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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Réponses à quelques objections
{La Vie Naturelle}, n°3, Septembre-Octobre 1909
Article mis en ligne le 5 novembre 2014
dernière modification le 4 novembre 2014

par ArchivesAutonomies
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DEMANDE :

Je me demande comment, ayant détruit le machinisme, vous pourrez bien labourer votre champ, a moins que ne soit avec une charrue dont le soc sera en bois ? Ne craignez-vous point, avec un outil aussi rudimentaire, et même au prix des plus pénibles efforts, de n’obtenir aucun résultat satisfaisant ? Ne craignez-vous point que le blé en grain que vous aurez confié à une terre mal préparée ne sèche en herbe avant sa complète maturité, d’autant que votre champ se trouvant par le fait même du reboisement encaissé entre vos forêts, aura fort à souffrir des chaleurs de l’été ?
Je me demande aussi comment vous ferez pour transporter chez vous les blés des contrées plus civilisées, et comment vous ferez pour connaître ces contrées, puisque le télégraphe, le téléphone, les chemins de fer et les transatlantiques n’existeront plus ?

REPONSE :

Sous une apparence de question de fonctionnement, il y a là une véritable question de principe. En demandant le retour à la Nature nous voulons que la Terre reprenne son aspect des premiers âges de l’humanité, c’est-à-dire qu’elle soit de nouveau recouverte de forêts, de ces forêts protectrices et nourricières indispensables à la vie de tous les animaux ; nous avons prouvé que dans les tous les pays civilisés les conditions matérielles d’existence de la masse sont inférieures sur tous les points à ce qu’elles seraient si ces mêmes pays étaient demeurés à l’état naturel.
Ou les bases sur lesquelles repose la théorie naturienne sont fausses, et alors qu’on nous le prouve ; ou ces bases sont logiques, et nous nous demandons alors de quelle utilité peuvent bien être pour nous le téléphone, le télégraphe, les chemins de fer ou les transatlantiques, pour connaître ou consommer la production de telle ou telle contrée, vu qu’en aucun point de la Terre la misère ne peut exister à l’état naturel et que chaque individu trouve dans la région qu’il habite des richesses naturelles suffisant largement à son existence. Ces inventions scientifiques sont utiles au civilisé, parce qu’il est obligé d’aller chercher ailleurs ce qu’il a détruit chez lui et aussi pour ses besoins industriels.
Mais enfin, nous dira-t-on, cultiverez-vous ou ne cultiverez-vous pas ?
Eh bien, nous ne nous livrerons pas aux travaux de l’agriculture, et ceci pour les deux motifs suivants ;
1° Pour cultiver, l’homme a dû d’abord déboiser ; donc la petite végétation s’est trouvée privée de son abri naturel, et par suite, exposée à tous changements atmosphériques. En éventrant le sol, la matière friable de la Terre a été emportée par les ondées. La Terre s’est appauvrie et l’agriculture a dû employer des efforts de plus en plus grands pous obtenir une récolte de moins en moins rémunatrice. L’agriculture est donc un travail destructeur de l’oeuvre de la Nature, c’est-à-dire du bonheur mis à la disposition de l’humanité. On comprendra aisément que nous ne voulions point nous livrer à une pareille besogne.
2° Quelles plantes veut-on bien que nous cultivions ? Est-ce les plantes venant sur notre sol sans aucune culture ? Celles-là n’ont pas besoin de nos soins ; elles se sont développées et reproduites bien des fois avant que l’homme n’ait fait son apparition sur la Terre, et nous ne croyons nullement à la nécessité de les ensemencer dans un terrain nu où elles se trouveront placées dans des conditions défavorables pour leur développement. Cela paraît surprenant de prime abord, mais même en agriculture il y a la production artificielle. Le civilisé a partagé les plantes - toutes classifications botaniques mises à part - en deux catégorie : les bonnes plantes et les mauvaises plantes. Ces dernières, appelées aussi plantes sauvages, mauvaises herbes, sont les plantes ethniques, celles qui recouvrent le sol à l’état naturel.
Les bonnes plantes sont des plantes étrangères introduites dans nos contrées, le plus grand nombre pour les besoins de l’industrie, et quelques-unes seulement pour l’alimentation.
Je ne parle pas des plantes d’ornement.
On nous a habitués à nous nourrir d’une certaine façon : une nourriture essentiellement d’herbages, de grains, de fruits, paraît aussi impossible à la généralité des individus qu’une société sans machinisme.
Le froment devient par ce fait une plante indispensable parce qu’il sert à faire le pain. Nous n’avons que faire de toutes les complications créées par l’homme dans l’alimentation, nous voulons comme tous les animaux manger sur place ; nous voulons satisfaire notre appétit et non l’exciter par les ressources de l’art culinaire.
Pour que les bonnes plantes puissent produire il faut constamment les protéger contre l’envahissement des plantes ethniques, des mauvaises plantes dites " sauvages" qu’on avait extirpées avant l’ensemencement. Et malgré tous ces soins, elles dépérissent et ne profitent plus. Le blé étranger est étouffé, ses qualités de reproduction sont épuisées par la modeste race du blé blanc, race du sol, qui recouvre encore de ses épis modestes aux tiges graciles le sol qu’il vient de reconquérir. Tous les agriculteurs connaissent ce processus et la dégénérescence fatale des semences étrangères ; tous savent que les plantations de betteraves, de maïs, pour ne parler que de celles-là, abandonnées à elles-mêmes seraient vite disparues et qu’on en rechercherait en vain les vestiges.
Nous qui ne voulons pas de la production artificielle industrielle, nous voulons encore moins de la production artificielle agricole. Il n’est donc pas à craindre que nous employons pour l’agriculture des instruments quelconques nécessitant un minimum de machinisme . Nous sommes fermement convaincus que les agriculteurs et les pasteurs - première division entre les hommes - ont été, chacun de leur côté, les premiers dévastateurs de notre domaine commun.

