Les "internationalistes du 3e camp" durant la seconde guerre mondiale

{Tempus fugit} n° 1
vendredi 6 juin 2014
par  ArchivesAutonomies

Le texte présenté ici est une version non tronquée d’un article publié dans le numéro 13 de la revue Dissidences. Les "internationalistes du 3e camp"  [1] durant la seconde guerre mondiale.

LA LIBERTE SE LEVE EN EUROPE ET DEMAIN LE MONDE LUI APPARTIENDRA ! (à chanter sur un air connu)

1
Ils tremblent, les os vermoulus
Du monde capitaliste.
Bientôt, votre terreur sera brisée ;
Bientôt, votre domination sera abattue.
 
REFRAIN
 
2
Nous venons de tous les pays,
De nuits pleines de misère et de malheur.
Nous sommes les troupes ouvrières
De la nouvelle armée rouge.
 
REFRAIN
 
3
Nous allons pour l’éternité
Occire les fascistes hitlériens.
Avec elles, nous allons chasser
Les capitalistes du pays.
 
REFRAIN
 
4
Les chaînes rouillées cèdent déjà.
La nuit obscure disparaît déjà.
La force des ouvriers sort victorieuse
Des guerres et de la terreur sanglante !
 
REFRAIN
 
REFRAIN :
Nous continuerons à avancer
Même si tout s’écroule.
La liberté se lève en Europe,
Et demain, le monde lui appartiendra ! [2]

* * * * *

L’éclatement de ce que les militants révolutionnaires considèrent comme un "second conflit inter impérialiste" provoque la dispersion des différents regroupements politiques se situant à la gauche des partis inféodés à l’IC stalinisée et des groupements trotskystes. Ces groupes puisent leur orientation dans les élaborations théoriques de la Gauche italienne et de la Gauche allemande des années 20 et 30. Les communistes italiens, qui se réfugièrent en France et en Belgique pour échapper aux lois fascistes, ont compté parmi eux de nombreux militants restés fidèles à la ligne politique défendue par le fondateur du Parti communiste d’Italie, Amadeo Bordiga. Bien implantés en Belgique, ils publient dans les années trente une revue, Bilan, qui devient une boussole pour de nombreux militants. La guerre d’Espagne est pour ces groupes une première épreuve qui provoqua parmi eux des dissensions et des ruptures : la majorité de Bilan et quelques éléments français s’opposèrent à la "défense de la démocratie bourgeoise" en Espagne contre le fascisme, considéré lui aussi comme "bourgeois". [3] Refusant cette fausse alternative (démocratie bourgeoise ou fascisme), ils considèrent les évènements d’Espagne comme un simple moment de la guerre impérialiste. Les militants de la minorité se rendent eux en Espagne pour combattre aux côtés des troupes républicaines. À leur retour en France, la quasi-totalité des militants intègre l’Union Communiste de Gaston Davoust (dit Chazé) qui soutient des positions analogues aux leurs. C’est donc d’autant plus isolés et affaiblis que ces groupes se trouvent plongés dans la tourmente des années 1939-1945.
Ces groupes oppositionnels, tout à la fois à la politique du parti communiste français et en rupture avec les groupes trotskystes, se reconstituent sur la base de l’internationalisme prolétarien et de la dénonciation du mot d’ordre de l’antifascisme. Parmi ces groupes, le Groupe Révolutionnaire Prolétarien (GRP) dès 1942 édite Le réveil Prolétarien (16 numéros parus) et allait devenir, en avril 1944, l’Union des Communistes Internationalistes (UCI), qui publia La Flamme (une dizaine de numéros en deux séries). Les militants français de la Gauche Italienne donnent naissance à un Noyau Français de Gauche Communiste Internationale (GCI) qui se constitue en Fraction Française de la GCI dans le courant de l’année 1944 [4] (dès 1941, des conférences des bordiguistes italiens en France reprennent, en lien avec le groupe d’Ottorino Perrone à Bruxelles). Les Communistes Révolutionnaires (CR), formés essentiellement par les Revolutionären Kommunisten Deutschlands (RKD), sont un courant issu du trotskysme.
Le GRP – UCI, ainsi que les CR, luttent en direction de la classe ouvrière pour dénoncer le caractère impérialiste de cette guerre et développent un travail en direction des troupes d’occupation pour la "fraternisation prolétarienne". Avec les bordiguistes, ces groupes maintiennent les traditions internationalistes de la lutte anti-impérialiste durant la guerre. [5]
Dans cette étude, nous nous intéresserons plus particulièrement aux Communistes révolutionnaires, en ébauchant une histoire de l’Organisation Communiste Révolutionnaire (OCR) [6]
L’OCR voit formellement le jour en octobre 1944 : "En octobre 1944, l’Organisation Communiste Révolutionnaire ‘internationale’ se constituait. Elle comprenait le noyau formateur : les RKD, un groupe parisien issu du trotskysme, deux groupes de province [7] , ... un ex-dirigeant de ‘L’Union Communiste’ d’avant-guerre ne fut intégré que plus tard." [8]
Si l’OCR existe formellement dès octobre 1944, lors de la conférence de contact entre les CR français et les RKD, "c’est dès février 1944 que des contacts [sont] établis dans un comité ‘contre le courant’ en vue de la constitution d’une fraction CR dans le PCI trotskyste. [Participent] à ce comité : RKD, Critique Communiste [9] et des camarades membres du PCI » [10]. La plate-forme CR est adoptée en avril 1944, comme plate-forme minimum d’une fraction communiste révolutionnaire.
La plate-forme décline trois points que l’on peut résumer ainsi :

