Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Point de vue pervers : 14 - 18 ....
{Marge}, n°11, Octobre-Novembre 1976, p. 8.
Article mis en ligne le 11 mars 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Le rejet dont on est victime lorsqu’on ne se comporte pas selon les normes généralement admises, s’il est souvent difficile à vivre au ppint qu’il conduit parfois au suicide, apporte cependant des plaisirs à jamais interdits à ceux dont le comportement se veut normal. Petits plaisirs anormaux, qui me donnent l’inimitable sourire d’un doux dingue face au visage torturé de ses psychiatres. Car, à franchement parler, les gens "normaux" me paraissent bizarres. Cela tient sans doute à la distance qu’ils s’ingénient à mettre entre moi et eux, comme s’ils craignaient la contagion. A force de m’éloigner, ils me permettent d’avoir sur eux un point de vue qui embrasse l’ensemble des situations où ils se débattent, englués. Point de vue pervers.

Quoique rejeté, je participe, comme tout un chacun, qu’on le veuille ou non, à la merde ambiante. Comme tout un chacun, je dois, pour au moins bouffer, vendre une partie de l’énergie musculaire et nerveuse qui m’habite, à cette société de vampires. Et si j’appelle prostitution, ce que l’on nomme généralement travail salarié, n’y voyez aucun mépris pour le métier de putain, qu’au contraire j’admire pour être l’une des rares professions où l’on se vend pour le plaisir immédiat de l’autre, mais voyez dans cette appellation un effet de ce point de vue pervers d’où l’on ne peut plus faire la différence entre ce qui, pour les gens respectueux des normes, paraît honorable, et ce sur quoi, ils crachent avec mépris Puisqu’il me faut bien participer à la merde amrable, et ce sur quoi, ils crachent avec mépris. biante, je souhaite le faire aussi en ma qualité de paria. Je tiens à donner mon point de vue de pervers ; à renvoyer à cette société normalisée son image reflétée dans le miroir révélateur de ce que l’on nomme ma perversion.

Il est clair que je ne peux renvoyer ce reflet de la normalité qui me cerne qu’avec distance. Mon point de vue est fort éloigné du vôtre, ne l’oubliez pas, et ce serait mal l’exprimer que d’écrire, la rage au ventre, les souffrances que vous m’avez fait endurer, le plus souvent bien involontairement, croyant même agir pour mon bien, sincèrement je crois, alors que vous n’agissiez qu’en pensant à vous et à vos bien propres. Je feindrai donc d’ignorer tout ce qui nous sépare, je ferai comme si tout allait évidemment de soi, et je mettrai sur le même plan mes enculades nocturnes près des écluses du canal St-Martin et lets clos, après la fin des programmes de la télé. l’amour conjugal du samedi soir, derrière les volets clos, après la fin des programmes de la télé.

Je vais vous parler de ce que j’ai vécu, c’est la seule chose dont je puisse parler en connaissance de cause, par petites anecdotes. J’évoquerai brièvement la trajectoire qui de l’enfance (à Au bervilliers) m’a conduit là où je me trouve être aujourd’hui, c’est-à-dire à la fois, chez un patron qui rémunère au prix de la viande salariale l’exploitation des connaissances que l’Education Nationale m’a inculquées à cette intention, et dans la rue où je distribue des tracts du G.L.H. en portant ostensiblement sur le ventre un panneau indiquant qu’en vertu du sous-amendement du député U.D.R. Mirguet, voté à l’Assemblée nationale, en 1960, je suis un fléau social (ce qui est malheureusement un peu exagéré, mais me fait bien rire cependant). J’en viens à mon histoire personnelle en un triptyque : 14-18, oies Années Folles, et En Attendant 36, dont voici le premier volet : 14-18, évocation de mon adolescence perdue, souvenir d’ancien combattant.
14-18 :

Les jeans ! Pas ceux d’aujourd’hui, pas l’uniforme que l’on porte de 7 à 77 ans pour faire jeune, cool, libéré ou je ne sais quoi... les jeans dont je parle sont ceux du début, ceux qui font leur apparition en France alors que je suis à peine pubère. Quelque part dans ma petite tête, quelque chose me dit que ma curiosité pour cette mode nouvelle ne suffit pas à expliquer pourquoi mon regard se fixe sur les hommes portant des jeans ; pourquoi précisément au niveau de l’entre-cuisses, là où la toile brute moule les rondeurs que les autres pantalons, jusqu’ici

flottants, ne permettaient pas même d’imaginer. Dans le métro, dans le bus qui me ramènent au lycée à ma banlieue, je repère de loin les porteurs de jeans, et vais me placer face à eux, en un poste d’observation d’où je lance à la dérobée des œillades vers la braguette. De là à me dire que je suis pédé, il y a un grand pas que Je ne suis pas près de franchir.

Si être pédé c’est s’intéresser à la quéquette des copains, voire la toucher, la moitié de la classe l’est ; et bien d’autres avec qui j’ai joué des jeux interdits dans le cinéma du patronage, la cave de l’immeuble où habitent mes parents, les pissotières du square Stalingrad, dans le préau de l’école et même jusque sous les pupitres de la classe pendant les heures de permanence. Ces partenaires de jadis sont aujourd’hui pour la plupart de bons pères de famille. Et tant pis pour eux si l’évocation de ces souvenirs les dérangent un peu.