DEMANDE :

Que ferez-vous en attendant la reconstitution de l’état naturel ?

REPONSE :

Avez-vous un idéal ? Rêvez-vous une transformation sociale quelconque ? Si oui, nos situations sont identiques, comme vous, nous cherchons à faire pénétrer nos idées dans les cerveaux, certains que lorsque les hommes seront convaincus de la justesse de notre raisonnement ou du vôtre, ils feront tout leur possible pour le mettre en pratique. Quant aux partisans de l’idée naturienne, je crois être leur interprète en déclarant à nos contradicteurs que s’ils tiennent vraiment à nous voir à l’oeuvre ils n’ont qu’à nous fournir le moyen d’avoir un espace de terrain pour mettre nos théories en pratique.

DEMANDE :

Ne craignez-vous point en outre que, vivant ainsi retirés dans vos cabanes, sans communications avec les contrées éloignées, ayant par suite un horizon très borné et menant une vie semblable à elle-même dans chacun de ses jours, ne craignez-vous point, dis-je, que votre esprit ne deviennne paresseux et finisse à la longue par s’ankyloser ?

REPONSE :

Celui qui émet cette objection a, en quelques lignesv dépeint exactement la situation vraie du "civilisé" d’aujourd’hui et de demain. Pauvres et riches vivent le plus égoïstement possible dans leurs logements plus ou moins confortables, leur horizon intellectuel est très borné, ils ne discutent que leurs intérêts personnels - si l’on peut appeler discussion l’art de répéter le boniment fait par le meneur - leur vie est semblable à elle-même dans chacun de ses jours et l’on est nullement étonné de s’apercevoir que tous les individus ont le cerveau ankylosé, qu’ils ne pensent jamais par eux-mêmes.
Quant aux communications - on a voulu dire "les relations" - avec les contrées éloignées, il y a en effet des négociants, des banquiers, des bergers de peuples, qui font entre eux des accords, ce qui a, paraît-il, une grande influence sur l’activité des cerveaux. Contentons-nous seulement de ne point prendre cette affirmation pour une évidence.
Nous entendons par "esprit" la faculté que nous avons de raisonner, de rapprocher, de coordonner plusieurs idées entre elles ; il faut pourtant reconnaître que cette faculté est toute naturelle et qu’elle existait en nous avant tout progrès scientifique. Et si l’on admet que le progrès scientifique est une conséquence du développement de l’esprit humain, il faut en conclure que l’homme se servait, usait de cette faculté, sinon elle n’aurait jamais pu se développer.
Pour communiquer entre eux, les hommes ont à leur disposition la voix et le geste ; pour augmenter la somme de leurs connaissances ils ont l’instinct de conservation.
Cet instinct existe aussi bien chez les hommes que chez les animaux, avec cette seule différence : les animaux ne s’en servent que pour leur conservation .
L’homme, errant sur la Terre, a vu son attention attirée par tous les objets qui l’environnaient. Il a goûté à ce fruit par instinct de curiosité : il ne l’a pas mangé gloutonnement, car il y avait aussi en lui l’instinct de méfiance. En cette occurrence l’homme a fait de même que mon perroquet et mon singe lorsque je leur offre quelque aliment qui leur est inconnu. Ils le mordent à peine et je les vois jugeant la saveur qu’ils trouvent à cet aliment.
Si le goût de ce fruit a plu à l’homme, il a observé la forme, la couleur de ce fruit, de la plante qui le produit, pour être bien fixé lorsqu’il trouvera un fruit identique. La forme et la couleur des fleurs d’un arbre lui ont indiqué quelle qualité de fruit produirait cet arbre, le phénomène de la germination l’a intéressé également.