  • 1/ Rejet de la "défense de l’URSS" ; celle-ci constitue une "attitude opportuniste" à l’égard du stalinisme.
  • 2/ Les CR veulent construire un parti authentiquement bolchevik.
  • 3/ Dénonciation du Programme de transition de la IVe Internationale trotskyste comme "opportuniste".

    La plate-forme dresse ensuite un état de l’avant-garde par rapport à laquelle ils déterminent leur activité. On retiendra que le Noyau Français de la Gauche Communiste (qui va donner naissance à la Fraction Française de la Gauche Communiste) est caractérisé très durement : "Ses militants de Paris ont une vie encore plus anti-prolétarienne que ceux du GRP (bohèmes, étudiants, dilettantes, etc.)". [11]
    Les résolutions de la première conférence de contact (la conférence de fondation) sont publiées dans Marxisme (n° 1, octobre 1944). Ce numéro présente les conceptions communes aux CR français et allemands. L’éditorial caractérise la situation comme "la veille de la deuxième révolution prolétarienne mondiale", le rôle du PCF et de l’impérialisme russe est dénoncé comme ayant "détourné l’action de classe du prolétariat par le chauvinisme, en l’intégrant dans la guerre impérialiste, et l’entraînant dans l’impasse des réformes démagogiques", le stalinisme est présenté comme "l’ennemi le plus redoutable de la classe ouvrière". Malgré cela, "la révolution prolétarienne est inévitable". Devant l’absence du parti révolutionnaire pour la conduire à la victoire, l’OCR "se propose de définir sa position politique vis-à-vis de tous les problèmes et d’élaborer un programme d’action autour duquel se regroupera l’avant-garde en vue de construire le parti".
    Un "Appel des communistes révolutionnaires d’Allemagne et de France" prolonge cet éditorial et se termine par les mots d’ordre suivants :
    "À bas le nationalisme et le chauvinisme !
    À bas le capitalisme, fauteur de guerres et de la barbarie fasciste !
    Vive la révolution prolétarienne en Allemagne, en France et dans le monde entier ! En avant pour la république prolétarienne internationale !"
    Les RKD sont à la fois connus et mal connus. En effet, le sigle n’est pas étranger à celui qui s’intéresse à l’activité des groupes se réclamant de l’internationalisme prolétarien durant la seconde guerre mondiale et, dans le même temps, l’inflation éditoriale de cette année 2002 autour des trotskystes ne nous apporte guère d’informations à leur sujet. Ainsi, Frédéric Charpier dans son livre [12] en parle dans les termes suivants : "Le RKD, le Parti communiste révolutionnaire d’Allemagne. Molinier, Sneevliet, le Hollandais et Vereeken y ont regroupé pêle-mêle des Allemands, des Autrichiens, des Yougoslaves, des Tchécoslovaques et des Hongrois". Nous voilà bien mal parti pour mieux connaître cette organisation !
    Les RK sont originaires d’Autriche : ils sont issus d’une fraction de gauche née dans les Jeunesses Communistes du KPÖ (Parti Communiste d’Autriche) et qui se constitue en "Revolutionären Kommunisten" à l’issu du VIIe Congrès de l’IC. [13] À partir de février 1934, l’Autriche se trouve sous la botte d’un régime austro-fasciste, où la répression contre les communistes et les organisations ouvrières s’accentue au cours des années. Cette répression est double pour les gauchistes et autres trotskystes (ou supposés tels par les dirigeants du KPÖ) : ceux-ci doivent alors lutter à la fois contre la police et les staliniens qui n’hésitent pas à pratiquer la délation. Les RKÖ, membres de l’Opposition de Gauche Internationale, envoient deux délégués, Karl Fischer et Georg Scheuer, au congrès de fondation de la IV° Internationale, qui s’opposent à ce choix. Si c’est au début des années trente que la Fraction de Gauche du PC d’Italie se trouve expulsée de l’OGI et se constitue dès 1935 en Fraction Italienne de la GCI, l’évolution des RK, plus tardive, n’en est pas moins importante car ces militants rompent rapidement (en 1938) avec le trotskysme naissant. La rupture se cristallise sur la question de la nature de l’URSS et sur l’opportunité de la fondation de la IV° Internationale. Pour Georg Scheuer, la conférence de fondation de la IV° Internationale n’apparaît guère autrement que comme une "réunion des amis intimes de Trotski" [14]
    En 1938, l’Autriche est envahie par les armées de l’Allemagne hitlérienne. Les conditions de lutte des illégaux se détériorent : suite à une amnistie, des cadres RK [15] émigrent en France et en Belgique. Ils poursuivent tant bien que mal leur activité militante, développant des contacts avec la Revolutionary Workers League de Oehler et le groupe belge de Vereeken. Lors du déclenchement de la seconde guerre mondiale ils se réfugient dans le sud de la France et constituent finalement, en agglomérant des éléments belges, allemands et français, une nouvelle tendance CR.
    Ce groupe Communiste Révolutionnaire qui se donne le nom de "groupe Spartacus" se forme dans la zone sud de la France dans le courant de l’année 1941. Il édite en 1942 un tract au titre "Paix, Pain Liberté". C’est au cours de l’année 1943 que paraît la feuille Fraternisation Prolétarienne !, "organe des Communistes Révolutionnaires de France". Dans son premier numéro de janvier 1943, le programme d’action des Communistes Révolutionnaires d’Allemagne se décline selon les points suivants :

