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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Progrès
Supplément à {La Vie Naturelle}, Février 1912
Article mis en ligne le 5 novembre 2014

par ArchivesAutonomies
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Le progrès consiste dans l’accroissement continu des besoins et des exigences de l’humanité. Cette définition a pour corollaire la définition suivante plus les besoins et les exigences de l’humanité s’accroissent, plus il faut de travail pour les satisfaire. Conséquence : la nation arrivée au plus haut degré de civilisation doit être celle qui travaille le plus.

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Le progrès a donc pour résultat primordial d’absorber tous les instants de l’homme pour subvenir à ses besoins matériels et de ne lui laisser pas un moment pour s’occuper de ses besoins moraux qui souvent s’éteignent ou ne se développent pas faute d’aliments, faute de culture. Or, aucune invention de génie n’a rien ajouté aux sensations ni aux sentiments dont l’être humain est capable depuis des milliers d’années et qui constituent proprement sa vie.
Qu’est-ce que la vie matérielle de l’homme ? Une traversée. L’homme n’est en réalité qu’un voyageur et n’a besoin de provisions que ce qui est strictement nécessaire pour faire ce trajet, et encore est-il assuré de le faire tout entier ? Il y a cent contre un à parier que non. Pourquoi alors tout cet embarras de besoins et d’exigences qui ne servent qu’à entraver sa marche et si souvent même à le faire tomber !
C’est une illusion de supposer que le progrès peut être indéfini. Tout dans la nature présente deux phases opposées : l’une ascendante ou d’accroissement et l’autre descendante ou de décroissement ; rien n’échappe à cette loi, de sorte que la vie du plus petit comme du plus grand être organisé, du plus petit comme du plus grand corps organique reproduit constamment et invariablement cette loi. La vie organique comme la durée des corps bruts seront d’autant plus longues qu’elles resteront dans les meilleures conditions conservatrices, c’est-à-dire que l’équilibre aura été mieux conservé entre leurs diverses parties. Ce que nous disons ici des différents corps, nous pourrions le dire de l’homme, et par conséquent de toutes les sociétés puisqu’elles n’en sont que la réunion en quantité plus ou moins grande par conséquent encore la civilisation ou le progrès n’en étant que le résultat, ne peuvent être indéfinis. De même que le premier pas dans la vie est aussi le premier pas vers la mort, le premier pas fait par le progrès est le premier pas vers la décadence.
L’histoire de l’antiquité nous en fournit de nombreux exemples. Toutes ces productions, si remarquables, de l’esprit humain, cette poésie, cette littérature en langue sanscrite que l’on retrouve aujourd’hui dans les manuscrits indiens ; ces constructions gigantesques, ces palais, ces monuments si remarquables par leurs énormes imensions, l’éclat et souvent le fini du travail dont on retrouve aujourd’hui des traces dans les diverses parties de l’Asie, ont été l’ouvrage de peuples qui semblent avoir disparu après qu’ils eurent atteint l’apogée de leur grandeur, dans toute leur puissance créatrice, s’il est permis d’employer cette expression. C’est comme un dernier effort d’une nature qui s’affaiblit, un défi jeté à la mort par un moribond, une dernière étincelle brillante échappée d’un foyer qui s’éteint.
Est-il même nécessaire d’aller bien loin chercher des exemples ? Combien de châteaux-forts qui causaient l’effroi et la terreur ont complètement disparu, combien de palais sur les ruines desquels s’élèvent des cabanes ou bien dont le sol est recouvert par les ronces. Et cependant comme aujourd’hui on en a admiré le travail, la grandeur, le fini, et tout en les regardant comme du progrès on en croyait la durée éternelle. Il a suffi d’un souffle du temps pour tout détruire, pour faire rentrer dans le domaine commun les monuments, ceux qui les ont faits, ceux qui les ont habités, ainsi que ceux qui les ont admirés. Futures ruines aussi ces constructions qui excitent notre admiration, devant lesquelles on s’arrête et s’extasie.

