plutôt pour augmenter les conditions heureuses de leur existence, les corrompus tout-puissants s’opposent immédiatement et par tout moyen à cette oeuvre de rédemption.
Ils nous apparaissent donc comme des êtres néfastes, et la vision nous les montre tenant d’une main un poignard et le verrou des prisons, de l’autre un crucifix et le cordon de la guillotine. Ils semblent intimer ces prohibitions : Défense d’engager les humains à l’union, défense de leur faire connaître leurs droits, de réveiller en eux le sens naturel qui les relèverait de tout avilissement, de toute lâcheté ; il faut qu’ils croupissent dans la fange où les a plongés la Civilisation ; nous voulons que tous les points du globe où elle est ignorée en connaissent les effets, et nous continuerons notre oeuvre de dévastation jusqu’à ce que la dernière peuplade libre ait connu la puissance du canon et les bienfaits de la mine et de l’usine : ainsi l’exige notre particulière sécurité.
Des êtres confinés dans l’abondance naturelle, et ignorants de nos industries, ne peuvent être qu’un mauvais exemple, donc ils sont à tuer.
Nous voulons coûte que coûte que tout homme rampe, s’avilisse, tende le cou au carcan, plie l’échine sous le bât ; nous voulons
qu’ils travaillent, et qu’ils travaillent pour nous ! Nous voulons que l’Artificiel tue le Naturel !
Que disparaisse le non-soumis, l’indompté, le non-civilisé !