A l’approche des grandes vacances l’obsession des petits copains est de trouver une fille qui leur ôtera le pucelage. Je suis le mouvement et trouve donc des filles, mais outre le fait qu’elles ont une peur bleue de se laisser aller à entrouvrir les cuisses, je dois bien reconnaître que je ne ressens pas l’impulsion suffisante pour forcer le passage. Puceau je demeure. A la rentrée je m’inquiète de discerner parmi les copains ceux qui ont réellement jeté leur gourme et ceux qui racontent des bobards. La proportion est encore en ma faveur, les puceaux restent majorité. Plus pour longtemps camarade !

Un jour qu’un professeur se met en tête de nous ranger par ordre alphabétique, l’élève dont le nom commençait par la lettre G se voyant assiger la place voisine de la mienne, refuse catégoriquement de s’asseoir à côté d’un pédé. Moi, pédé ? Vous n’y pensez pas ! Je n’y pensais plus. En aurais-je l’air ? Je m’observe ; j’essaie de donner plus de brusquerie à mes gestes, le moins de balancement possible à ma démarche. Je me virilise. Aujourd’hui quand on paraît surpris de mon penchant pour les hommes, qu’on me dit que je "n’en ai pas l’air", j’ai toujours l’impression qu’on se fout de ma gueule. Il faut croire que je me suis bien dressé. Je suis parvenu à tenir à peu près mon rôle de mec, à donner le change, et ce, sans recourir aux artifices grossiers que sont la moustache, la barbe ou la pipe. Joli travail !

On peut tout apprendre, tout faire, avec un peu de travail et beaucoup de volonté. Je suis bon élève, sans doute parce que j’ai renoncé, sans qu’il m’en coûte vraiment, à courir les fiHes pendant l’année scolaire ; toute mon énergie est disponible pour Pythagorre, et le peu qui me reste je le brûle le soir, une fois la télévision éteinte, en me masturbant dans le divan où je couche avec mon frère trop jeune encore pour comprendre l’origine des légers grincements du sommier sous mon geste. Mes relations avec mes parents sont bonnes, parce que nulles. Il y a déjà plusieurs mois que nous avons" décroché ". Je ne leur demande rien que de me nourrir jusqu’à la fin de mes études. Ils ne me demandent rien que de poursuivre mes études aussi brillamment que je les ai commencées. Que je ne sois pas comme eux, un ouvrier. Je ne tiens pas non plus à être comme eux. Je poursuis donc.

Je deviens boutonneux et je grossis. Cette année-là je n’aurai même pas cherché une fille avec qui flirter, histoire de me donner l’illusion que je suis comme tout le monde. Je n’en ai décidément pas envie. Mais quand vais-je donc admettre que je suis pédé ?

Cela vient, mais j’ai déjà l’âge où l’on est majeur aujourd’hui. J’ai la nostalgie des jeux pervers de mon enfance. Il y a toujours autant de garçons dans la classe, mais il semble que pour eux le touche-pipi soit passé de mode. le jeu favori désormais est de jouer à l’homme ; les barbes commencent à naître, les pipes, les sèches ... et quand on ne parle pas des filles on passe son temps à se moquer des pédales, tantouzes et autres tapettes ! Je ne vois pas ce que

vous voulez dire. Un copain de classe me raconte une chose dégueulasse : dans un cinéma près de la place Clichy, il a remarqué une affluence de types du côté des toilettes, et quand il y est entré il en a vu un qui suçait la bite d’un autre. Incroyable ! On ne peut même plus pisser tranquille. C’est comme dans les vespasiennes, t’a toujours des pédés qui viennent t’emmerder. (Et moi qui n’allais jamais dans les pissotières publiques, si j’avais su !). Brave ami, tu me donnes sans le savoir une des clefs qui donnent accès au labyrinthe homosexuel parisien.

Je commence par le cinéma, rougissant, bandant avant même d’entrer. A peine assis, je sens la main de mon voisin contre ma cuisse ; sa caresse remonte. Je n’ai même pas eu le temps de discerner ses traits dans l’obscurité que déjà sa main atteint ma braguette. Trop tard ! j’éjacule irrésist,iblement avant même qu’il ait pu me déboutonner, et je m’en vais aussitôt, le slip humide, laissant mon voisin pantois. De retour chez mes parents, dans le divan où mon frère dort déjà, je me dis que je suis pédé. Et ce n :’est pas agréable à entendre.

14-18, quatre ans d’ignorance, de faux fuyants, d’isolement, de refus d’une réalité que vous autres "normaux" caricaturez pour mieux l’ignorer, mieux l’isoler. Les pédés ce sont toujours les autres. Après 18, tout n’est pas gagné, il y a la lente descente dans cet univers nocturne, lourd de culpabilité, hanté par la peur, où je m’aventure difficilement, gardant une pensée amère, une espèce de regret pour ce monde où tout paraît simple pourvu qu’on marche dans les normes, votre monde que je quitte à reculons.

Il existe sans doute des pédés dorés qui trouvent dans leur berceau, ou presque, la liste des lieux de drague homosexuelle, des boîtes spécialisées, et l’argent qu’il faut pour y entrer, avec en supplément un billet d’avion pour Amsterdam ; moi, je ne veux connaître que l’enfant solitaire, paumé dans la grisaille des banlieues, l’homme qui traîne cette même solitude, dix ans plus tard, auprès d’une vespasienne morbide.

Petit garçon ne refuse jamais le pain d’épices que t’offre ce monsieur qui passe. C’est peutêtre la chance de ta vie.

Michel Heim




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