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Le progrès réside-t-il dans la construction de tous ces engins destinés à la destruction du genre humain ? ou dans la confection de tous ces objets de luxe pour lesquels travaille la moitié de l’humanité ?
Le luxe, cette illusion du bonheur, n’est en réalité qu’un état maladif anormal, qui engendre la gêne dans toutes les classes sociales. Est-ce le progrès ces modes ridicules dont le résultat est de faire disparaître les formes naturelles ou de gêner les mouvements et d’entraver les fonctions du corps ? Est-ce le progrès tous ces mets recherchés qui ruinent le corps et sous lesquels se cachent toutes les infirmités humaines toutes ces boissons, véritables poisons qui détériorent la santé et tuent l’intelligence ?
N’est-ce pas au nom du progrès pour paraître, afin de se bien convaincre qu’il est l’égal du bourgeois que l’ouvrier met à profit son repos hebdomadaire pour boire jusqu’à en perdre la raison de sorte qu’après avoir exténué pendant six jours l’homme physique, il consacre le septième à la destruction de l’homme moral ?
Est-ce le progrès, cette fréquentation des bals, des beuglants, des maisons de jeux et de prostitution ? Ce qui dérange un peu les calculs de ceux qui vantent tant le progrès actuel, c’est l’accroissement continuel de la débauche.
N’est-ce pas, en effet, la preuve que la corruption devient de plus en plus grande ?
Et lorsque les éléments moralisateurs ne l’emportent pas sur les éléments corrupteurs, n’est-ce pas un vrai signe de décadence ?
Le progrès réside-t-il dans toute cette production artificielle résultat de l’exploitation de l’homme par l’homme, signe indéniable de l’esclavage de la majeure partie de l’humanité. N’est-ce pas le progrès qui est la cause que de tous les êtres l’homme seul est celui qui n’élève pas ses enfants et qui les confie à des mains mercenaires ? Les sens naturels les plus forts sont détruits, partout la question d’intérêt passe avant celle du devoir. C’est parce que son intérêt l’y oblige que la mère de famille va à l’atelier et laisse ses enfants vagabonder toute la journée, c’est parce que son intérêt l’y oblige que le bourgeois enferme les siens dans une maison d’éducation.
Le progrès a pour conséquence inéluctable le renchérissement des matières de première nécessité. La culture des plantes industrielles s’étend de plus en plus au détriment de celle des végétaux alimentaires. L’étendue de terrains affectés à ces derniers se restreint sans cesse soit par l’agrandissement des villes, soit par la création de nouveaux centres industriels, soit par l’élargissement et la création de nouvelles routes et surtout par celle des chemins de fer.
Il convient en effet de remarquer que la France possède près de six cent mille kilomètres de voies de communication de toutes sortes et plus de quarante-cinq mille kilomètres de voies ferrées ; on peut juger quelle est donc la quantité de terrain enlevée à toute culture.
D’autre part, non seulement autour des villes, les plantations de luxe ont remplacé la culture des légumes, mais les terrains les plus fertiles sont exclusivement employés à la culture des fleurs.
Pour compenser cette perte de terrain, que fait le civilisé, l’homme du progrès ? Il déboise, c’est-à-dire il ravage de plus en plus la surface du sol augmentant aussi l’intensité des calamités qui doivent le frapper.

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Sommes-nous condamnés à disparaître comme se sont effacés les peuples qui nous ont précédés, après avoir atteint les dernières limites de la civilisation ou bien, après avoir épuisé tous les moyens artificiels lorsque l’art sera parvenu à tout imiter, une réaction vers la vie naturelle se produira-t-elle ?
Nous souhaitons que l’humanité comprenne enfin que les deux expressions vie libre et vie simple ne sont pas du tout opposées, mais qu’au contraire, ces deux expressions se complètent l’une par l’autre.

FOUQUES JEUNE. (1908)

P.S. :

Texte publié dans Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1938), Supplément au n°9, Série IV, de la revue Invariance, paru en Juillet 1993.




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