Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Homosexualité et Masochisme
{Marge}, n°11, Octobre-Novembre 1976, p. 6-7.
Article mis en ligne le 11 mars 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Ce numéro spécial serait incomplet s’il n’y était abordé un domaine assez peu exploré, mais vaste et complexe, celui des rapports entre homosexualité et masochisme. Impossible, certes, de le cerner dans un seul article. Il ne peut s’agir ici que d’un simple coup de sonde.

Je prends pour point de départ de ma réflexion le classique du masochisme. La Vénus à la fourrure, de Léopold von Sacher-Masoch (1835-1895). un petit livre paru en allemand, à Stuttgart, en 1870, et dont la traduction française la plus récente est celle des Editions de Minuit, 1967, rééditée dans la col. 10-18, en 1973. Sans nous laisser rebuter ni dérouter par son romantisme surané, son style démodé, les lacunes, obscurités ou demi-mensonges qu’on y relève, nous suivrons pas à pas cette confession. Car il semble bien que c’en soit une, bien plus qu’un "roman". Le héros qui se raconte à la première personne, sous le prénom de Séverin, est sans doute Sacher-Masoch lui-même.

Remarquons pour commencer que ses penchants spéciaux sont présentés par le narrateur comme congénitaux. Les expressions "dès la naissance", "dès l’enfance" reviennent plusieurs fois sous sa plume. A l’âge de dix ans, lisant les Vies des martyrs, les supplices lui font l’effet d’un "pur délice", surtout lorsque ces tourments sont infligés par une belle femme. Il envie le sort des personnages historiques torturés par leur compagne.

A quatorze ans, une comtesse, sa tante éloignée, vêtue d’une jaquette fourrée, entre à l’improviste dans la chambre du puceau avec deux servantes et, sans mot dire, lui fait attacher mains et pieds, puis le frappe avec une grande baguette. Elle y va de si bon cœur que le sang coule. Puis elle l’oblige à la remercier à genoux pour cette punition et à lui baiser les mains (humiliation qui ressemble au Thank you, Sir que les collégiens britanniques, après le châtiment corporel, sont tenus d’adresser à leur fustigateur). Le garçon est marqué par cette expérience : "Mon goût pour la femme s’éveilla sous la baguette d’une belle créature voluptueuse. Je n’étais amoureux chez ma tante que des coups de bâton féroces que j’avais reçus d’elle." Il n’oubliera pas non plus la fourrure de la jaquette, symbole de tyrannie et de cruauté. Un fétiche auquel au surplus il croit trouver une explication scientifique ; la fourrure, comme le pelage des chats, serait chargée d’électricité statique.

On pense au Rousseau des Confessions. Le gosse reçoit une précoce raclée des mains d’une demoiselle, sœur du pasteur chez qui il est en pension. Il trouve dans la douleur et la honte un "mélange de sensualité" qui lui fait souhaiter être encore battu. Sa vie durant il ne demandera aux femmes que de répéter sur lui la fessée initiatrice. A Venise, il sera incapable de baiser la courtisane Zulietta qui, dépitée, lui conseillera de renoncer aux femmes et d’étudier les mathématiques.

Séverin-Masoch finit par rencontrer la Vénus qu’appellent ses phantasmes. Elle se nomme Wan· da. Elle s’enroule dans l’"indispensable" fourrure. Elle fait de lui son esclave. Il ne la possède pas, ne baise que ses pieds. C’est qu’il est "vis-à-vis des femmes d’une timidité énigmatique". Ne pouvant (mais pourquoi ne le peut-il pas ?) "jouir pleinement et parfaitement du bonheur de l’amour", il ne lui reste que d’"être maltraité et trahi" par la femme qu’il aime. Wanda se charge de l’éclairer sur ses vœux encore inconscients. Elle se livrera aux brutalités des beaux et virils amants qu’elle s’offrira. Cette perspective "éblouit. Ses rêves sont dépassés. Il a enfin trouvé son idéal. Le propos de Wanda est moins diabolique qu’altruiste. Elle rend service à son soupirant en l’orientant vers sa vocation véritable.

Alors la "Vénus à la fourrure" satisfait son besoin d’être possédée et dominée par de vrais mâles. Elle jette son dévolu sur une succession de beaux hommes. Son « esclave" doit l’aider à faire leur conquête et, en même temps, se repaître de leur vue. Le premier, un prince russe, est dépeint par le narrateur comme "un bel animal sauvage", à la "taille athlétique", au regard perçant, d’un "vert électrique". Au second, encore un prince, mais italien, vu par Séverin-Masoch comme un "beau jeune homme aux yeux noirs étincelants", le servile messager doit courir en ville lui porter un message galant, occasion de s’en rassasier visuellement.

Ensuite c’est le tour d’un jeune peintre allemand, qui portraiture Wanda. Ah ! ce "visage infiniment jeune", ces longues boucles blondes, ces yeux bleus ! Cet ange aimant lui aussi la cravache, Wanda lui en inflige une volée. SéverinMasoch, témoin de la scène, y trouve "un attrait affreux, indescriptible".

