Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Homosexualité en rupture
{Marge}, n°11, Octobre-Novembre 1976, p. 2.
Article mis en ligne le 11 mars 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Homosexualité "bourgeoise", homosexualité "révolutionnaire", cela fait partie de la panoplie de tous ceux pour qui la société se partage en salauds et en braves mecs. Cette division n’est pas sans rappeler d’ailleurs celle qu’on rencontre dans les "associations homophiles traditionnelles" qui, pour la raison qu’elles subissent une discrimination évidente, tendent à oublier qu’un "pédé", ce peut être aussi un "défoncé", un "voyou", ou un "loubard" (rappelons-nous le suicide de Gérard Grandmontagne, en 1972, à Fresnes), un "dingue", un pédophile (amoureux des enfants), un sado-masochiste et, bien sûr, un dragueur sauvage.
Il n’est donc pas dans notre intention, précisons-le bien, de cautionner de telles discriminations. Tous les homosexuels qui ont participé à ce numéro, chacun à sa manière, dénoncent cette dichotomie, que ce soit au niveau de leur discours ou dans ce qu’ils expriment de leur vécu (voir. entre autres, Drogue et homosexualité). Mais refuser de cautionner "l’idéologie dominante", qu’on trouve aussi bien à "droite" qu’à "gauche", ça ne signifie pas non plus : que l’homosexualité soit nécessairement liée à tout ce qu’on rejette. Il faudrait revenir d’ailleurs sur cette conception du "normal", variable d’une culture à l’autre (à Athènes et dans le monde arabo-musulman des années 1000, cela allait de soi qu’un adulte ait des rapports sexuels avec un jeune garçon).
Entendons-nous : nous ne faisons pas l’apologie de l’anormalité pour le simple plaisir de nous opposer. Je ne crois pas non plus que la marginalité se résume au simple fait qu’on se trouve un peu en dehors ou à côté des autres. Simplement, on constate de jour en jour, avec beaucoup plus d’évidence, que la société actuelle ("capitaliste", bureaucratico-policière, etc.) ne propose aucun lieu de vie, que son système de lois et de règlements administratifs, conduit à ce que le mort saisit le vif. Il est nécessaire d’y échapper, même si les expériences auxquelles nous nous livrons comportent un risque. Mais il y a plusieurs rapports à la mort qui ne prennent pas tous la même signification.
Ce qu’il faut dénoncer ici, ce n’est pas le danger que l’on court en expérimentant certaines "drogues" ou en se livrant "à la drague sauvage", c’est la pure et simple soumission à un système qui détruit lentement, mais implacablement, tout individu qui cherche à vivre, à sentir, à penser, en fonction de ses propres désirs. C’est là une tentative, jamais entreprise, à une échelle presque mondiale, de robotisation, la mise en place de stéréotypes d’hommes et de femmes "normaux" qui deviennent rien de plus que les pièces d’un dispositif contrôlé par les Instances économiques, des appareils d’Etat, des partis politiques, dans le but inavoué de détruire toute existence (pas seulement humaine), pour bénéficier d’une plus-value de pouvoir (l’argent, élément moteur dans le capitalisme, remplit, en partie, cette fonction ; mais quand on peut obtenir ce pouvoir, par d’autres moyens, comme en Russie, on accepte assez volontiers de n’être plus propriétaire d’actions dans le pétrole ou dans l’armement. En France même, un Dassault se déclarait récemment fort satisfait à l’idée d’être nationalisé !).
Pour un homosexuel, comme pour un pédophile, la marginalité, c’est un mode de vie qui défie l’ordre établi ; c’est la volonté déterminée de provoquer des ruptures dans le monde pétrifié qui nous entoure. Ce combat, cette attitude, ce discours ne porte pas néanmoins sur le plan directement matériel, ne vise pas les infrastructures économiques, chères à tel "post-hégélien" célèbre. Cela concerne plutôt le domaine, si mal exploré jusqu’à nos jours, de l’idéologie, voire des idéologies dominantes. Et nous commençons à apprendre que le porteur de l’une ou de l’autre de ces idéologies n’est pas fatalement celui qui occupe une place "privilégiée" dans cette société.
Une observation au passage : il est aberrant de constater qu’aujourd’hui encore, même dans les milieux d’extrême-gauche les plus ouverts, on s’en tient à une analyse pour le moins rapide de ces idéologies. Tout se passe, en effet, comme si on les réduisait à n’être qu’un reflet des conditions de vie. Bien sûr, ce n’est pas ce qui se dit ; mais quand on parle de luttes secondaires ... Qui oserait donc reconnaître que ces idéologies (entre autres, Ordre moral, refus de l’excès, de la dépense gratuite d’énergie, de la consommation des biens) sont de plus en plus véhiculées par les "masses" ? Nous ne dénonçons pas un tel phénomène par mépris du "peuple". Simplement, nous observons que, de par le fonctionnement même du système capitaliste (ou « "socialiste". Voir ce qui se passe en Chine à l’heure actuelle !), l’ouvrier "révolutionnaire" est plus le produit d’un accident imprévisible de la "machine" que la conséquence d’on ne sait quelle saine réaction à l’insupportable état des choses présent.
Qu’il y ait 95 % de fils d’ouvriers dans les prisons ne constitue pas à mes yeux une objection très sérieuse à ce qu’on avance ici (la plupart d’entre eux ont fui l’usine, à un âge où il est possible de se révolter, ce qu’on oublie trop souvent). Quoiqu’il en soit, si la théorie du "reflet" était exacte, si le déterminisme économique suffisait pour rendre compte de cette forme de marginalité, pourquoi tous les ouvriers n’étrangleraient-ils pas leurs patrons et ne se livreraient-ils pas au pillage des banques ?
Il faut le reconnaître : seuls, quelques individus parviennent à échapper plus ou moins, et par hasard, à l’influence de l’une ou de l’autre de ces idéologies, pour s’efforcer d’acquérir, osons le dire, une autre culture, sur le fond de leurs expériences vécues et de la connaissance qu’elles leur ont donnée d’eux-mêmes dans leur différence. Des individus qui cherchent à s’affirmer, envers et contre tout. Ceux des homosexuels ou des pédophiles qui s’acceptent, au mépris des lois actuelles et des préjugés d’une morale hypocrite, repoussant les avances de certains tenants de l’Ordre établi, ceux-là, comme d’autres marginaux, font partie des rares individus "libres". Et ce sont eux, pour qui la joie de vivre et le "gay" savoir impliquent l’anéantissement de toutes les prétendues valeurs de l’Occident "chrétien", bourgeois ou "socialiste".

Pierre HAHN




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