  • 1/ Cessation immédiate de la guerre impérialiste ; chute de la dictature hitlérienne, Paix, Pain, Liberté.
  • 2/ Libération immédiate de tous les prisonniers.
  • 3/ Désarmement de la bourgeoisie ! Armement du prolétariat.
  • 4/ Conseils d’ouvriers et de soldats - Pouvoir ouvrier - Démocratie ouvrière.
  • 5/ Expropriation des classes régnantes par la classe ouvrière et république de conseils.
  • 6/ Pour la révolution prolétarienne mondiale.

    Si Fraternisation Prolétarienne voit le jour en janvier, le premier numéro de Spartacus n’est daté que du 1er mai 1943, et la première livraison du Bulletin des Communistes Révolutionnaires de France (IVe Internationale Communiste) de juin 1943.
    Un tract non daté et intitulé "Qu’est-ce que le groupe ‘Fraternisation Prolétarienne’ ?" se présente ainsi : « Le groupe ‘Fraternisation Prolétarienne’ est sorti de l’ancienne opposition communiste-révolutionnaire contre la bureaucratie trotskyste d’avant-guerre. Cette opposition embrassait des groupes communistes-révolutionnaires en France, en Belgique, en Allemagne et en Suisse. Les camarades Dieter (RKD - Allemagne), de Lee et Godelaine (PSR - Belgique) qui sont morts pendant cette guerre étaient des militants responsables de ce mouvement pour la nouvelle (4e) Internationale Communiste ».
    Ce tract se termine par la citation suivante : "(..) c’est sur les bases idéologiques du marxisme et du bolchevisme de Lénine que le groupe ‘Fraternisation Prolétarienne’ entend contribuer au rassemblement des communistes révolutionnaires en France et en Europe, à la formation de l’avant-garde indispensable à la victoire prolétarienne de demain".
    Les Communistes Révolutionnaires rassemblent autour d’eux en France l’ensemble des militants qui se retrouvent dans leurs positions et publient un organe de discussion et d’information : Rassemblement Communiste Révolutionnaire. Les RKD sont aussi à l’origine d’une plate-forme programmatique d’environ 300 pages. [16]
    À la veille de la Libération se pose, pour tous les groupes politiques qui se réclament de la révolution Russe et d’un vieux schéma léninien de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire, l’urgence d’une unification des forces dispersés. En novembre 1944, peu de temps après les trotskystes (regroupés depuis janvier 1944 dans le PCI), les RKD, le groupe de Toulouse et Contre le Courant se rassemblent autour d’un seul mot d’ordre : "transformation de la guerre impérialiste en révolution prolétarienne " Persuadés qu’une vague révolutionnaire va submerger les pays libérés par les troupes alliées, ces militants sont conscients qu’ils ne peuvent aborder la crise qui se prépare de manière dispersée.
    Cependant, les attentes de ces groupes sont déçues : l’Europe de 1944-1945 n’est plus celle de 1917-1918. Les risques de soulèvements n’en demeurent pas moins réels pour les dirigeants des grandes puissances vainqueurs, et on sait aujourd’hui que les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie de Staline ont défini, lors des conférences de Postdam et de Yalta, une position commune afin de prévenir l’apparition de la moindre poussée révolutionnaire.
    Ce "messianisme révolutionnaire" - très caractéristique des militants d’extrême gauche de l’époque - n’est pas sans conséquences importantes pour l’OCR. Pouvoir Ouvrier du 21 janvier 1946 précise ainsi que "la lenteur des progrès de la lutte ouvrière comparée à l’évolution rapide qui porta le prolétariat à la Révolution au cours de la fin de la dernière guerre ; le cynisme de la GUERRE IMPÉRIALISTE qui continue un peu partout ; LES ERREURS commises par le PO quand il a proclamé la ‘Révolution’ en Allemagne et en Italie (1945) ont conduit des camarades à DOUTER que la guerre civile internationale s’engage entre les ouvriers et les capitalistes avant l’éclatement de la troisième guerre impérialiste. Pour nous le doute n’est pas possible et nous le disons ici : ‘Il faut gagner la guerre civile inévitable’. Telle est la tâche prochaine du prolétariat international. Sans organisation marxiste ouvrière, la guerre civile révolutionnaire internationale échouera. Des régimes fascistes accentués s’établiront. Une guerre impérialiste mondiale aggravée éclatera."