Le quatrième est un bel officier grec, qui se prénomme Alexis. Le narrateur se pâme devant "la puissance magique" qui émane de son regard. "C’est, de par Dieu, un bel homme ! Non, plus encore c’est un homme comme je n’en ai jamais vu vivant." Une réplique de chair de "Apollon du Belvédère", au musée du Vatican, "taillé dans son marbre avec la même sveltesse dans une musculature dure comme le fer". Car le Grec est vu comme un androgyne, fascinant pour qui recherche dans un être à la fois l’homme et la femme. Séverin-Masoch relève en lui avec jubilation un "caractère qui le rend si particulier : le fait qu’il ne porte pas la barbe". "S’il avait les hanches moins minces, on pourrait le prendre pour une femme travestie. Il change de toilette quatre ou même cinq fois par jour comme une courtisane. A Paris on l’a vu habillé en femme, et les hommes l’accablaient de leurs lettres d’amour".

En même temps l’uniforme martial du jeune officier surexcite le narrateur : grandes bottes noires, pantalon étroitement ajusté en cuir blanc, courte redingote de fourrure, dont Alexis n’ignorera pas le pouvoir fétichiste. "C’est un beau despote orgueilleux qui joue avec la vie et l’âme des hommes. Un sentiment de honte m’habite, en face de cette sauvage virilité, une sorte d’envie, de jalousie". Envie de quoi ? D’être Alexis possédant Wanda ou Wanda possédée par Alexis ou les deux à la fois ? Ou l’envie du châtiment compensateur de ses frustrations ? Le sait-il lui-même ?

Il lit déjà sur le visage de ce redoutable mâle les tourments qu’il brûle de subir : "Cette expression étrange sur la bouche, ce museau de lion qui laisse apercevoir les dents et confère un instant à ce visage quelque chose de cruel. Apollon écorchant Marsyas" La victime, dans la mythologie, est un jeune satyre phrygien qui jouait de la flûte tandis qu’Apollon, dieu grec, tâtait de la lyre. Lors d’un concours de musique, l’instrumentiste à vent eut l’imprudence de défier l’instrumentiste à cordes et d’accepter que le perdant soit à la merci du gagnant. Apollon ayant obtenu la palme lia à un arbre les bras levés de Marsyas et l’écorcha vif.

Séverin et Wanda se gargarisent d’éloges sur la beauté d’Alexis. Elle en a le souffle coupé. Il est hors de lui. Son imagination l’emporte dans un tourbillon sauvage. Il ressent le magnétisme qui émane de cet homme et s’étonne que Socrate ait pu rester vertueux en face d’un Alcibiade aussi séduisant. Wanda l’oblige à avancer encore dans la connaissance de lui-même. Ce qu’il imagine, et avec quel délice, lui souffle-t-elle, c’est d’être fouetté par le Grec.

Des phantasmes on passe aux actes. Wanda ligote son soupirant, tend la cravache à l’officier, attise la colère du bourreau en lui faisant croire qu’il a affaire à un rival. Les muscles d’Alexis se gonflent tandis qu’il prend son élan :

- Maintenant, regardez comme je vais le dresser !

La correction est impitoyable et terrible. Le bel Alexis frappe comme un sourd. Sa musculature fait autrement mal que les coups de Wanda et ce cavalier sait se faire obéir d’un cheval. Le martyr volontaire en ressent "une sorte de plaisir fantastique".

Après cette brève minute de vérité, la confession tourne court. Je crois que le narrateur cesse d’être sincère et qu’il éprouve le besoin de donner à son récit une fin édifiante. Le héros se persuade que cette volée l’a brusquement guéri des errements de son imagination voluptueuse. Mais la "cure cruelle et radicale" dont il sort l’a-t-elle vraiment délivré de ses phantasmes ? J’admets que l’excès de douleur puisse agir comme une douche froide sur l’excitation masochiste, en supprimant le plaisir qui entre pour moitié dans cette combinaison sexuelle. Mais de là à cesser si soudainement d’être sensible à la beauté masculine, à la suggestion des fétiches virils ...

Du temps où je n’avais pas encore lu ce singulier petit livre, je n’en connaissais le sujet que vaguement et de réputation. Je me figurais qu’il était un manuel de masochisme hétérosexuel. J’en doute aujourd’hui. Il me semble nécessaire de réviser les notions que nous avons de ce comportement érotique. Nombreux sont les individus de sexe masculin qui s’adressent à des personnes du sexe opposé pour atteindre à la volupté dans la souffrance. Un masochisme qui n’est pas limité à la fustigation et peut prendre diverses formes. C’est l’affaire des prostituées dont une bonne moitié des clients ont d’autres exigences que de les baiser. Expertes en ces traitements, elles portent de longs bas noirs retenus par des jarretelles, elles sont chaussées de hautes bottes étriquées, aux talons accusés, caparaçonnées de cuir mince, souvent du "simili", armées de cravaches ou de fouets qui suppléent à la carence de leur développement musculaire, au besoin casquées, parfois équipées de godemichés avec lesquels, sur demande, elles pratiquent un semblant de sodomisation. En bref ces dames, à l’heure du "turbin", troquent la toilette de leur sexe pour des fétiches qui les masculinisent. Mais elles se travestissent assez mal en hommes, tout comme les « travelos" se travestissent assez mal en femmes.

