Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Introduction Generale - Révolutionnaires et classe ouvrière : La belle au bois dormant
Les ouvriers contre l’état, p. 7-10.
Article mis en ligne le 5 juin 2013
dernière modification le 2 juin 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Quelle a été notre intention quand nous avons rédigé cette brochure ?
Nous voulons faire avancer le débat engagé au sein du mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire amener ce débat, le plus souvent idéologique, à affronter un peu plus le défi que constitue la seule réalité sociale. Ainsi, pour la théorie révolutionnaire, être de l’histoire signifie avoir en face d’elle et pour objet ce qu’est la classe ouvrière aujourd’hui, et non pas avoir pris rendez-vous avec la classe ouvrière des années 20, car, on s’en doute, celle-ci n’y viendra pas, pour la bonne raison qu’elle n’existe plus.
Et pour comprendre ce qui a changé dans l’affrontement de classe et saisir les nouveaux points cardinaux de la lutte aujourd’hui, il faut en passer par certaines hypothèses. Ce sont ces hypothèses que nous avons tenté de dégager. Elles concernent, on le verra, le rapport de la classe ouvrière avec le développement, l’organisation, le parti, et avec l’Etat.
Tout ceci devrait entrainer beaucoup de discours. Nous ne proposons pourtant pas une nouvelle "lecture" de Marx ou de Lénine, bien qu’elle soit souvent présupposée dans les analyses. On se bornera à indiquer quelques références pour les membres de la classe des loisirs qui auraient le temps de piocher la question...
Nous n’écrirons pas non plus un historique détaillé de l’affrontement de classes en France. Car la possibilité même d’isoler la France d’une situation européenne, voilà ce qui se trouve aujourd’hui remis en question. Du point de vue du capital (ce qui ne veut pas dire : du point de vue du capitaliste doué d’une plus ou moins grande clarté de vue) la situation française (guatémaltèque ou est-allemande !) est toujours internationale, tout comme la concentration ou le taux de profit. Par contre personne n’arrive à insérer la France dans le niveau moyen européen des luttes. Ce sont pourtant ces luttes qui ont contraint le capital à créer le Marché Commun depuis vingt ans.
Cette contre-offensive est restée sans réplique de la part du vieux mouvement ouvrier. L’Europe du Marché Commun, c’est le capital international et à la fois les grèves nationales.
Ceci montre la nécessité de renverser le schéma internationaliste proposé par la Gauche (vieille ou nouvelle) et qui semble un simple corollaire "ouvrier" des thèses ordinairement défendues dans les revues de seconde zone à prétentions économiques comme l’Expansion. Des organisations ouvrières en difficulté ont opportunément "découvert" que l’internationalisation du capital entraînerait et exigerait une internationalisation des luttes. Mais c’est bien plutôt le niveau déjà atteint par les luttes qui a contraint le capital à s’organiser au niveau européen pour battre les classes ouvrières des différents pays.
On ne passe donc pas automatiquement d’un Etat "économiquement nécessaire" à des luttes politiques, mais bien plutôt d’un certain type de contrôle politique du capital sur les mouvements de classe qui a échoué à un autre type de contrôle. C’est seulement en comprenant la portée toute politique de cette "évolution économique" et en s’organisant délibérément sur ce nouveau terrain, que nous ne resterons pas à la traine de l’initiative capitaliste.
Nous, révolutionnaires, parti, groupuscules et organisations et pas la classe ouvrière : car s’il est une donnée bien spécifique de l’histoire ouvrière c’est avant tout cette capacité "égoiste" qu’a la classe, de créer des formes d’organisation adaptées a des moments précis de la lutte de masse et aussi de les rejeter quand elle ne peut plus les utiliser.
D’où notre intérêt pour le rapport très particulier qui s’établit entre organisation et lutte. Par exemple quand certaines formes d’organisation disparaissent dans les secteurs d’avant-garde, secteurs clé en butte à la contre-attaque capitaliste, qui témoignent du niveau de lutte atteint et de son résultat, cela veut dire que ces mêmes formes sont perdues pour la classe ouvrière dans son ensemble. En d’autres termes, l’initiative ouvrière ne repassera plus par les jalons organisatifs des luttes qu’elle a dépassés en un moment ou en un point du tissu productif et social. Dès que la classe ouvrière abandonne une forme d’organisation, et donc son usage ouvrier, c’est le capital qui s’y installe et en fait un usage anti-ouvrier.