Voilà ce que nous percevons des intentions manifestées par les propagateurs des institutions civilisatrices.
Et si nous parcourons l’échelle de la corruption, nous nous heurtons à une autre catégorie de corrompus, aux gages avilissants des dominateurs, et dont l’abjection pirouette à tous les vents du lucre. Ceux-là inondent de flots d’encre serviles les feuilles imprimées quotidiennement et leur mission est de consolider les institutions néfastes et criminelles qui abâtardissent et déciment les masses.
Ils enguirlandent des lauriers de la gloire les massacres de liberté, aussi bien ceux qui se produisent chez les peuples civilisés, tels ceux de mai 1871, pour réprimer les élans naturels d’indépendance qui se produisent malgré les contraintes, et glorifient ceux qui sont organisés au nom du Progrès chez les peuples naturels.
Ils indiquent ainsi le degré de bassesse où est descendue la classe dirigeante et enseignante civilisée, et nous retrouvons dans les milieux révolutionnaires se déclarant avancés, les stigmates de telles compromissions.
C’est ainsi que, pour en revenir aux moeurs que les civilisés vont implanter chez les peuples qui ne sy soumettent que par la force (indice d’adaptation laborieuse, puisqu’il est procédé par le canon d’abord, et par l’alcool ensuite, pour obtenir la soumission des réfractaires au Bienfait), nous avons à dévoiler, spectacle écoeurant, l’attitude de certains hommes, désignés sous le vocable de "savants", et qui, usant de leur influence sur le jugement public, en arrivent à appuyer les actes barbares de la Civilisation, en donnant à entendre qu’ils sont pour ainsi dire de toute nécessité, puisque, selon eux, les hommes n’ont pu atteindre un certain degré de perfectionnement que contraints par la nécessité de rechercher la satisfaction de leurs besoins, et que c’est ainsi qu’ils sont devenus : pasteurs, puis cultivateurs, et enfin ouvriers industriels.
C’est absolument appuyer la version biblique de "la vallée de misères".
Est-ce que maintenant le dogme religieux serait secondé par le dogme scientifique ?
Est-ce que les présomptions de nos jours affermiraient sous une autre forme les égarements du passé ? L’homme aurait donc continuellement autour de lui des imposteurs qui s’attacheraient à le faire se considérer comme la bête immonde et stupide parmi les animaux, et toujours frappé du péché originel transformé en tare naturelle indélébile, reconnue et admise aujourd’hui par la science ?
Les hommes noirs, qui ont constamment autrefois semble7 adversaires des sciences, sont actuellement de mèche avec nos plus considérés scientifiques. Ils constatent qu’ils n’ont rien à perdre à cette union, et pour ce qu’ils manifestent d’esprit de lutte, ce n’est qu’un simple simulacre.
Ainsi, qui a jeté les principes de civilisation ? Les prêtres. Qui la propage ? Les prêtres. Qui en use le plus abondamment ? Les prêtres toujours, la Religion sous quelque dogme qu’elle se présente.
Lorsque les prêtres de toute religion déclarent : "l’humanité est imparfaite", les scientifiques, autres prêtres d’une autre religion, répètent : "l’humanité est imparfaite !".
Mais pour la sauvegarde de leur suprématie respective, ces compères refuseront de convenir que si l’humanité est imparfaite, c’est par suite de déviation à l’ordre naturel, et comme dans l’ordre naturel tous les animaux sont parfaits en leur constitution, si l’homme seul a dégénéré, c’est qu’il a abandonné les conditions qui lui assuraient la perfection.
On ne saurait qualifier la conduite de tels hommes à qui leurs connaissances générales confèrent la science de la vérité, et qui n’ignorent point que la Terre assurait par sa production 1’existence de tous les hommes, et il est stupéfiant de les voir paraître ignorer cette condition primordiale de la Nature où est la source de toute logique.
Ils n’ignorent point les conditions d’abondance où sont rencontrées les régions neuves, et que la vie des Naturels qui les peuplent, y est assurée sans le secours de l’industrie, ni de la science, et ce qui n’y a point été rencontré, c’est : la misère, la syphillis, la phtisie, la maladie, sous ses multiples aspects, telle qu’elle règne dans notre Civilisation.
Ils savent bien que si notre "Progrès" se présentait aux sauvages avec de si appréciables avantages, il est bien étonnant que ces mêmes sauvages aient préféré subir la destruction de leurs forêts, de leurs abris, le massacre, le viol et la torture. Mais ils savent bien, les fourbes, que le "Progrès" ne s’offre à ceux qui l’exécutent que sous forme de piques, pioches et pelles à manier pour la destruction de la Nature : par le déboisement, la mine et le percement de routes exposées à tous les éléments.
Pour donner une idée des procédés employés par les peuples dont la civilisation a adouci les moeurs, je citerai un fait qui s’est passé, et se répète fréquemment au Tonkin, et qui laisse à penser si c’est bien le sauvage ou le civilisé qui a engendré le barbare.
Les civilisateurs français dans cette contrée, ne se font aucun scrupule, lorsqu’ils rencontrent un Tonkinois ou une Tonkinoise possédant des bijoux, et l’on sait que ces indigènes aiment, s’en charger les doigts ; nos civilisateurs n’hésitent point à les assaillir, et sans autre délibération à leur trancher la main entière et en arracher l’épiderme, la dépouilant ainsi d’un seul coup des objets dont elle est ornée.
A-t-on jamais lu dans les quotidiens bien-pensants l’exposé de tels faits d’armes ? Non, ces corrompus auraient craint l’excommunication civile.
J’attends que l’on oppose un démenti à ce que j’avance, et non seulement j’apporterai la preuve, mais j’exposerai nombre d’autres monstruosités dont les moindres sont le vol et le viol, perpétrés par ceux qui ont pris mission de répandre les principes de propriété et de respect de l’individualité, procédant pour cela par la strangulation, la noyade, l’assommade, enfin par tous les moyens employés dans les civilisations antiques et modernes.
Les civilisateurs ayant pris le parti de dévaster la Terre, abrutir, dépraver et dégénérer l’humanité, nous ne pouvons demeurer indifférents à cette menace d’extermination. Nous avons donc à nous défendre contre les imposteurs de tous dogmes, religieux ou scientifiques, qu’ils s’abritent sous la robe du prêtre ou sous le frac du savant. Ce que nous avons à retenir, c’est que la Civilisation, quelle soit égyptienne ou romaine a toujours le prêtre comme instigateur, que c’est le prêtre et le moine qui ont les premiers pratiqué la Science, que Religion et Science ont un but : celui d’éloigner l’homme du sens naturel, et, en l’incitant à réformer son origine, à perpétrer son esclavage et à l’augmenter constamment.
Mais déjà les résultats aujourd’hui constatés démontrent que les effets de toutes les pratiques artificielles, religieuses ou scientifiques, ont amené l’Humanité à l’état de décadence où elle se trouve et nous ne pouvons qu’applaudir à l’état de décomposition déterminé par la Civilisation.

Honoré Bigot.

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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