Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La guillotine du sexe
{Marge}, n°11, Octobre-Novembre 1976, p. 5.
Article mis en ligne le 11 mars 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Les barreaux de métal de la prison tranchent le sexe, couperet de guillotine inexorable et définitif.
Le corps morcelé, la tête écervelée, le sexe décapité, les fous du silence dérivent et délirent à travers le temps sans repère de leur tombeau. Roger se met debout, tout nu, sur sa fenêtre et se masturbe avec frénésie pour la femme qu’il croit voir à trois cents mètres. Eric écrit un mot doux pour Pascal. Alain observe avec une lunette fabrication maison tout ce qui se passe dans les H.L.M. les plus proches. Marcel, complètement déboussolé, tape à coups de poings et de pieds contre la porte.
Armand est le roi du trafic de la photo pornographique. Jean jouit avec désespoir en tenant dans ses mains un slip de femme qui lui est parvenu il vaut mieux ne pas savoir comment. Lucien se caresse les testicules avec un blaireau, en se regardant les feses dans une glace posée par terre.
Denis se branle dans un bol. Il récupère le sperme, l’étale sur un biscuit, met un second biscuit dessus et profite de l’ouverture des portes et de la distribution de la soupe pour offrir ce beau cadeau à Gérard, son petit ami.
Georges appelle au secours, terrorisé par l’étrange monstre qui lui ronge le rectum. Il s’est enfoncé un tube de dentifrice dans l’anus.
Un surveillant appelle d’urgence l’infirmier qui monte les escaliers quatre à quatre. Alain s’est pendu. L’infirmier demande :
— est-ce qu’il a éjaculé ?
Le maton n’en sait rien. Alors, l’homme à la blouse blanche défait le pantalon de celui qui se balance au bout de sa corde.
— Oui, c’est trop tard. Il est mort. Je ne peux plus rien pour lui. Faites votre travail.
— J’appelle le brigadier.
— Si vous voulez, mais, auparavant, ouvrez- moi la porte de Georges.
Il faut voir si on peut retirer le tube de dentifrice ou s’il sera nécessaire d’envoyer le gars à l’hôpital.
Pendant ce temps, Pierre se déshabille dans sa cellule. Il se prépare pour demain. Il admire son long corps mince et bien musclé. La ronde est passée. Rien à craindre. Ils ne risquent pas de le surprendre. Il s’enfile un joli slip de dentelle noire. Puis il s’attache des bas et un portejarretelle. Il bourre un soutien-gorge avec des balles de tennis enveloppées de chiffons de soie. Puis il s’agrafe autour de la taille une mini-jupe de cuir, revêt un corsage moulant et transparent et achève sa préparation par une belle paire de bottes de cuir noir. Un peu de maquillage et, avec les cheveux mi-longs, l’illusion est totale.
Demain, Pierre pourra rejoindre ses copains du premier étage. Là, il paradera quelques instants devant leurs regards fascinés et émerveillés. Puis il commencera un lent strip-tease qu’il terminera de dos, en ondulant, telle une reine du Crazy Horse Saloon. Et il s’allongera voluptueusement sur le lit étroit, dans l’attente des étreintes fiévreuses et affolantes. Seul, sur la galerie, pendant une heure, Dédé fait ,le pet, en at ndant sont tour et Pierre pense à lui, tremblant de désir, alors que déjà ruisselle au creux de son corps le sperme d’un de ses compagnons déchaînés.
Dans le jardin, Nénesse encaisse un paquet de tabac gris. P’tit Louis défait sa braguette, exhibe son membre en érection et l’enfouit avec honte et délice au fond du sexe humide de la truie que Nénesse tient et caresse, afin qu’elle ne se dérobe pas ... Quand P’tit Louis a fini, Nénesse appelle :
— Au suivant.
La truie ne fait pas le trottoir, mais Nénesse est son maq.