C’est pourquoi, dans la brochure, on a choisi certains moments de lutte ainsi que la forme qu’ils s’étaient donnée : ils nous semblent, en effet, caractéristiques de la nature et du niveau de l’affrontement entre classe ouvrière et capital.
Lorsque nous parlons des Conseils ouvriers, de la crise de 29, des luttes en 55 en France, notre objectif est de recueillir dans ces expériences passées du mouvement, ce qui nous permet d’évaluer un peu plus justement, le chemin parcouru par la classe ouvrière, avec les révolutionnaires dans le meilleur des cas, ou bien souvent sans eux et même contre eux.
Ce travail ouvre la discussion de façon provocatrice. Non pas par goût inné. Provocation parce que la situation actuelle en est une. Provocation que cet abîme qui existe maintenant entre la lutte au niveau des institutions (gérée, tant bien que mal, à la fois sur le plan théorique et pratique, par les syndicats et les partis) et la lutte effective, déterminante, de la classe au niveau du travail et de la production de la richesse sociale.
Le premier niveau, nous l’abandonnons aujourd’hui volontiers aux libéraux de gauche, et si c’est cela qu’il convient d’appeler "la politique", disons tout de suite que la politique ne nous intéresse pas. En revanche, montrer toute l’ampleur de la lutte réelle, donc l’espace dans lequel nous construirons l’organisation de la défaite capitaliste, voilà qui nous semble davantage conforme à ce qu’est la politique. C’est sans doute cette politique que pratique la classe ouvrière, et qui donne bien du fil à retordre au capital et à ses divers fonctionnaires.
Pour répondre à cette provocation lancée par la réalité sociale, il faut attaquer le lourd héritage de la Illème Internationale, autrement dit le poids que l’on traîne quand on voit l’organisation sous la forme du parti (communiste, bolchévique, trotskyste ou maoiste) ; ce qui empêche de voir précisément la nature de l’articulation qui se produit entre l’organisation et la lutte, et d’apprécier correctement l’usage ouvrier de l’organisation.
L’organisation existe d’abord pour la lutte et non la lutte pour l’organisation, au sens du schéma préconçu, et assez pauvre qu’on essaie trop souvent de plaquer sur une spontanéité ouvrière dont on n’a pas assez mesuré la force incroyable, ni apprécié la nature.
Mais ce n’est pas le seul héritage de la Illème Internationale qu’il convient de surmonter ; c’est surtout celui du "socialisme" en général. Le boulet le plus lourd que traine le mouvement ouvrier est celui de la valeur du travail. Il faut en finir avec le mythe d’une classe ouvrière avide de progrès, de développement harmonieux des forces productives face à un capitalisme incapable et anarchique.
Non, la lutte ouvrière n’a pas pour objectif le développement de nouvelles recherches, de nouvelles techniques. Si le capital réussit à endiguer la violence ouvrière et à la canaliser à l’intérieur du développement, ce qui l’oblige à se reformer en même temps, cela ne signifie pas une victoire mais bien une défaite ouvrière. Au contraire la logique ouvrière c’est de refuser d’accepter la "logique du développement" du travail comme nécessité technique, et par conséquent bloquer le développement, la fuite en avant du capital qui parvient ainsi à reconstituer sans cesse de nouvelles bases pour sa domination. Entre plusieurs nouveautés, la classe ouvrière choisit celle qui lui convient (par exemple réduire le temps de travail, travailler moins).
Conclusions qui feront sans doute mal au coeur aux tenants de la reconciliation utopique du prolétariat avec l’âge d’or de l’humanité future inauguré par Stakhanov ! Mais il se trouve que le "travail créateur", "la dignité du travail" ont toujours voulu dire pour l’ouvrier, l’exploitation du travail vivant au service de "l’intérêt général" de l’"expansion économique". Et c’est pourquoi l’ouvrier en lutte contre cette exploitation s’attaque au travail et au développement des forces productives, que ce soit dans les pays capitalistes ou dans les pays socialistes. L’ouvrier dans sa lutte quotidienne, se réfère à l’utopie de la vie paresseuse passée à jouir de toute la richesse sociale existante, car l’utopie d’une société future où existerait une autre organisation du travail ne lui sert à rien. Bien plus, c’est une des armes favorites du capital. C’est le vieil argument de l’horreur du vide : "ils ne veulent plus travailler ! Qui paiera ? Et que mettra-t-on à la place ?". L’idée de la vie passée à ne rien faire, dont le capitalisme fait la négation utopique de toute vie en société, recèle un pouvoir subversif énorme vis- à-vis de ce système de la société du travail.