    La conséquence majeure est organisationelle : dans la courte - mais riche - existence de l’OCR (développée dans l’article de Rodion, "La crise de l’OCR et sa signification" [17]), on ne dénombre pas moins de 8 scissions entre octobre 1944 et mars 1946. De fait, les principales ruptures concernent le groupe Contre le courant qui - ne supportant pas la mainmise des RK [18] - quitte très rapidement dans la douleur l’organisation, et les RK eux-mêmes (en janvier 1946). Il faut donc distinguer deux périodes dans l’existence de l’OCR ; la première avec les RK, la seconde sans eux [19] : "On sait aussi que, pratiquement, à quelques interactions ou tiraillements près, les RKD ont assuré majoritairement la direction de l’organisation en France de novembre 1944 à mai 1945. Mais on ignore absolument de quelle façon les CR en France pourraient s’y prendre pour intervenir, autrement que par une pratique extérieure ou des conseils amicaux dans la gestion politique et organisationnelle des RKD, pour ce qui concerne leur travail de ‘section’, leur ‘travail allemand’. On constate que L’UNITÉ ORGANIQUE CR-RKD EST UNE FICTION" [20]
    L’OCR sans les RK ne se maintient en effet que six mois : le dernier numéro de Communisme est daté de juillet 1946. Six numéros de la revue théorique paraissent donc après leur départ. Parallèlement à cette revue, l’OCR publie Marxisme (un seul numéro paru en tant que revue théorique de l’OCR, un second numéro voit le jour au début 1945, mais il est alors l’expression de groupe Contre le courant) et Pouvoir Ouvrier (Le Pouvoir Ouvrier, fruit d’une scission du groupe parisien Contre le courant), paraît, quant à lui, durant au moins 13 numéros). Il faut aussi mentionner L’internationale (5 numéros à notre connaissance), organe du Bureau international de l’OCR. Parallèlement à ces revues, les RKD maintiennent leurs publications en allemand.
    Un groupe autour de Rodion continue à faire paraître un Bulletin d’Études Révolutionnaires. Les numéros 1 à 8 (novembre 1946) se réclament toujours de l’OCR, mais à partir du n° 9 (fin juillet 1947), le Bulletin est à l’en-tête du Groupe d’Études et de Coopération Égalitaire. Le contenu de ce n° 9 est le suivant : "Pour un anarchisme concret" ; "Terminologie libertaire et conception directoriale" ; "Révolution, sociolâtrie et guerre" ; "Santé psychique, société et psychanalyse" et une rubrique "correspondance et informations". Le dernier numéro (10) paraît 18 mois plus tard en janvier 1949 : les deux articles principaux sont "Coopération libertaire-égalitaire" et "Note sur la notion d’attitude anarchiste". L’inflexion du contenu de la revue sur une thématique bien éloignée des problèmes révolutionnaires du point de vue marxiste trouve son origine dans le parcours du principal animateur du groupe, Rodion qui intègre le CNRS en tant que socio-psychologue en 1950.