Raymond a une correspondante qu’il aime beaucoup. Elle vient le voir de temps en temps au parloir. Mais il craint tellement de la perdre qu’il en vient à se demander si elle ne le trompe pas. Elle est sûrement venue à la prison pour le voir.
Mais on ne veut pas la laisser entrer. Elle n’aura pas le droit de lui rendre visite aujourd’hui.
En s’approchant du haut-parleur, installé audessus de la porte, Raymond croit entendre une voix. Elle est très faible et déformée :
— Non, non, non, je ne veux pas.
Une voix d’homme lui répond. Elle est basse et rauque. Ça y est. Raymond croit la reconnaître. C’est celle du brigadier. Il l’entend gronder :
— Si, allez, laisse-toi faire. Tu verras que c’est bon.
Raymond comprend d’un seul coup. La voix de femme, c’est celle d’Annie. Elle est agressée par le maton. Va-t-elle savoir se défendre ? Elle crie et se débat.
— Non, au secours ! Laissez-moi.
Mais ses appels se font de moins en moins fermes. Elle finit par gémir et soupirer. Le salaud ! Il est en train de coucher avec elle ! On n’entend plus que des bruits confus et indistincts. Annie crie, mais cette fois, c’est de plaisir. Raymond en est sûr.
— Chéri, c’est bon. Encore, encore, encore. Plus fort ! ...
Alors, c’est la crise de folie furieuse. Il prend son tabouret, casse les carreaux, démolit le placard, fracasse la table et se met à hurler comme une bête blessée à mort.
Une escouade arrive au grand galop. C’est l’envol des casquettes bleues et des blouses blanches. Les clefs ricanent dans le dédale sonore du labyrinthe carcéral et le grand mur des ténèbres s’abat sur la folie. Piqûre, camisole de force, ambulance. Raymond est parti à l’hôpital psychiatrique. Il n’en reviendra jamais.
Alors, que reste-t-il ? Il y a mon ami, la seule chance de trouver un être humain. Il y a son regard. Ses yeux bleus. Son sourire. Personne d’autre. Il est intelligent. Il est beau. A la douche, je vois son corps souple et puissant. Ses fesses, surtout. J’en deviens fou. Cela devient l’obsession. Même lorsque je regarde une photo porno, c’est son corps que je vois.
— Vous me ferez tous les deux trente jours de mitard.
Puis il y a les waters où on se rejoint furtivement. Mais c’est dangereux. On risque de se faire piquer. Le cinéma aussi. Théo et Jean-Marie s’installent côte-à-côte et, dans la pénombre, se caressent doucement, jusqu’à l’irrésistible montée du plaisir en tornade. Et, savez-vous, il existe même des matons qui aiment ça. J’en connaissais un surtout. Il se faisait sucer et, quand il aimait bien le gars, il le suçait à son tour.
Mais le procureur de la République appuie sur la manette du bourreau. Vous êtes 313. Je dénombre 97 homosexuels ou individus ayant eu des pratiques homosexuelles. Vous êtes 98 % à vous masturber, bande de salauds !
Je vous condamne à la frustration sexuelle à perpétuité. Je vous condamne à la mort de l’amour. Je vous condamne à la dichotomie à vie de l’image de la femme : la femme-mère que l’on respecte et que l’on ne baise pas, la femmepute, le triangle de poils que l’on baise et que J’on méprise.
Je vous condamne à la culpabilité. Vous êtes des pédés, des mouchards, des salopes. Vous aurez honte jusqu’à votre mort. Et vous n’aurez jamais le droit de regarder votre ami en face.
Je vous condamne au coït douloureux, au réflexe prématuré, à la barre dans le bas-ventre et les testicules, à l’angoisse et à l’impuissance.
Le couperet d’acier nocturne tombe fatidique et sadique. La cervelle jaillit sperme éclaboussé, sang giclé en une rosace d’éclair de fin du monde. Ci-gît le sexe guillotiné.

Jacque Lesage de La Haye




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53