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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La conception libertaire naturienne
{Le Flambeau}, n°10, 5 Janvier 1902
Article mis en ligne le 4 novembre 2014
dernière modification le 26 octobre 2014

par ArchivesAutonomies
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Dans nombre d’articles le camarade Henri Zisly, moi et bien d’autres naturiens, avons fait quelques exposés rapides des beautés de la vie libre dans une nature abondante et généreuse, nous avons dépeint quelques-unes des horreurs factices que la civilisation corrompues a jetées sur notre route, préjugés idiots, contraintes subies et acceptées par nous, alors qu’il serait si beau, si noble, de rejeter loin de nous toutes ces lois, toute cette vie artificielle, qui atrophient nos cerveaux, appauvrissent notre sang, tout notre organisme, dégénère l’humanité entière, rend les êtres veules, lâches, méchants, en fait les esclaves de quelques-uns, quand tout dans la nature se meut, vie et progresse avec un accord si touchant, si harmonieux.
L’erreur est encore très grande, très profonde parmi la masse. On considère la terre comme une marâtre,, quand au contraire, rien de ce qui nous entoure, qui ne nous appartient en propre.
On s’est lancé dans un progrès, qui, marchant à pas de géant, en est arrivé à la période aiguë. On considère le machinisme comme le dieu sauveur, celui qui abattra la misère, l’exploitation, qui donnera la liberté absolue, l’égalité parfaite.
Erreur ! Je le dis et le déclare bien haut, le machinisme que nous ne pouvons nier, et qui continuera à progresser, ne donnera pas à l’homme le bonheur. Du moins, nous ne le pensons pas, et c’est pour cela que nous croyons notre conception plus en harmonie, plus vraie et plus en rapport avec les besoins nécessaires à l’individu.
On ne m’accusera pas, je crois, d’être un sectaire, à l’encontre de beaucoup d’anarchistes je laisse quiconque concevoir et penser comme bon lui semble. Dans nombre d’articles, j’ai combattu la société et tous ses rouages ; ici même, j’ai jusqu’ici gardé un mutisme complet sur le naturisme libertaire, mais je tiens à profiter de vaillant journal d’avant-garde, le seul vraiment anarchiste en France, pour causer amicalement avec tous ceux qui nous lisent.
Nous ne sommes pas de ceux qui se croient les sauveurs de l’humanité, nous ne restons pas dans une Eglise quelconque, donnant notre coup de goupillon, absolvant, approuvant ou désapprouvant ; nous laissons à l’individu son autonomie la plus complète. Ne reconnaissant à personne le droit de juger, nous ne jugerons personne, pensant avec juste raison que dans toute idée nouvelle et généreuse, il y a à glaner du bon et du vrai. Nous ne nous faisons pas de piédestal, nous ne vivons pas de l’Anarchie, comme eux ont peur qu’une idée nouvelle ne rejette loin d’eux les gros sous et ne fasse baisser la vente du journal.
Les puristes scientifiques basent tous leur théorie sur le sentiment. On fera tout par plaisir, pour rendre heureux son semblable, pour le bien de l’humanité (?). Je ne vois pas beaucoup par plaisir, des individus faisant les sales métiers répugnants, ennuyeux, dangereux. Faire cela pour rendre service à son semblable me semble du Christ tout pur ; puisque nous pourrons choisir les métiers les plus agréables nul doute que la majeure partie ne laisse en plan les travaux
que la misère actuelle force à exécuter.
J’entends bien. On me crie "mais nous aurons un machinisme perfectionné, un outillage merveilleux, qui rendra le travail plus harmonieux, moins répugnant, et puis la somme de travail à exécuter, sera de moins longue durée. Ce qui dégoûte actuellement dans un labeur de 10 à 12 heures sera agréable passe-temps pour 1 heure ou 2, que cela nécessitera".
Allez-y toujours, les amis, nous vous écoutons. Mais tout d’abord je ne crois pas au sentimentalisme, chacun pour soi, et comme je pense que tout le monde recherchera les sensations les plus agréables, j’en conclus que, bien peut se dévoueront pour les sales métiers.
Ensuite votre perfectionnement du machinisme, n’est pas encore dans le domaine de la réalité. Oh ! Je ne doute pas de la réussite en partie, mais je doute de tous ces beaux plans futurs, avec lesquels on berne le peuple toujours et partout, je ne vois pas bien les machines creusant et extirpant les entrailles de la terre toutes les merveilles, cela sans le concours de quelques individus, qui, si peu seront-ils, n’en seront pas moins obligés de faire un travail désagréable. Il serait facile de prendre métier par métier, mais cela nous entraînerait trop loin.
On simplifiera des travaux, on en supprimera d’autres, mais il en restera toujours, qui, malgré tout le progrès du dieu machine, seront à faire, à exécuter par la main des hommes. Pas de sentiment, tous, nous rechercherons à faire le travail le plus propre et le plus facile.
Je crois que beaucoup de camarades n’ont jamais cherché à approfondir le fond de la question, ils n’ont jamais fouillé leurs pensées, ils n’ont étudié la chose que superficiellement, enthousiasmés à l’idée de cette belle société future, ils ont cru que tous, comme eux, accepteraient les souffrances, les sensations désagréables qui pourraient résulter d’une nouvelle organisation. C’est l’erreur, je crois, de beaucoup de compagnons très sincères.
Et puis voyons, quelle beauté y a-t-il dans ce machinisme poussé à l’extrême, quelle satisfaction y trouverons nous ?
Ce n’est plus autour de nous qu’appareils de toutes conditions, engrenages, roues, volants, vapeur, électricité, un véritable réseau de fils nous entoure amenant le chômage terrible pour l’instant. Et cela n’est qu’une faible idée de ce que sera le machinisme à l’état libertaire scientifique. Je vois avec terreur cette ère arriver, les maisons renfermant des appareils perfectionnés où à la moindre imprudence nous risquerons de sauter ou d’être mutilés, ne me sourit guère, les moyens de locomotion à marche plus rapide qu’aujourd’hui, prenant une extension formidable me donne le frisson pour les écrasements futurs.
Nous ne verrons plus que crânes défoncés, bras et jambes coupés ; l’électricité nous foudroiera de sa puissance, les guerres supprimées seront remplacées par des capilotades journalières de gens écrabouillés ou rompus, triste perspective où les culs de jatte, les manchots, tous les estropiés se rencontreront en masse dans la société future.
J’aime mieux la terre, la belle nature nourricière, avec une vie simple et surtout exempte de tout labeur désagréable, dans ma cahute ou dans mon chalet, la vie rustique et frugale à la fois sera pour moi l’objet de sensations agréables qui n’excluent pas les arts ou le petit progrès individuel plus rudimentaire peut-être, mais moins dangereux que les millions de piles électriques qui doivent nous entourer.

A suivre

Henri BEYLIE.

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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