    Nous sommes bien conscients du caractère lacunaire de ce travail de présentation de l’OCR qui, en fait, ne peut se faire sans référence aux RKD. Nous comptons développer plus complètement (dans la préface à un recueil de textes à paraître) les nombreuses ramifications de l’OCR. La difficulté est grande pour démêler cet écheveau. Nous espérons y contribuer modestement et aussi pouvoir proposer des textes d’autres groupes qui militèrent parallèlement et parfois conjointement avec l’OCR. Une conclusion peut cependant être tirée de l’étude des textes et de l’action de ces deux groupes. Un effort important à la fois théorique et pratique est fourni par ces militants CR qui se dégagèrent tôt du trotskysme. Mais, les CR, à l’opposé des groupes français se réclamant de la Gauche Italienne qui analysent la situation comme "contre-révolutionnaire" et refusent de voir en 1945 l’Octobre 1917, n’arrivent pas à rompre de manière définitive avec le schéma léninien de 1917 (transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire). Comme cela s’est vérifié par la suite, cette perspective se révèle complètement fausse, car le cours révolutionnaire n’existait pas. Cependant, cet échec ne débouche sur aucun approfondissement théorique de la situation, contrairement à ce qu’entreprirent la GCF et la FFGC dans les années d’immédiate après-guerre.
    Document : nous republions ci-dessous un texte publié dans Fraternisation Prolétarienne, organe des communistes révolutionnaires, numéro 3, avril 1943.
    Rédigé en 1943, ce texte a le mérite de ne pas s’adresser au peuple juif mais aux "ouvriers juifs" victimes de la guerre capitaliste, il a aussi le mérite de dénoncer les "nationalistes et racistes juifs (les sionistes)" et de mettre en garde contre la déviation possible du combat de classe contre la création d’un Etat juif "impossible en régime capitaliste", "Fraternisation prolétarienne" ne comprend pas que le capitalisme n’a pas pour but de supprimer l’existence des petits Etats nationaux qui sont les garants de l’ordre bourgeois dans les aires dominées par les grandes puissances. C’est d’ailleurs après-guerre que la création d’Israël fut partie prenante de la mise au pas des différents prolétariats par les grandes puissances après la seconde guerre mondiale et par la redistribution des zones d’influence entre les grandes puissances : "La Palestine sera une colonie de l’impérialisme américain". Vision prémonitoire en ce début de XXIe siècle.
    Un autre aspect de ce tract réside dans la croyance léninienne que la révolution va sortir de la guerre impérialiste, si un mouvement de protestation contre la guerre a bien été réel, les CR exagèrent ce dernier ; ils mentionnent un mouvement de grève au sein de l’organisation Todt [21] et font état de "25 juifs et 10 allemands morts pour la fraternisation prolétarienne", c’est sur ce fait que naïvement ils en déduisent que "Partout en Europe les esclaves juifs, allemands et autres fraternisent dans l’organisation Todt. Ils vous appellent à la vengeance,...". Cela ne reflète malheureusement ni la réalité, ni la "révolution des esclaves déportés" et encore moins un réveil de la lutte de classe. Les CR se trompaient d’époque, la Sainte Alliance bourgeoise était bien trop puissante, dans ces conditions appeler à "abandonner les illusions nationalistes ou religieuses" était voué à l’échec.
    Malgré ces faiblesses et ses illusions, il faut saluer ici des prises de positions courageuses. L’espoir dans la venue rapide de la riposte prolétarienne sans apprécier pleinement la force de l’ennemi capitaliste amena les CR faire preuve d’un activisme et d’un volontarisme que nous devons saluer ici malgré les réserves énoncées ci-dessus. 1945 ne fut pas 1917, le désarroi fut à la hauteur de l’activité déployée durant les années de guerre. Ce réveil brutal explique les nombreuses scissions qui jalonnèrent la courte existence de ces groupes de militants courageux et déterminés qui militèrent dans ces groupes clandestins, mais qui n’arrivèrent pas à dépasser un cadre défini par Lénine à une époque antérieure et qui n’était plus opératoire.