Le mouvement des astres, le flux et le reflux de la mer, les phases de la lune, la succession des saisons et leur concordance avec la durée plus ou moins grande des jours, la corrélation qu’il y avait entre le passage de tel oiseau ou de tel animal dans la contrée qu’il habitait et l’époque de l’année où ce passage avait lieu ; tout cela ce sont des connaissances que l’humanité a pu acquérir par l’observation et qui ont été acquises bien avant que le progrès scientifique n’existât. La Science n’ a fait qu’utiliser ce bagage de connaissances.
Parlons du phénomène de la conception. Il est incontestable qu’au début de l’humanité les relations sexuelles seules guidaient les êtres de sexe différent qui n’attachaient aucune importance capitale à cet acte. Il est établi aujourd’hui que bien avant le patriarcat, il a existé un état social auquel on a donné le nom de matriarcat ou gouvernement des mères. Cet état social n’ a dû son existence qu’à ce seul fait : "Les femmes connaissaient le secret de la conception tandis que les hommes l’ignoraient". Voilà donc le phénomène de la conception, de la reproduction de l’’espèce, trouvé par les femmes grâce à ce don naturel de l’observation. Les médecins ont mis cela dans le bagage des découvertes scientifiques, et l’on croit tout bonnement de nos jours que ce sont ces messieurs des Facultés qui ont fait cette découverte.
L’instinct de la curiosité semble être né avec l’homme. Voyez encore de nos jours comment cela se passe chez le jeune enfant, car il est pour nous le représentant de l’homme primitif, avant toutefois qu’il ait reçu ou pu profiter des leçons autres que celles de la nature. Suivez-le quand il s’essaye à l’analyse que lui suscite cette curiosité innée dont nous parlons ; tient-il quelque objet dans la main ? Il le touche, le tourne, le retourne, le brise, puis il étudie les morceaux dont il se composait ; il les porte à ses yeux, à sa bouche, il semble qu’il veuille le soumettre à chacun de ses sens alternativement, comme le chimiste soumet à divers réactifs le corps dont il veut connaître la composition. L’homme des premiers âges - c’est incontestable -, étonné du monde de merveilles dont il était entouré, a dû, lui aussi, soumettre à son analytique curiosité les objets qu’il a pu saisir.
C’est grâce à cet instinct que l’homme a pu prendre la première place au banquet de la vie offert par la Nature, et que son intelligence s’est sans cesse développée.
Autrefois, à l’état naturel, chaque homme était un observateur, et les hommes s’instruisaient mutuellement, leurs facultés étaient toujours en éveil. Si nous revivions
de nouveau à l’état naturel, peut-on supposer qu’il ne nous resterait plus rien à connaître ? Les besoins de la vie n’absorbant point tout notre effort cérébral, il nous resterait la majeure partie de cet effort à dépenser dans l’étude de la nature, de nous-mêmes. Ce n’est donc point à l’état naturel que l’esprit de l’homme peut s’ankyloser, mais bien dans la société civilisée, société dans laquelle penser, observer, n’est le lot, l’occupation que d’une petite minorité d’hommes, lesquels se créent des rentes ou établissent leur célébrité avec ce plaisir de l’esprit.

FOUQUES Jeune.

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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