Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sortir du ghetto
{Marge}, n°11, Octobre-Novembre 1976, p. 2.
Article mis en ligne le 11 mars 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Ce soir j’ai envie d’un garçon. Je ne sais pas où aller.
J’en ai assez de la drague para des "tasses", des échanges de regards angoissés, où tout se fait par gestes et sans paroles.
Assez des boîtes, horizon rétréci, couples fermés, fric et whisky. Tu peux y "faire la folle", mais pour le reste, sois conforme, paye et tais-toi.
Assez des jeunes gens bien élevés qui m’emmènent dans leur studio pour me baiser.
Assez du baisodrome de la rue Sainte-Anne, où tu n’es qu’une bite et un cul dans un amas compact de viande homosexuelle. D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.
Je crois que j’ai besoin de tendresse.
J’ai envie de sortir du ghetto. J’erre de café en café, je bois, pour oublier ma solitude. Je vois un mec qui me plaît, je lui lance un regard qui en dit long. Le sien en retour est scandalisé, réprobateur, l’air de dire "t’es mal tombé, je suis un vrai mâle", comme s’il avait peur d’être violé, peur du désir, d’être désiré ou de désirer un mec.
D’autres détournent le regard, indifférents, surtout lorsqu’ils sont avec une fille. Les yeux : des portes ouvertes ou fermées ...
D’autres "jouent au pédé" avec leurs copains, singent les homosexuels, ainsi les mecs qui dansent entre eux dans les bals, ou draguent un mec, pour le cogner après. Ils jouent ainsi sur deux tableaux : satisfaire leurs désirs inconscients, leur homosexualité latente, et s’affirmer comme mâles et donc, dans leur logique, comme hétérosexuels. Ras-le-bol des petits mâles !
Pour moi, c’est plus intéressant d’aller au GLH (Groupe de Libération Homosexuel) où je peux parler avec des copains homos de notre sexualité. On s’y amuse beaucoup, on se retrouve tous ensemble au restaurant. Si on s’y parle plus, par contre, on y drague moins. Ce qui me paraît chouette, c’est cette recherche de la cohésion du groupe, à partir d’activités en commun - tout ce qui permet aux désirs de s’exprimer - "s’exprimer". Si quelqu’un tente de prendre un pouvoir politique dans le groupe. d’autres, en réaction contre le pouvoir du père, font "les folles", parodient les gestes des femmes, dans la rue, devant Jussieu, au restaurant ...
Cependant il faut préciser que le GLH parisien a éclaté en trois groupes bien distincts :
Le GLH "Groupes de Base" refuse de se définir politiquement, pour éviter de créer des tensions et des conflits entre ses membres, lutte contre la répression des homosexuels, et prépare des actions en direction du ghetto.
Le GLH "PQ" "Politique et Quotidien" oriente son action principalement en direction de l’extrême gauche, et se déclare solidaire du mouvement des femmes et du mouvement ouvrier ; des commissions de réflexion collective ont été créées pour élaborer une plate-forme politique : la réflexion s’est engagée en particulier sur la phallocratie et l’homosexualité latente dans la société.
Le GLH "14 décembre" refuse le militantisme traditionnel de type marxiste-léniniste ; il cherche à se doter d’un fonctionnement libertaire. Il a engagé une critique du mouvement des femmes, et condamne la CGT pour son attitude vis-à-vis des homosexuels.
Chacun de ces groupes traverse une crise de remise en cause -et d’élaboration - crise de l’identité homosexuelle. Le problème essentiel à poser me semble être de sortir du ghetto homosexuel - mais pas pour rentrer dans celui du discours gauchiste.
Il est difficile de présager de l’évolution des GLH dans les mois à venir. Si la scission a pu paraître regrettable, le petit nombre des membres des groupes actuels, peut laisser espérer à chacun d’entre eux de trouver quelqu’un qui l’écoute ; ce n’était guère possible au FHAR lorsqu’il y avait 500 personnes.
La libération des femmes et des homosexuels ne peut être réduite à un schéma "révolutionnaire" traditionnel où n’entreraient en jeu que des rapports de pouvoir - l’inverse de l’amour et du plaisir.
Sortir du ghetto, c’est sortir de la parano. Pour moi, je me prononce pour une circulation d’idées entre différents types de marginalité, pour la création de lieux alternatifs à la misère actuelle : créer, dès aujourd’hui, sans attendre le grand soir, des rapports différents entre les gens.
Lorsque le Pouvoir commencera à être gêné par ces lieux alternatifs des ghettos, lieux de rencontres entre diverses "marges", le combat qui s’engagera sera une lutte réelle et non seulement théorique : le plaisir, quand il n’est plus furtif, est une subversion d’une puissance capable d’ébranler le vieux monde.

Patrice HEMOND




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