    Appel aux ouvriers juifs.

    Tous les ouvriers sont maltraités, déportés, assassinés, mais de tous vous êtes les plus malheureux, les plus persécutés. Le capitalisme international vous a choisis comme parias pour prolonger son régime pourri. Donc votre place est plus que jamais dans les rangs de la classe ouvrière internationale ! Les communistes révolutionnaires vous appellent à la lutte commune contre l’ennemi commun pour la libération du prolétariat international dont vous êtes une partie. Certains d’entre vous étaient hier encore des commerçants, des petits bourgeois. Le capitalisme monopoleur et sa guerre impérialiste vous a expropriés et chassés comme il exproprie et chasse tous les petits bourgeois allemands, français, etc. (mobilisation totale, déportations massives). Vous êtes devenus prolétaires et vous le resterez ! vous n’avez plus rien à perdre et vous avez tout à gagner dans la lutte révolutionnaire qui s’engage.
    Les nationalistes et racistes juifs (les sionistes) veulent vous empêcher de participer à cette lutte pour votre libération. Au lieu de la nouvelle internationale ouvrière pour laquelle nous luttons ils vous proposent l’alliance avec la bourgeoisie juive pour un Etat juif en Palestine. Qu’avez-vous de commun avec les bourgeois juifs qui vous ont toujours méprisés, trahis ? Ces capitalistes juifs qui ensemble avec les capitalistes anglo-américains ou allemands profitent bien de la guerre (comme ils ont profité de la première) alors que des millions de prolétaires juifs crèvent de faim dans les camps de concentration, alors que des millions de prolétaires de tous les pays crèvent dans des milliers de camps et de tranchées dans le monde entier. Les capitalistes juifs ont toujours préféré l’alliance avec leurs frères de classe, les capitalistes non-juifs qu’une action avec les juifs déshérités. Et c’est normal. Les liens de classe sont toujours plus fort que les liens de "race".
    Les communistes révolutionnaires luttent pour le droit de tous les peuples - grands ou petits - a disposer d’eux-mêmes. Mais ce droit n’est réalisable qu’en régime socialiste international. Nous luttons pour que tous les juifs aient le droit de former leur propre Etat, mais ce sera un Etat ouvrier dans la grande famille des Etats-Unis ouvriers du monde entier. Les juifs qui voudront vivre dans cette république ouvrière juive le feront - les assimilés vivront également où ils voudront. Il n’existe pas de question juive. Donc : d’abord la révolution prolétarienne internationale - elle seule conquerra le droit pour les ouvriers juifs de vivre comme ils veulent.
    Tous les brigands impérialistes sont actuellement pour la création d’un Etat juif ! Même le pogromiste Goebbels propose des solutions "humanitaires" et la création d’un Etat juif ! Ne croyez pas les "Balfour déclarations" des Roosevelt, Goebbels, Churchill et Staline ! Ils vous trompent pour mieux vous exploiter. Un Etat juif est impossible en régime capitaliste.
    Les sionistes aussi proposent la "solution" de la question juive en régime capitaliste. Ils disent : d’abord l’Etat juif - puis la lutte de classes. Les sionistes de gauche vous disent : créons l’Etat juif et faisons la lutte de classes en même temps. Cette solution, si elle était réalisable, serait contre les intérêts des ouvriers juifs. Mais elle est aussi impossible. Le siècle passé et toute l’histoire du peuple juif prouvent que le sionisme est une grande illusion. Il n’est que l’autre côté de l’antisémitisme, sa conséquence et sa source en même temps. Antisémitisme et chauvinisme juif se créent réciproquement. Ni l’un ni l’autre pouvaient ni ne pourront résoudre la question. L’espoir d’obtenir de l’impérialisme anglais la liberté et la justice est ridicule. La Palestine est inévitablement une colonie de l’empire britannique et sera demain - si la révolution prolétarienne triomphe - une colonie de l’impérialisme américain. Sans révolution prolétarienne, les juifs seront toujours à la merci d’un impérialisme, toujours tolérés et menacés en Palestine et ailleurs.
    L’époque à laquelle pouvaient prospérer la petite bourgeoisie et des petits Etats nationaux est terminée ! La guerre actuelle détruit les derniers vestiges de la petite bourgeoisie et des petits Etats. La Création de nouveaux Etats bourgeois est désormais impossible, au contraire, la concurrence impérialiste amène la destruction des petits Etats existants déjà depuis longtemps. Les sionistes vous mentent : si nous avions notre Etat à nous, nous serions protégés contre la déportation et le pogrom. Ils oublient que l’ancien Etat juif fut détruit plus d’une fois par des invasions. Ils oublient que, encore plus dans la période actuelle, aucun petit peuple n’est protégé contre la barbarie impérialiste. L’Etat polonais (par exemple) qui s’appuyait sur une nation et sur un territoire bien définis - pouvait-il empêcher la déportation massive et la destruction du peuple polonais ?
    Résumons :

  • 1/ Un Etat juif n’aurait pas pu empêcher la misère juive.
  • 2/ La création d’un Etat bourgeois juif n’est plus possible parce que la concurrence internationale impérialiste empêche de telles créations, détruit au contraire toute indépendance nationale.
  • 3/ Un tel Etat - fantôme ne serait d’ailleurs qu’un instrument dans les mains de l’impérialisme anglo-saxon contre le prolétariat juif et non juif.

