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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Aux civilisés libertaires ou autoritaires
{Le Naturien}, n° ?, ?
Article mis en ligne le 28 octobre 2014
dernière modification le 14 septembre 2014

par ArchivesAutonomies
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A Ludovic Malquin

Un de nos confrères écrivait il y a trois ans : On a beaucoup parlé des Naturiens ces jours-ci, et...on a dit beaucoup de bêtises.
Et il faut malheureusement constater que nos contemporains sont civilisés à tel point, que lorsqu’ils abordent la question Nature, ils ne peuvent en parler que d’une façon vague et qu’ils sont conséquemment enclins à toutes les erreurs.
Mais ce qui serait admissible de la part des civilisés autoritaires, conscients de la nécessité de l’esclavage et de la contrainte pour l’exécution de tout l’Artificiel établi sous le nom de "Progrès", devient incompréhensible, chez ceux qui se proclament libertaires, et qui doivent, pour la valeur de ce titre, abandonner et combattre les préjugés, les mensonges et les supercheries qui étayent la Civilisation. Que les oppresseurs de tous les régimes, dominateurs par la force ou exploiteurs de la crédulité, opposent à la revendication de primordiale Liberté formulée aujourd’hui de toutes parts, des représentations aussi fantaisistes qu’intéressées et dont les plus usitées sont de ce genre : retour à la bestialité, à l’ignorance, à la férocité, à l’anthropophagie, cela est sinon de la conviction, du moins de bonne guerre et de toute nécessité pour les soutiens de l’obscurantisme ; mais que des champions de l’indépendance, du droit de vivre, que des "libertaires" avides de clarté et s’appuyant sur les constatations de la Science, s’emploient en dépit de la même Science à perpétuer de tels errements, voilà qui n’est pas sans déconcerter.
Est-il possible d’admettre que la "Terre à l’Etat Naturel" ne soit qu’un lieu aride, puisque les savants ont dressé le tableau de la géologie, de la composition des terrains, de la production végétale et animale des différentes contrées du globe, et qu’ils ont conclu à la richesse et à l’abondance dans les pays habités ?
Est-il possible de reconnaître comme fatalité naturelle : la maladie, l’infirmité, le vice de conformation, puisque les hygiénistes ont indiqué l’origine du mal et qu’ils l’imputent à l’abandon des conditions naturelles ?
Est-il davantage possible de déclarer l’homme : féroce et vicieux par nature, tandis que les philosophes et psychologues sont d’avis que l’effet est la résultante de la cause ? Or, la férocité et le vice étant des effets déterminés par des causes, que les civilisés veuillent bien rechercher celles-ci.
Et puisqu’ils se targuent d’avoir pénétré l’inconnu de la Nature, d’avoir remonté l’histoire du passé, d’avoir reconnu les phases de la formation de la Terre ; puisque l’anthropologie leur montre la constitution physique de l’homme et la psycho-physiologie leur en dévoile la complexion, qu’il en soit donc fini avec la version biblique de la misère et de la férocité qui peut servir à souhait la fourberie d’êtres autoritaires, mais qui, adoptée par des libertaires, entache irrévocablement ceux-ci d’ignorance et de pitoyable ingénuité.
C’est qu’aussi la réprobation lancée aux libertaires par les partisans de l’oppression qui leur reprochaient de vouloir détruire un ordre parfait pour ramener l’Humanité à l’état sauvage, ne manqua point son effet. Ah ! vous parlez de supprimer : lois, religions, morale et capital i Les îles Sandwich alors !
Mais parfaitement ! Les îles Sandwich avant le contact avec les Civilisés, l’Etat Naturel où tout être a la satisfaction gratuite de ses besoins d’alimentation et d’abri. Il était si simple de riposter à l’accusation de sauvagerie par cette vérité inattaquable : A l’état sauvage, nul ne meurt de faim.
Eh bien ! c’est ce que les Naturiens ont entrepris de démontrer, et ils le démontrent, avec les déclarations des savants civilisés, même les officiels. Ils démontrent, en s’appuyant sur toutes les sciences, que l’Etat Naturel de la Terre assure à l’homme : la force et la beauté physique avec la santé, la concorde et l’esprit de sociabilité avec l’indépendance réciproque.
Et pourtant, les Naturiens reconnaissent que la Terre a eu des phases de formation et que l’Humanité partie de l’état embryonnaire comme tout ce qui existe a dû subir des transformations successives ; c’est pourquoi les inculper de désirer l’état primitif est absolument s’égarer sur le but qu’ils poursuivent. Ils savent très bien que le passé, c’est le temps vécu, et que penser à recommencer le passé serait la négation de la loi du mouvement. Aussi n’est-ce pas l’état primitif de l’homme qu’ils revendiquent, mais bien la reconstitution de "l’Etat Naturel de la Terre", de la Terre dévastée et ravagée par les travaux de l’homme exécutés non dans un but d’intérêt général, mais pour la satifaction d’intérêts particuliers : travaux de déboisement, d’endiguement, de percement, amenant les perturbations atmosphériques et aquatiques ; travaux de culture de plantes étrangères et d’élevage artificiel d’animaux déterminant l’appauvrissement et la maladie. Ce que réclament les Naturiens, ce sont les conditions naturelles de la Terre, conditions qui assuraient l’abri des êtres et des choses contre les éléments, qui donnaient la nourriture à tous par la production indigène, abondante et variée en chaque région, lesquelles conditions ont été détruites ou tout au moins fortement endommagées au nom d’un "Progrès" purement nominatif, et sous prétexte de Civilisation.
Ce que veulent les Naturiens, c’est la révision de la question humaine présentée sous la forme la plus fausse et celle de la description de la Terre où l’erreur s’appuie sur la mauvaise foi pour tracer un tableau effroyable des calamités qui actuellement la désolent et qui sont attribuées à la Nature, tandis que la présomption humaine en est seule coupable.
Il est vraiment plaisant en effet, d’entendre les hommes se déclarer eux-mêmes : produits de la Nature, et cependant traiter celle-ci, qui est l’ensemble des forces créatrices, de Puissance aveugle et brutale ayant néanmoins pris le soin de douer les hommes d’assez d’intelligence pour la réformer ; comme incohérence on ne peut guère aller plus loin, et c’est encore là un des remarquables résultats de la Civilisation.

E.Gravelle

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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