Les jeunes mâles, pour plaire aux masos, n’auraient pas besoin de se déguiser. Nombre d’entre eux portent au naturel, dans leur vie quotidienne de travailleurs et de motards, de lourdes bottes, de grosses ceintures, des blousons de vrai cuir épais, odorant, animal. Avec eux pas de fausse camelote. S’y ajoutent la force physique, la musculature, qui peuvent faire mal. Alors pourquoi les masos ne les préfèrent-ils pas à leurs artificielles imitatrices ?

Et pourtant c’est à de faux mâles, à des filles travesties que la majorité d’entre eux s’adressent. Pourquoi ? Les raisons en sont diverses. Bistravesties que la majorité d’entre eux s’adressent. sexuels (comme tout humain), ils sont férus à la fois de masculinité et de féminité, d’attributs pseudo-virils et d’appas féminins, tels que seins à découvert. gaines pubiennes, etc. Freud soutient que les fétiches hom-masses qu’ils apprécient dans la fustigatrice compensent à leurs yeux, leur dissimulent, son absence de pénis, les sauvent de la panique de la castration. Plus simple me paraît l’explication qu’ils refoulent au plus profond de leur subconscient une part d’homosexualité. La travestie leur offre à bon compte un succédané, une caricature de mâle.

Qu’ils ne se fassent pas maltraiter par de vrais hommes s’explique aussi par d’autres raisons. Ils ne peuvent se passer du piment féminin, se privant ainsi du piment authentiquement masculin. Ils combattent en eux des phantasmes homosexuels contre lesquels ils se hérissent. La présence du pénis chez "lui" les perturbe autant que la freudienne absence de pénis chez "elle" : ils manquent d’habitude quant à la verge d’autrui, ne savent pas trop, tel le Shakespeare des Sonnets, quef aire de cet organe ; ils appréhendent d’être violés ; ils résistent à la pilosité, à l’odeur naturelle du sexe fort (désagréments qui, une fois surmontés, deviendraient autant de jouissances).

Le maso est inhibé, au surplus, par des motifs d’ordre social. Il est paralysé par la crainte de périls potentiels. Il sait qu’il rencontrerait plus de cc méchants » que de "méchantes". Et puis la prostitution féminine est beaucoup plus répandue que la prostitution masculine, pour le moins plus ostensible. Les fouetteuses sont moins rares que les fouetteurs. Beaucoup de jeunes mâles sont plus exercés à l’art de baiser qu’à celui de cingler. Ils aiment mieux posséder que servir d’instruments pour le plaisir spécial d’autrui.

Pourtant le masochisme homosexuel se pratique de plus en plus couramment, entre homos sadiques et homos masos. Ainsi les clubs de cuiromanes, les publications illustrées "S-M" (sadomasochistes), certaines maisons charitables qui recrutent à la campagne un jeune personnel masculin dont la vigueur, paraît-il, égale le savoirfaire. De l’autre côté de l’océan, l’imagination en ce domaine ne connaît plus de limites. Mais tout un chacun ne peut faire le voyage d’Amsterdam ou de New York. Et Pigalle retarde en la matière.

Je demande à n’être pas soupçonné de prosélytisme. Mon propos n’est pas de prêcher la solution homosexuelle aux masos-hétéros. Encore moins d’enlever aux amazones des trottoirs leur clientèle. Je recherche seulement la vérité. Une vérité que je crois avoir entrevue dans la confession de Sacher-Masoch. Elle vient d’ailleurs de m’être confirmée par les révélations d’un initié. J’apprends ainsi que certains masos s’offrent aux avanies d’un couple La présence de la dame pimente la séance mais sert aussi d’excuse au patient vis-à-vis de lui-même, quand c’est le fustigateur masculin qui, en dernier ressort, provoque la décharge. Déjà Wanda assistait au "dressage" de Séverin par le Grec.

Les maso-hétéros me semblent propulsés par un besoin d’inversion. C’est à l’envers du phallocratisme qu’ils brûlent de s’identifier. De dominateurs, comme le sont les autres mâles, se ravaler au rang de dominés. De la femme esclave, héritée du patriarcat, faire une matriarche autoritaire. Mais ils s’arrêtent à mi-chemin dans leur inversion. Ils répugnent à jouer le rôle de la femme esclave de l’homme.
Il est à présumer que maint amateur de châtiment est en réalité, même s’il l’ignore, ou refuse de l’admettre, plus ou moins un homosexuel - ou, si l’on préfère, un bissexuel hanté par le mâle. Je ne lui souhaite pas de perdre ses illusions et de découvrir que la fustigation féminine n’est qu’un médiocre succédané du cc fruit défendu ». A moins qu’il ne soit capable d’assumer sa vérité.

Daniel Guérin




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