    Avec cette illusion réactionnaire - qui est nourrie par le fascisme actuel en Europe - les sionistes vous détournent de votre devoir de classe. C’est en Europe que vous êtes fixés pour longtemps, que vous êtes opprimés et persécutés. Allez-vous continuer à regarder la résistance de tous les opprimés sans y participer ? Pensez-vous à vos frères, vos sœurs, vos maris et vos femmes, vos pères, vos mères, vos enfants, qui avec des millions d’autres déportés polonais, tchèques, russes, français et allemands gémissent dans l’enfer de la guerre impérialiste et qui attendent votre action pour la libération et la vengeance ! eux, ils ont perdu les illusions sionistes et réformistes d’avant-guerre, ils comprennent qu’il n’y a que l’action commune de tous les opprimés qui peut nous libérer. Tous les prolétaires sont réunis dans la misère et le massacre.
    Qu’avez-vous de commun avec les bourgeois juifs, avec les traîtres juifs qui servent dans la gestapo et dans l’organisation Todt, comme mouchards et comme instigateurs ?
    A Arcachon 1400 prolétaires juifs et allemands ont fait la grève, 35 prolétaires - 25 juifs et 10 allemands - trahis par des mouchards juifs et fusillés par les SS - sont morts pour la fraternisation prolétarienne.
    Les victimes d’Arcachon ne seront pas seules. Partout en Europe les esclaves juifs, allemands et autres fraternisent dans l’organisation Todt. Ils vous appellent à la vengeance, ils vous obligent à abandonner votre passivité et vos préjugés périmés. Les millions d’esclaves déportés ne veulent pas que vous les pleuriez, ils veulent que vous luttiez activement pour leur libération ! Ils exigent que vous suiviez leur exemple.
    Pourriez-vous ignorer leur cri ? pourriez-vous trahir vos frères dans les camps de mort ?
    A Arcachon 1400 prolétaires allemands et juifs ont encore une fois déchiré les fameuses "théories de sang" des racistes nazis et sionistes. Voilà ce qui reste en effet de ces "théories" : le sang "germanique" et "juif" de nos camarades coule et se mélange, versé à cause des traîtres et des bourreaux des deux "races". La terre d’Europe et du monde est bien engraissée de ce sang et la moisson est proche. Quand la révolution des esclaves déportés éclatera, elle châtiera tous les bourreaux et tous les traîtres et leur sang ("germanique" ou "juif") coulera. Avec les ouvriers révolutionnaires de tous les pays, vous avez tout en commun.
    Abandonnez toutes les illusions nationalistes ou religieuses, n’espérez rien des maîtres anglo-saxons, juifs ou russes. L’oppression, l’exploitation et la déportation règnent partout dans le monde. Vous n’avez qu’un allié : les prolétaires révolutionnaires de tous les pays et aucun nationalisme ne pourra empêcher les fraternisations des masses prolétariennes.

    OUVRIERS JUIFS, LES COMMUNISTES REVOLUTIONNAIRES VOUS APPELENT !


[1Nous empruntons cette expression au titre de l’ouvrage éponyme de Pierre Lanneret.

[2Chanson extraite de Spartakus, n°1, 1er mai 1943. Traduction de l’allemand par Jean-Pierre Laffitte.

[3Si Bilan a rapidement caractérisé la guerre en Espagne comme partie de la guerre impérialiste, ce ne fut pas le cas à son tout début, tant que le camp "non franquiste" ne s’était pas rangé du côté de l’État.

[4Il existe des textes de ce "noyau" dès 1940 (republiés par Pierre Hempel, Marc Laverne et la Gauche Communiste de France 1920 - 1970, Montrouge, 1993) : "Problèmes contemporains" (mars 1940), "Déclaration de principe" (avril 1942), "Projet de résolution sur les perspectives et les tâches de la période transitoire" (1943).