Telle est bien la découverte que font un peu partout les gens de gauche et leurs journaux : le plus grand problème pour le capital aujourd’hui c’est de faire accepter la nécessité de travailler. Pourquoi les OS de tous les grands pays industriels refusent-ils de travailler ? Le Monde sous la rubrique significative : "le travail contesté" constate que cette remise en cause de l’éthique du travail se manifesta également dans les pays où le socialisme était venu opportunément au secours des valeurs du travail et du productivisme : "G. Friedmann note dans la Puissance et la Sagesse que ce déclin du prestige dont bénéficiait le travail manuel était dès 58 assez ouvertement répandu dans la jeunesse soviétique pour inquiéter le gouvernement et lui faire prendre des mesures pour le combattre. En dépit de celles-ci, on a constaté une indifférence pour la qualité du travail et les appels à la conscience professionnelle".
Et en même temps que se profile cette menace pour le capital, on voit exhumer les mots d’ordre de démocratie dans l’entreprise, d’enrichissement du travail, de contrôle ouvrier.
Ce qui séparera le point de vue ouvrier du point de vue capitaliste, c’est encore la question de la valeur du travail. La nouveauté de ce qu’est le refus du travail, refus qui renvoie toutes les justifications du travail, et particulièrement l’idéologie socialiste, au magasin des accessoires du capital, est double.
Tout d’abord le refus du travail n’est pas la paresse individuelle du paysan anglais fourgué à l’usine au début du XIXème siècle. Dans une société du travail salarié entièrement dominée par le rapport capitaliste, où procès de valorisation et procès de circulation sont devenus inséparables, le refus du travail possède d’emblée les caractéristiques d’un comportement de classe et fonctionne comme tel. Quand 20% des ouvriers de la FIAT sont absents quotidiennement, cela veut dire qu’ils ont réduite d’un cinquième la durée hebdomadaire du travail.
Ensuite le refus du travail n’est pas non plus le ludisme des ouvriers artisans qui brisaient les machines. Il y a, certes, un point commun avec les ouvriers turcs qui, en 71, ont cassé les voitures et la chaîne des usines Opel : le refus de se plier aux exigences capitalistes et au pouvoir despotique de celui-ci. Mais les canuts lyonnais qui démolissaient les métiers jacquard, le faisaient en exaltant leur travail vivant contre le travail mort qui voulait dire pour eux la disparition de la dignité de leur métier. Ce que les OS d’usine refusent aujourd’hui, ce n’est pas le travail mort que sont les machines, mais bien le travail vivant tout court, cette obligation où ils sont pour manger et satisfaire leur besoin d’être encore du travail vivant qui valorise du capital.
Mais alors, que veulent-ils au juste ces ouvriers ?
"Ils veulent travailler le moins possible et gagner le plus possible" et en plus ils veulent le pouvoir afin de préserver ces deux conquêtes des flux et des reflux auxquels les soumet l’intérêt capitaliste.
Ils veulent travailler le moins possible parce que, plus encore que leur patron, ils détestent le travail qui est pour eux un double patron : une première fois comme exploitation capitaliste, c’est-à-dire comme profit injuste du capitaliste individuel, une seconde fois comme idéologie socialiste du travail, présenté comme le juste profit du capital social.
Ils veulent gagner le plus possible, parce qu’ils ont appris du socialisme qu’on peut venir à bout de la misère et du capitalisme qu’on peut utiliser, consommer la richesse produite. Ils sont une rude race paienne et n’ont aucune intention de renoncer à des perspectives aussi prometteuses.
"Au regard de ces possibilités d’une société qui en aurait fini avec l’exploitation et donc le travail d’usine et le salariat, l’éthique du travail, du mal nécessaire, des transitions, apparaît comme la plus réactionnaire et la plus contraire aux intérêts des ouvriers.
Le pouvoir, pour eux, ce n’est pas d’être associé à la gestion du capital, mais de disposer de toute la richesse sociale produite, d’exercer leur despotisme ’égoiste’ sur cette richesse et ceux qui en sont les vecteurs : le capital et ses fonctionnaires".
(Tronti, Classe Operaia, anno III).




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53