[5On trouvera la reproduction d’un certain nombre de documents (tracts, appels, etc.) des groupes mentionnés ci-dessus dans l’ouvrage de Pierre Hempel, À bas la guerre, s.l., à compte d’auteur, 1990.

[6Une version développée de cette présentation servira d’introduction à une édition de textes de l’OCR à paraître.

[7Le "groupe issu du trotskysme" est "Contre le courant", groupe clandestin dans le PCI trotskyste réunifié en janvier 1944. Les "deux groupes de province" sont respectivement basés à Toulouse et à Lyon (ce dernier groupe étant de moindre importance). Le groupe de Toulouse était une fraction CR dans le PCI ; ses deux représentants au congrès du PCI de novembre 1944 quittèrent alors cette organisation après avoir fait à la tribune trois rapports fractionnels. Ce groupe avait alors rejoint l’OCR depuis octobre 1944. Voir Communisme, n° spécial, octobre 1945, consacré entièrement au 1er Congrès du PCI.

[8Communisme, n°8, mars 1946, p. 1. Republié dans (Dis)continuité, n°11, juin 2001.

[9Critique communiste était en fait un cercle animé par Jean-Paul Aubrée (alias "Antoine") qui éditait un bulletin de discussion, dont le numéro d’avril 1944 présente un « Avant-projet de thèses sur l’État et la révolution russe ». J.-P. Aubrée semble avoir été un ancien trotskyste du POI, passé au CCI dans le courant de l’année 1943. Il rejoint par la suite l’UCI (d’après Bruno David, « Repère chronologiques sur l’histoire du GRP et de l’UCI, 1941-1947 », texte inédit, communication à l’auteur). On retrouvera la trace d’"Antoine" dans l’OCR, bien que la situation soit assez confuse.

[10"Commentaires à la plate-forme communiste révolutionnaire d’avril 1944" (octobre 1945).

[11Une note rajoutée a posteriori précise que l’attitude du GRP était en fait jugée "a-prolétarienne" ; le qualificatif "anti-prolétarien" étant maintenu concernant le NFGC.

[12Frédéric Charpier, Histoire de l’extrême gauche trotskiste de 1929 à nos jours, Paris, éditions 1, 2002.

[13Nous tirons ces données de Fritz Keller, Le trotskysme en Autriche (1934-1945), Cahiers Léon Trotsky, n°5, 1980. Il faut aussi mentionner les Cahiers du CERMTRI , n°10 et 11, entièrement consacrés aux RKD.

[14Georg Scheuer, Seuls les fous n’ont pas peur, Paris, Syllepse, 2002. Voir le compte-rendu de ces mémoires dans ce même numéro (NDLR - NAA : de Tempus fugit n°1).

[15Les RKÖ changèrent de nom en 1941 : ils deviennent RKD après avoir attiré à eux des militants IKD (Internationale Kommunisten Deutschlands).

[16Nous espérons pouvoir republier cette plate-forme ainsi que les autres documents RK en notre possession.

[17-Communisme, n°11, juillet 1946. Republié dans (Dis)Continuité, n°11, juin 2001.

[18Ainsi, une résolution de la cellule de B qui condamne "les méthodes de violence sanglantes employées contre des militants que leurs positions politiques nous obligent jusqu’à présent à considérer comme révolutionnaire" (cité dans Communisme, n°5).

[19Il faut peut-être ici nuancer notre propos car si le groupe de Rodion maintient "une" OCR, un second tronçon n’en continua pas moins de maintenir de son côté l’OCR avec les RKD. Il est ici très difficile de connaître la trajectoire de cette branche : édité à Lyon en 1946, un journal, Le Prolétaire, prend la suite de Fraternisation prolétarienne et devient organe des RKD après leur retrait de l’OCR.

[20-L’Internationale et internationale (15 août 1945), Communisme, n°8, mars 1946. Une note de la page suivante précise que : "depuis, les RKD ont repris leur autonomie théorique formelle (série des RK - Bulletin octobre-janvier) et leur autonomie organisationelle (janvier 46)". Voir aussi la Lettre de la délégation fractionnelle de l’OCR aux camarades RKD (février-14 mars 1946), publiée dans Communisme, n°9, avril-mai 1946.

[21A notre connaissance, ce mouvement de grève et les représailles qui s’ensuivirent est certainement exagéré, en effet le livre de Jacques Ragot "Arcachon et ses environs pendant l’Occupation (1940 - 1944) ne mentionne aucun événement de cette sorte. Peut-être s’agit-il d’un simple fait de propagande de la part des CR.


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